Didier Six (bras levés) dans Passe ton bac d'abord (Maurice Pialat 1978)
Dominique Rocheteau dans Le Garçu (Maurice Pialat 1995)
Deux joueurs de l'équipe de France 1982 dans la filmo de Maurice Pialat, soit un taux d'intégration d'une équipe légendaire dans la filmographie d'un cinéaste légendaire, absolument remarquable de 2/22, soit 1/11, soit 0,09 %. Le chiffre reste évidemment modeste en valeur absolue, mais comme il n'y a pas d'autre exemple, c'est déjà étonnant. Et si l'on spécialise la statistique à "intégration d'une ligne d'attaque d'une équipe de légende dans la filmographie d'un cinéaste de légende", nous arrivons à 2/6, soit un tiers, soit un taux absolument faramineux de 33,33333333333333333...... %.
Passe ton bac d'abord est le premier Pialat que j'ai vu... Enfin, vu... C'est beaucoup dire. Ce devait être aux débuts des années 80. Le film passait un soir sans doute sur FR3, coproductrice du film (mais "on s'en fout que les chaînes produisent mes films"). J'avais dû allumer machinalement la télé, espérant grapiller quelques images avant d'aller me coucher. Et j'étais tombée sur ces images de foot qui m'avaient sidérées par leur proximité. Je n'avais jamais vu des joueurs d'aussi près, la tension du match et la ferveur des tribunes. Personnellement, j'en aurais bien pris pour le match entier et je me suis pris à rêver que tout le film soit comme ça...
(D'autant plus que le match en question est un Lens-Bastia de janvier 1978, match assez fou-fou avec remontada avortée et chevauchées flamboyantes de Johnny Rep.)
Malheureusement, étant bien jeune et pas préparé à Pialat, les quelques minutes suivantes m'ont paru bien rudes, et je me sentais même agressé par la frontalité du filmage et l'absence de séduction apparente d'un tel cinéma, à mille lieues de mes habitudes de spectateur d'alors. Bien loin de mes habitudes d'alors, mais finalement pas si éloignés, car la rue de mon école primaire, allait être filmée, bien des années plus tard, dans Le Garçu (c'est celle de la garderie du petit Antoine). Comme quoi, les choses peuvent se rejoindre.
En ces années-là, donc, c'est aussi la découverte du foot et de sa part fiévreuse, romantique, injuste avec l'équipée de la France de Platini au Mundial 1982. Parcours légendaire mais très contrasté. Un départ catastrophique (contre l'Angleterre), un groupe sous la menace d'une implosion (avec le vaudeville Larios-Platini), la montée en puissance, la grande heure du France-RFA de Séville. Et puis immédiatement après, deux "matches de trop", deux France-Pologne. Le premier, match pour la troisième place est un peu un remake fatigué de la demi-finale, joué par les remplaçants : un match qui paraît d'abord à la portée de l'équipe puis l'écroulement avec trois buts des polonais en six minutes, avant et après la mi-temps. (Je crois même me souvenir avoir entendu "Maman, j'ai peur !" de la bouche du gardien Castaneda sur un corner. Mais peut-être que je fantasme.)
Le deuxième, joué le 31 août au Parc des Princes est une catastrophe. Bon d'accord, c'est un match amical, mais joué dans un Parc aux trois quarts vides, sans Giresse ni Rocheteau ni surtout Platini. Certes avec Tigana, Trésor et Bossis (remplacé à la mi-temps) et le gardien Jean-Luc Ettori qui se fait constamment siffler et dispute là son dernier match international (alors qu'il deviendra ensuite excellent en club). Tout cela pour une victoire de la Pologne 4-0. Je m'en souviens. C'était la première fois (et finalement la dernière) que j'assistais à un match de l'Equipe de France, tout heureux d'espérer voir les héros du Mundial en vrai, avant de déchanter.
Ce qui laisse songeur rétrospectivement, c'est l'absence totale de storytelling autour de ce moment où Hidalgo, Platini et consorts avaient quand même donné naissance à une équipe (qui trouvera son accomplissement deux ans plus tard avec l'Euro). Rien sur le "retour des héros à la maison", alors qu'ils avaient quand même fait rêver tout un pays. Pas plus que 16 221 spectateurs (affluence officielle) à avoir envie de les saluer. Et puis sur le terrain, une ambiance "retour au boulot", un morne galop d'essai, sans implication ni enjeu.
Du haut de mes neuf ans, j'expérimentais ce soir-là une expérience très "pialatienne": comprendre que la grâce ne reviendra pas de sitôt, devoir composer avec la récurrence de l'ingratitude.
Comme quoi, cette équipe était faite pour croiser Pialat.
Sinon, autres associations d'idées sur le foot et Pialat.
- Les matchs disputés dans des stades vides entraînent un autre rapport au son: soit un "montage son" recréant maladroitement la ferveur des supporteurs, soit une ambiance plus vériste où l'on entend désormais les impacts des frappes, des coups, les cris et appels entre joueurs.... Toujours à Bollaert (le stade de Passe ton bac...), voici (certes, dans des circonstances très particulières), l'exact inverse : un stade plein mais silencieux (+ quelques frappes dans les mains à partir de 0:32).
- Le générique de fin du Garçu se déroule sur Human Behaviourde Björk (1993).
"If you ever get close to close a human and human behaviour
Be ready, be ready to get confused... (...)
There's definitely, definitely, definitely no logic to human behaviour... (...)
And there is no map
And a compass wouldn't help at all"...
C'est drôle, ces paroles auraient pu être écrites par Pialat. Tout son cinéma a tenté de dresser la cartographie du comportement humain, tout en étant conscient de son illogisme. Rien de plus logique qu'elles concluent son oeuvre !
-Hey Man Amen, une des dernières chansons de Gainsbourg (1989), est comme Le Garçu, un hymne à son fils qu'il ne verra pas grandir, un testament vivant pendant qu'il est encore temps. Et comme Le Garçu, c'est tout en rimes en U : "Quand je serai refroidu / A toi de te démerdu / T'inquiètes, je me casse au paradus / Me manqueront tes baisers éperdus / Pense à moi, je veux pas que tu m'oublues !"
D'ailleurs, Gainsbourg et Pialat étaient deux "peintres déçus", qui après leur déception initiale se sont réfugiés dans un autre art "mineur" (la chanson et le cinéma) qu'ils ont révolutionné, chacun à leur manière.
Ci-dessous : Un coin d'appartement (Claude Monet 1875)
Les films que l'on retient, c'est parfois juste pour leur(s) dernier(s) plan(s), parce qu'ils contiennent en eux une invitation à la rêverie, voire à l'obsession et la promesse d'une heureuse hantise dans la tête du spectateur.
Cette année, le plus beau dernier plan de cinéma aura été celui de Lost City of Z, pour la survenue totalement inattendue de cette jungle amazonienne dans les boiseries d'un hôtel particulier. Une jungle, devenue une affaire familiale, dans laquelle viendra disparaître Nina Fawcett.
Si j'ai été tant obsédé par ce plan durant cette année, c'est qu'il a immédiatement fait raccord avec une toile qui m'est chère, celle du Coin d'appartement de Monet. Comme chez Gray, il s'agit d'une autre "jungle domestique" transformé en espace mystique. Le simple alignement de hautes plantes en pot transforme un banal vestibule de maison en nef gothique. Et chez Gray comme chez Monet, la figure maternelle devient presque un fantôme à mesure qu'elle s'approche - ou se tient - au plus près de la lumière au fond du cadre. Ce mouvement de progression et de dissolution m'émeut profondément sans que je ne me l'explique complètement.
Ce plan et ce tableau travaillent sur des mouvements opposés, mais qu'on pourrait raccorder : une femme et une mère disparai(ssen)t chez Gray, un enfant se tient face à nous chez Monet. Serait-il même prêt à venir à notre rencontre ?
Ce tableau de Monet, je ne suis pourtant même pas sûr de l'avoir contemplé en vrai. S'il m'obsède, c'est parce qu'il figurait en couverture de l'édition de poche de Du Côté de chez Swann (Marcel Proust 1913). Cette image me semblait le plus parfait accompagnement au grand oeuvre proustien. Cet enfant, c'était le lecteur, se tenant au seuil d'un monument de la littérature, un lecteur curieux mais encore innocent, à la fois intimidé et accueilli dans cette vaste jungle de signes domestiques et symbolistes, où l'exploration de l'intime prenait la grandeur d'une épopée et la dimension d'une cathédrale.
En somme, le tableau de Monet était la meilleure porte d'entrée de Proust et voilà, que des années plus tard, dans l'autre sens, la fin du film de James Gray se révèle le contrechamp de la toile de Monet. En somme, un film nous a fait rentrer dans un tableau qui lui-même nous invite à un roman (et pas n'importe lequel!).
J'aime assez que les grandes oeuvres s’emboîtent les unes dans les autres, soient des invitations à passer de l'autre côté du miroir, pour former ainsi d'innombrables chaîne de découvertes.
... je formule la résolution d'être un peu plus présent en ces pages.
En attendant, un brillant ami a tenu à venir dire son petit mot.
(Si quelqu'un sait plus précisément d'où proviennent ces images, merci de laisser un petit mot).
A tous ces voeux, j'ajoute celui qui manque à la vidéo : le synchronisme ou, plus précisément et pour reprendre ce mot avec lequel le regretté Blake Edwards expliquait la magie des plus belles rencontres de sa vie (Henri Mancini, Peter Sellers, Julie Andrews) : serendipity.
Je n'ai pas dû l'entendre très souvent cette chanson, mais dès la première fois, un soir à la radio dans l'émission de Lenoir, j'avais la certitude qu'il s'agissait là de l'un des quelques titres, simple et dense comme je les chéris et que je n'oublierai jamais. Cette chanson, c'est un magnifique duo à distance et au téléphone entre Daniel Johnston (chanteur disons "instable" et de ce fait "retenu" dans la maison de ses parents) et le groupe Yo La Tengo (dans les studios de la radio WFMU, plus de détails sur la session ici).
Ce que j'adore dans ce titre, Speeding motorcycle, c'est la façon dont la voix de Johnston se lance toute seule, sans grand contrôle, et celle dont la (ou les) guitare(s?) de Yo La Tengo viennent la rattraper en douceur, profiter de ses à-coups pour établir des relances de rythme et dessiner au final une belle ligne de fluidité musicale.
Je ne sais pas trop pourquoi, mais une telle chanson me paraissait naturellement appeler des images. Peut-être parce que sa nudité même me procurait une émotion profonde, mais me donnait aussi un autre réflexe: avoir envie de la rhabiller. Je me disais "des images" sans savoir absoluement quelles images. Et puis, un petit déclic, il y a quelques jours. Le plus drôle, c'est que l'année où a été éditée cette chanson (enregistrée en 1990, donc mais seulement publiée sur disque en 1996) est la même que celle du film qui lui servirait de "clip involontaire" si j'ose dire.
Pour la meilleure chanson de deux-roues du monde, je propose donc le plus beau moment de moto flâneuse du cinéma mondial, à savoir Good bye south, goodbye (Hou Hsiao Hsien 1996).
Allez donc voir le trio Johnston-Yo La Tengo-HHH ici. (évidemment, ne pas tenir trop tenir compte de l'image de gauche et moduler les sons en fonction).
A eux trois, les mots d'ordre "The road is ours, let's speed some more" prennent une autre résonance, pas tant basée sur la vitesse que sur une incroyable harmonie, qui n'oublie pas les détours serpentins et accidentés et les rend encore plus gracieux.
Tiens, je m'aperçois en regardant la colonne "sous-blog" qui note les occurrences de cinéastes cités que Godard arrive en tête. Pourtant, si on me posait la question de mon "cinéaste préféré", pas sûr du tout que mes premières réponses le désigneraient, lui. Mais c'est comme ça. Mon rapport à son oeuvre a beau être imparfait, lacunaire, inconfortable, il y a même finalement peu de ses films que "j'aime totalement, tendrement, tragiquement" du début à la fin, j'y reviens sans cesse.
L'un des multiples paradoxes Godard, c'est pour aller vite, une oeuvre est à la fois très intimidante mais finalement très appropriable, une sorte de monument malléable et déconstruit, constitué de quantité de fragments que l'on peut attraper du coin de l'oeil et de l'esprit. C'est finalement par ses fragments, voire ses anecdotes que l'oeuvre (me) parle, surtout par les disjonctions, les échos, les contradictions qu'ils opèrent entre eux. Evidemment, pour s'y retrouver, on peut rediviser ce tout en périodes chronologiques, mais ce n'est pas si simple, tant l'oeuvre de critique, préexistante aux longs-métrages, prend de nouvelles résonances une fois confrontées aux images proposées par ce cinéma. Somme toute, toute l'oeuvre est affaire de réinjections successives (de la critique dans le long-métrage, de l'expérimentation dans le star-system, de la vidéo dans le cinéma, de la mémoire dans le présent) qui, à chaque fois, produisent autant de réactions chimiques stimulantes pour le spectateur.
Bon, ce petit propos est très rapide et assez allusif, mais j'espère dans les prochains jours, avoir le temps d'expérimenter un peu plus en détail d'autres évocations de mon rapport personnel avec Godard.
En attendant, je vous livre LA minute où Godard vous dit pourquoi on va et on ira, encore et toujours, au cinéma :
Cette parfaite mécanique du plaisir cinéphile (où l'enthousiasme de la découverte s'allie souvent à une certaine insatisfaction voire déception), c'est aussi celle qui alimente un certain rapport avec le Godard de la Nouvelle Vague: la promesse de continuer à ressentir, malgré l'éloignement du temps, la vibration intacte des années 60 que nous n'avons pas vécues, et recevoir aussi en même temps, quelque chose d'irrémédiablement fané, déjà envolé. Mais en même temps, ce "film que plus secrètement encore, ils auraient voulu vivre" ne concerne pas tant un hypothétique "chef d'oeuvre ultime du septième art" mais de manière plus détournée une utopie, clairement concrétisée par Godard dans les années 60, où vie personnelle et fabrication de cinéma s'imbriquent profondément. Si Tarantino dit que Godard, c'est le Dylan du cinéma, c'est bien que tous les deux ont conquis leurs statuts de "poètes prophètes" par une immersion totale au sein de leur art : au "never ending tour" de Dylan répondrait le "never ending filming and editing" de Godard.
Notons au passage que la voix-off désabusée de Jean-Pierre Léaud est tirée d'un extrait des Choses (Georges Perec 1965), soit un roman exactement contemporain du tournage de Masculin Féminin. Cette circulation miraculeuse et immédiate entre un film et un livre exactement contemporains l'un de l'autre, ce dialogue entre deux grands observateurs ludiques de leur époque, c'est aussi la preuve d'un art godardien jamais démenti: celui de placer d'infinis miroirs. Et en matière de miroir, nul doute que Godard, la Nouvelle Vague et "autres modernes d'alors" se sont plus que reconnus dans ces quelques lignes précédant le passage en question :
"Il y avait surtout le cinéma. Et c'était sans doute le seul domaine où leur sensibilité avait tout appris. Ils ne devaient rien à des modèles. Ils appartenaient, de par leur âge, de par leur formation, à cette première génération pour laquelle le cinéma fut plus qu'un art, une évidence; ils l'avaient toujours connu, et non pas comme forme balbutiante, mais d'emblée avec ses chefs-d'oeuvre, sa mythologie. Il leur semblait parfois qu'ils avaient grandi avec lui, et qu'ils le comprennaient mieux que personne avant eux n'avait su le comprendre."
C'est drôle. Je n'ai pas vérifié, mais il me semble que dans un épisode d'Histoire(s) du Cinéma (le deuxième, je crois), un dialogue entre Daney et Godard dit exactement la même chose.
Désolé de ne pas alimenter plus souvent le blog, mais en attendant un peu d'autopromo.
Demain, samedi 20 novembre, dans le cadre d'une journée organisée par le Festival Image de Ville, je donnerai à 14h30, à l'auditorium de la Cité de l'Architecture (donc, l'ancienne salle de la Cinémathèque de Chaillot, frissons dans le dos....), une conférence sur les tours et gratte-cieux au cinéma, en tentant de montrer les différents "rôles" de cet acteur architectural qui peut même influencer la narration cinématographique. Le tout sera rempli de coq-à-l'ânes et de rapprochements arbitraires tels que je les affectionne. Si vous voulez donc savoir comment Paul Grimault et Rem Koolhaas partagent en fait les mêmes points de vue sans le savoir, comment King Vidor a influencé la carrière de Mies van der Rohe, ou entendre un nouveau "théorème de King Kong" qui n'a rien à voir avec Virginie Despentes, venez donc demain.
On a montré Mon voisin Totoro (Hayao Miyazaki 1988) à notre fille de deux ans et demi (Disney attendra).
Et maintenant, quand elle voit ça dans la rue :
Elle dit ça :
("Le chat-bus !" pour ceux qui n'auraient pas vu le film.)
Bon, c'est peut-être complètement tarte de l'écrire mais être le témoin de la toute première infusion de l'imaginaire cinématographique dans le quotidien de son enfant, c'est incroyablement touchant.
Quant à la seconde (puisque oui, nous avons eu une deuxième petite fille, il y a près de deux mois, nouvelle abondamment relayée sur Facebook mais pas sur le blog), elle montre aussi d'excellentes dispositions :
Et puis oui, j'en fais le serment, je ne vais les forcer, je ne vais pas les gaver de films. Elles seront libres de leurs gouts et de leurs centres d'intérêt.
"Regarder un Rohmer, c'est comme regarder de la peinture sécher". (extrait de Night moves Arthur Penn 1975)
Hum, hum, Gene, si tu veux voir de la peinture sécher (disons, plus précisément, de la gouache s'écailler), regarde plutôt ça :
Chairlift - Evident ustensil (clip de Ray Tintori 2009)
Sur le premier extrait qui m'a toujours intrigué (on trouve aussi des jugements vachards sur des films contemporains chez Moretti, Woody Allen, Skorecki ou Apatow, tous dotés d'un degré d'acidité plus ou moins virulent, mais on ne s'attend guère à trouver un jugement aussi péremptoire dans un polar), vous pourrez lire Kent Jones en page 22 des Cahiers et sur la seconde vidéo, la futile contribution de votre serviteur en page 68 de cette même revue.
...une ville où l'architecture cherche tellement l'audace à tout prix que les églises ont des vitraux clignotants :
J'y suis donc pour suivre (une partie de) ce festival, festival tellement copieux qu'il ne me permet malheureusement pas de voir grand-chose en architecture, mais peut-être trouverais-je tout de même le temps d'aller ici.
De plus amples précisions au milieu de la semaine prochaine quand j'aurai retrouvé un clavier azerty et avé les accents.
La belle équipe que voilà pour se souvenir de l'année ciné (sans ordre, simplement des justes positions sur le terrain) :
Gardien : Le miroir magique (Oliveira)
Souveraineté, expérience et limpidité des dégagements (fictionnels).
Libero : Tetro (Coppola)
Assurance dans les petits espaces, petite tendance à tricoter dans le lyrisme mais rattrapée par son autorité naturelle qui réoriente le jeu vers une inspiration retrouvée.
Défense centrale : Vincere (Bellochio)
Hargne contre l’adversité, grande lecture tactique du jeu de l’adversaire.
Couloir gauche : Inland(Tariq Teguia)
Couloir droit : Le chant des oiseaux (Albert Serra)
Deux explorateurs de territoires plastiques qui savent déjouer le surplace et conjurer avec détermination la menace de l’étroitesse de leurs périmètres pour ouvrir de nouvelles perspectives vers l'avant.
Milieux récupérateurs : Tokyo Sonata (Kurosawa) et Le temps qu’il reste (Suleiman)
Temporisation, endurance, sérénité, qualités de base pour une réinvention narrative. Deux films qui croisent le zeitgeist sans avoir besoin de le mimer sociologiquement. C’est qu’il ne sert à rien de lui courir après, il faut le faire venir dans les rets de son propre regard, de sa propre vision du jeu pour mieux le dribbler.
Milieu créateurs : Ce cher mois d’août (Gomes) et Les herbes folles (Resnais)
Prises d’élans sans filet, hybridations, improvisations, déconstructions, reconstructions. Une générosité des combinaisons et une vivacité des regards qui aèrent considérablement le jeu.
Attaque : Démineurs (Bigelow) et Inglourious basterds (Tarantino)
Nervosité, agressivité, témérité face au danger, mais surtout musicalité du rythme et un sens de la promptitude qui visent au plus net (nonobstant, comme chez tous les attaquants, un soupçon de roublardise et d'opportunisme mais whatever works, les gars) .
Douzième homme (impact player) : The wrestler (Aronofsky)
Agressivité, respect des consignes (ou plutôt de son programme de réalisation), donne tout d'emblée dans ses meilleurs quarts d'heure, avec la contrepartie d’avoir un peu de mal à tenir la distance.
Pour mettre de l'ambiance sur le banc (mais rentreront-ils dans le match?) : La bonne compagnie de Wendy et Lucy (Kelly Reichardt) et les Funny people (Judd Apatow), histoire d'entendre fuser des bonnes vannes contre l'ennui.
Hommage à Raymond Domenech avec le reste du banc en bleu pour arriver à une liste des 23 : Irène (Cavalier), Le roi de l’évasion (Guiraudie), Fais-moi plaisir (Moullet, euh non Mouret bien sûr), Les beaux gosses (Sattouf), OSS 117 Rio ne répond plus (Hazanavicius).
Pas retenu sur la feuille de match malgré l’indécente pression des supporters : Gran Torino (Eastwood)
Et pour en finir avec les croisement foot et cinéma, la trop fausse bonne idée de l’année : Looking for Eric (Ken Loach)
***
Equipe fantôme des films pas vus (ce qui relativise d’emblée ce petit jeu) : Toujours pas vus Ponyo sur la falaise (Miyazaki), Up (Pixar), Panique au village (Patar et Aubier), United red army (Wakamatsu), L'armée du crime (Guédiguian), La danse (Wiseman), Bellamy (Chabrol), Une religieuse portugaise (Green), qui tous ont eu droit à leurs petites citations dans un top ou un autre.
Meilleur film pas vu mais qui m'aurait sans doute intéressé pour des raisons extra-cinématographiques : Red riding trilogy pour le catalogue d'architecture brutaliste qu'il doit renfermer.
Ces précisions étant faites, continuons à distribuer les accessits :
Meilleur film qu’on s’est abstenu de voir par peur de faire descendre son réalisateur de son piédestal : Harvey Milk (Gus van Sant)
Meilleur cinéaste pour lequel on n’arrive plus à se motiver : Non, mon fils, tu n’iras pas voir le dernier Christophe Honoré.
Meilleur cinéaste qu’on n’arrive plus à suivre : The Soderbergh experience, quatre longs-métrages cette année et pas un seul que j’ai envie de voir.
Film le plus inégal, mais qui promet de nouvelles directions chez un cinéaste qui devenait prévisible : La fille du RER (André Téchiné)
Film le plus insituable (Fiction ? Documentaire ? Tourné quand ?) : Violent days (Lucile Chaufour)
Film le plus sans surprise : Limits of control (Jim Jarmusch)
Film le plus sous-estimé : La ville fantôme (David Koepp), charmante résurrection de la comédie surnaturelle.
Meilleur film que j’étais parti pour adorer et qui m’a trop déçu à l’arrivée : L’étrange histoire de Benjamin Button (David Fincher)
Meilleur film qui m'intriguait beaucoup au départ et dont il ne me reste pas grand-chose à l'arrivée : Les derniers jours du monde (Frères Larrieu)
Meilleur film qui avait tout pour m’excéder a priori et qui m’a bien ému à l’arrivée : Le père de mes enfants (Mia Hansen-Love)
Meilleur film que j'aurais aimé aimer : Bancs publics (Bruno Podalydès)
Meilleurs ( ?) films en petite forme de cinéastes qu’on a tant aimé : Etreintes brisées (Almodovar), Still walking (Kore-Eda), 24 City (Jia Zhang-Ke), Vengeance (Johnnie To).
Plus grand moment de solitude de l’année : Moi seul ronchonnant au milieu d’une salle en pleurs à la fin de Gran Torino.
Meilleure confirmation que j’ai peut-être un cœur de pierre : Oui, bon, Adventureland (Greg Mottola), c’est charmant (littéralement aim-able mais pas ador-able), mais de là à hurler au chef d’œuvre… (la dernière demi-heure est tout de même tout ce qu’il y a de prévisible, non ?)
Meilleur film que toute la critique aime sauf moi : 35 rhums (Claire Denis)
Meilleur film que tout le monde aime mais moi, mouaif : District 9 (Neil Blomkamp)
Meilleurs films que tout le monde aime et moi, ça m’embête pas de trouver ça pas mal même si c’est sûr, ça ne va pas très loin : Very bad trip (Todd Philipps) et In the loop (Armando Iannuci)
Meilleur film que personne (ou presque) n’aime sauf moi : Kinatay (Brillante Mendoza) et à un degré bien moindre Import/Export (Ulrich Seidl)
Meilleur film pour s’engueuler : Hadewijch (Bruno Dumont)
Meilleur film pour douter : A l'aventure de Jean-Claude Brisseau (s'agit-il d'un précis de sagesse érotomane ou de la meilleure résurrection du téléfilm coquin de M6, avec des coupures philo à la place des coupures pub ?)
Meilleur film pour se réconcilier : Irène (Alain Cavalier)
Meilleure résurrection de la série B (réinvestir un décor, durée ramassée, sens de l’ellipse qui n’exclut pas le plaisir de la digression) dans le film social français : Adieu Gary (Nassim Amaouche)
Meilleure caricature sympathique des années 60 : Good morning england (Richard Curtis)
Plus pénible caricature de la pseudo avant-garde des années 70 : Canine (Yorgos Lanthimos)
Meilleurs hommages aux années 80 : The wrestler (Mickey Rourke, jeux vidéos Atari et le catch, c’est un peu autre chose que Jackass sur MTV les petits gars !) ex-æquo avec
The pleasure of being robbed des frères Safdie (ou le plaisir de se retrouver en 1984, l’époque où le cinéma indépendant américain paraissait un continent si innocent).
Meilleur hommage aux années 90 : Les beaux gosses (jeux de rôles et Crados)
Meilleur hommage aux années 00 : Démineurs (ambiguïtés images réelles et virtuelles ; chaînon manquant entre série B et série télé ; adaptation de jeu vidéo qui n’existe pas encore).
Meilleur film dont on rigolera dans les années 10 : Considérant qu’il sera plus prudent d’attendre les années 20 pour se gausser sans risque d’Avatar, considérant par ailleurs qu’Antichrist est hors concours, remercions, histoire de nous faire encore quelques amis, Richard Kelly pour son indigeste Box.
Meilleur film que je rêvais de voir depuis des années et enfin, c’est fait : Médée (Lars von Trier 1982)
Plus belles pépites inconnues, (presque) invisibles découvertes cette année et dont il faudra que je parle un jour : Deux filles au tapis (Robert Aldrich 1981) et Dazed and Confused (Richard Linklater 1993).
Film le plus tranchant à l’image mais au propos assez attendu au fond : Public Enemies (Michael Mann)
Film le plus flou à l’image (à moins que ce ne soit la projection), au propos net mais aussi assez attendu : Les chats persans (Bahman Ghobadi)
Film le plus éteint à l’image comme au propos (nonobstant le très beau dernier plan) : 36 vues du Pic Saint-Loup (Jacques Rivette)
Ex-idoles de l’année : S’ennuie-t-on tellement à New York ? N’est-on jamais fatigué des « bons Américains » vieux-continentophiles ? Mon premier est un ancien combattant du punk qui a trop bon goût, filme ses vacances culturelles en Espagne avec ses amis cool. Mon second est tellement idolâtré chez nous qu’il en bâcle son retour à Manhattan, trop pressé de venir déjeuner à l’Elysée et de recruter la première dame pour son casting (certes, nous n'avons jamais vu de mauvais acteur chez lui mais ce geste sous-warholien est-il vraiment indispensable ?). Jim J. et Woody A., un peu de décence s’il vous plaît, reprenez-vous et débranchez vos pilotes automatiques, please.
Révélation critique de l'année :
En fait, Borat n'était pas une comédie (et Brüno sans doute pas plus). N'étant pas un drame non plus, c'était juste rien. Si même Allo ciné le dit, pourquoi le contredire ?
Concept critique de l’année : "La clitorisation de Madame Bovary dans l’œuvre de Ben Stiller", concept élaboré en commun et trop long à expliquer (mais cet article lève un peu le mystère).
Critique de l’année : celle-là qu'on croirait écrite par Charles Bovary, soit l'exact opposé de la fraîcheur du concept précédent.
Meilleur documentaire sur des acteurs : Funny people (Judd Apatow)
Meilleur documentaire sur une actrice et des non-acteurs : L’idiot (Pierre Léon)
Meilleur documentaire sur une chanteuse et des musiciens : Ne change rien (Pedro Costa) - sortie le 27 janvier 2010
Meilleur film qui sera sans doute meilleur en petits morceaux sur Youtube que d’une traite en salle : l'indigeste et démembré Thirst (Park Chan Wook)
Meilleur supplément DVD vu ailleurs que sur un DVD : Ce clip des Fiery Furnaces sur la genèse d’Easy Rider.
Meilleur bande-annonce involontaire : celle-là (trouvée sur le facebook de Riad Sattouf) pour La Famille Wolberg (Axelle Ropert)
Meilleur pilote de série vu au cinéma : Un prophète (Jacques Audiard)
Meilleur skyblog porté au cinéma : J’ai tué ma mère (Xavier Dolan)
Plus beau début : La partie domestique de Max et les maximonstres (Spike Jonze), alors que la suite, la partie véritablement fantastique verse davantage dans l'illustration psychanalytique de cette introduction inventive et enlevée.
Plus belle fin : Pour rester dans les monstres, la cruauté plastique des derniers plans de Barbe bleue (Catherine Breillat), ce qui me rend encore plus amer d'avoir loupé le début.
Plus beaux plans d'introduction et de conclusion se répondant dans le même film : Pour continuer sur un autre versant du conte, de la cruauté et de la psychanalyse, évoquons les splendides ouvertures et fermetures de Mother (Bong Joon Ho) - sortie le 27 janvier 2010
Meilleur film français tellement du milieu qu’à le considérer, c’est perpétuellement le verre à moitié plein ou à moitié vide : A l’origine (Xavier Gianolli)
Pires films français « de société » dont la vision d’un simple quart d’heure à la télé décourage déjà : Home (YAB) et La journée de la jupe (Jean-Paul Lilienfeld).
Meilleur film vu aux deux-tiers en 2009 et dont je me réserve le troisième tiers avec délice pour 2010 : Les 6 heures de Dieu seul me voit (version interminable) (Bruno Podalydès 1996).
Meilleur film aux deux tiers réussis, au troisième tiers fumeux et au quatrième tiers soporifique : Un Lac (Philippe Grandrieux)
Meilleur film réussi à 5% : Sur les 96 plans-séquences de Visage (Tsaï Ming Liang), c’est bien le diable s’il n’y en a pas trois ou quatre qu’on garde au chaud.
Meilleurs courts-métrages bien plus puissants que quantité de longs : Phantoms of Nabua (Apichatpong Weerasethakul) & Logorama (H5)
Meilleur sujet de court-métrage avec lequel on arrive quand même à faire un long : La fille la plus heureuse du monde (Radu Jude)
Meilleur film auquel on rajouterait, comme chaque année, une bobine : Singularités d’une jeune fille blonde (Oliveira).
Meilleur film qui pourrait durer une heure de moins ou cinq de plus, ce serait la même tambouille : Enter the void (Gaspar Noé)
Meilleure interruption intempestive qu’on aurait aimé voir quelques mois plus tôt :
Eh oui, Kanye, c’était à Cannes, et pas aux MTV awards, qu’il fallait monter sur scène !
Meilleure façon de se dire adieu et d'en conclure avec cet épuisement de (presque) tous les titres vus en salle cette année : En dansant les yeux dans les yeux comme la mère et la fille à la fin deFish Tank (Andrea Arnold).
Meilleure façon de ne pas se dire adieu : Penser aux réjouissances à venir en 2010 avec notamment la sortie (en-fin !) de La vie au ranch (Sophie Letourneur), comme celle du prochain Hong Sang-Soo (Like you know it all)...
... soit autant d'évènements qui auront du mal à nous faire sortir de notre bulle cinéphile, mais qui nous permettront, on l'espère, de nous retrouver, les amis.
Il fait froid, mais ce n'est pas une raison pour refuser le déshabillé. Suite (et fin provisoire?) du vrac intime de mes confessions érotico-cinéphiles.
Le détail vicelard que je suis le seul à remarquer :
Les traces de soutien-gorge sous les nuisettes des héroïnes de Du côté d’Orouët. (Jacques Rozier 1973) Pourquoi celles-là particulièrement ? Parce que ce film si post-68 dans l'esprit me paraît à ce moment-là faire preuve d'une pudeur presque excessive. J'y verrais même une infime entrave à l’immense naturel proverbial du cinéaste. Voilà bien en tous cas le film auquel il m’a toujours "semblé manquer une scène coquine" (quand bien même, un tel ajout dérogerait à l’esprit de ce « sea, girls and sun but no sex » dans lequel le désir rôde tout de même mais toujours sur le mode de la métaphore et de la légère cruauté).
A contrario, le film qui fait tous les efforts du monde pour paraître érotique et qui ne l’est pas pour un gramme :
Bien que j’adore le film et bien que j'y ai appris comment dire p.....ze en danois (obeknell), les scènes cochonnes des Idiots (Lars von Trier 1998) n’ont jamais rien éveillé chez moi. Il est clair que le regard médical et entomologiste du psychopathe danois n'aide pas trop à faire advenir le désir. Nous lui décernons donc le titre de "cinéaste le moins érotique du monde".
La scène érotique la plus inattendue :
Venant après une heure et trente-sept minutes d’un documentaire sur les circuits mondialisés de l’agro-alimentaire, ce malicieux strip-tease (visant à se débarrasser de tous les produits exploitant les richesses du Sud) d'Antonietta Pizzorno, l'épouse et complice de Luc Moullet dans la réalisation de Genèse d’un repas (1978) est aussi une introduction à une autre mise à nu : celle du documentariste, qui pour conclure son enquête livre à la fois son credo et les paradoxes tant intimes que politiques mis à jour par sa démarche. Et tant qu'on est dans le strip-tease, la vidéo inavouable vue X fois :
J’avoue ne rien connaître à la filmographie de la starlette X du moment, Meggan Mallone mais nonobstant son aimable vulgarité, j’aime assez la teinte burlesque de ce strip-tease dansé.
Bon, tout ça pour dire que sans préjuger des qualités d’actrice de la sexy-girl, je me demande si son charmant abattage ne la désignerait pas comme "l'actrice porno que j'aimerais voir un jour dans une comédie".
Et tant qu'on est dans les comédies, les quelques mots les plus empreints de sensualité :
«Not only Prokofiev, but also Ravel »… (Bo disant ça avec le Boléro en fond sonore) dans Ten (Blake Edwards 1979).
Et puis tout récemment : "Elle espérait avoir affaire avec la petite qu'elle aimait bien, qui en prenant son pied lui donnait un vague plaisir". (La voix-off des Herbes folles décrivant, puisque ce n'est pas évident sorti de son contexte, l'activité d'un magasin de chaussures).
Et tant qu'on est dans les prises de pied, l'oeillade plus ou moins discrète qu'on n'oublie pas :
Shortbus (John Cameron Mitchell 2006), ça fonctionne comme un cabaret : chacun vient faire son numéro où coexistent transgressions et bons sentiments. Et ça se visite comme un squatt d'artistes en plein centre ville : ça a l'air d'une autre planète alors que c'est tout près de chez nous, on regarde ça avec une certaine envie, pensant qu'on aimerait être à leurs places au lieu de vivre nos vies bien tranquilles. Mais une fois la visite terminée, ne restent du film que quelques souvenirs épars, dont ces yeux-là, juste après l'amour :
.... "regard caméra post-orgasme" sans doute pas aussi décisif que celui de Monika (Ingmar Bergman 1952), mais qui reste néanmoins une oeillade troublante qui m'a suivi ces dernières années.
Et tant qu'on est avec elle:
Après enquête, il apparaît que le dit regard appartient à une charmante new-yorkaise du nom de Shanti Carson (état civil : actrice, cracheuse de feu, créatrice de mode), auteur d'une web-série sentimentalo-exhibitionniste Forever... for now, sorte de Sex and the city avec beaucoup moins de city et beaucoup plus d'autofiction. Je suis loin d'avoir tout regardé et je ne jurerais pas que tout soit d'un haut niveau, mais au-delà des (inévitables pour le genre ?) minauderies et complaisances, je perçois une nette franchise dans cette parole filmée, rendue pourtant ambivalente par le statut ambigu de ces images : jouées, réécrites ou improvisées et récoltées en direct ?
L'air de rien, je vois même dans cet épisode une maîtrise discrète dans l'art si périlleux de filmer les confessions sur l'oreiller : balancement entre pudeur (des images) et impudeur (des propos), frissons des rapprochements et frôlements des épidermes, profils perdus des visages, fragmentation des corps qui évoquent un art contemporain du blason. Le malaise qui pourrait se dégager de ces images est assez vite atténué, pas tant par l'instinct voyeur de l'internaute, que par la jovialité ou la bonne humeur qui s'en dégage. Rappelons que nous ne sommes qu'à quelques blocks de chez Woody Allen, et que pour être plus sexués, ces new-yorkais-là n'en restent pas moins tout autant perdus dans leur psyché. On reste toujours gré aux pensionnaires de Manhattan et Brooklyn de privilégier, comme issue à leurs névroses, plutôt l'éclat de rire que la crise d'hystérie.
Et puisque ces images redéfinissent la frontière entre les genres (tant cinématographiques que sexuels), restons dans le transgender :
... avec cet élégant montage (même si je ne suis pas fan de la musique) où les femmes jouent aux hommes mieux que les hommes. D'autant plus délectable que le trouble et l'autorité qui en émane s'évanouit dans le montage réciproque, davantage axé sur la dimension strictement comique du travestissement. J'attends donc un montage qui compilerait les attitudes "féminines" de Brando ou Mastroianni et en pensant aux "acteurs ou actrices qui pourraient être grimés en l'autre sexe", je ne cesse de me délecter de ce parallèle (que je suis peut-être seul à voir, mais tentons ) entre ces deux figures de l'androgynie :
Marcello dans Le Bel Antonio (Mauro Bolognini 1960) et Julie dans Victor Victoria (Blake Edwards 1981) Tant que nous sommes dans le délectable, poursuivons avec d'autres plaisirs des sens :
Quand je pense à des films ou des séquences qui m'ont particulièrement stimulé le goût et l'odorat, les deux exemples qui me viennent à l'esprit sont les scènes de cuisine de Blissfully yours (Apichatpong Weerasethakul 2002) et de Be with me (Eric Khoo 2005, pas d'images désolées). D'abord parce que celles-ci savent mettre en jeu le toucher (aliments caressés, soupesés au gramme près), d'autant plus que la cuisinière du film de Khoo est aveugle. Compenser les sens manquants, c'est le meilleur moyen d'exacerber les complémentaires. Mais surtout parce que durant ces scènes se prépare quelque chose de bien plus essentiel que de simples mets ou pommades : carrément un philtre d'amour.
La preuve. Ceux qui goûtent à ces préparations finissent eux aussi experts dans l'art des caresses, ou plutôt des baisers tactiles.
Blissfully yours (le film qui a montré les plus beaux ventres au cinéma)
Be with me (le film qui a montré les plus beaux épidermes au cinéma).
Et tant que nous sommes dans les caresses :
Finissons avec l'une des plus belles scènes de chambre au cinéma (des déjà citées Amours d'une blonde de Forman) :
Scène combinant admirablement art du portrait, attention à la fragilité des corps et cette lutte perpétuelle entre la grâce et la gaucherie, à laquelle aucun de nous n'échappe, dès lors qu'il s'agit de se mettre à nu.
Un peu débordé en cette fin d'année. Je vous promets de nouvelles confessions érotico-cinéphiles pour la fin du week-end ou au plus tard, lundi et d'autres textes sur des films récents, mes découvertes de l'année et les traditionnels tops...
Mais, en attendant, un petit peu d'auto-promo :
-Ce mois-ci, mes amis positifiens ne seront plus obligés d'acheter la revue concurrente, puisque ma contribution est là.
-Et sinon, si vous n'avez rien à faire ce soir entre 19h et 21h, vous pourrez m'entendre bafouiller parler à la radio (non pas celle-là mais plutôt Radio Libertaire 89.4 à Paris) dans l'émission Contre-bandes où il sera, entre autre questions et avec d'autres invités, question des influences et des goûts cinématographiques de ce chanteur :
L'émission est écoutable là(le fichier commence avec la fin de la précédente émission.) et là.
... je me disais que ça allait être super d'avoir 20 ans :
Aujourd'hui, je n'irais pas jusqu'à faire mon Nizan en disant à peu près le contraire, je me demanderais juste s'il faut revoir ses amours de jeunesse, tel ce film de Rochant. Et puis, en fait, après l'adoration puis le rejet de ce film, après avoir débusqué derrière le charme, ses emprunts et sa pose, après l'avoir accusé, au fil des années, du mortel péché de n'être pas si novateur que ça, on la (re)trouve pas mal cette scène, on trouve que sa douceur n'est pas feinte, on trouve que la madeleine n'est pas si fade et par ricochet, le souvenir du film ne réapparaît pas tant d'une intense justesse que juste honnête.
Tout cela pour dire que "si, comme dans La rose pourpre du Caire, un personnage devait sortir de l'écran et vous accompagner quelques jours, avant de disparaître à jamais", je choisirais comme ça, l'égérie de Carax, Rochant, Garrel, la Mireille Perrier des années 80.
(En souvenir d'Un monde sans pitié sorti le 22 novembre 1989).
Possible que grâce à (ou à cause de) l'imposant questionnaire de Ludovic "Erotisme et cinéma", ce présent blog se transforme dans ses prochaines notes en cabine de chauffeur routier cinéphile à coups d'extraits aguicheurs et de photos courtes vêtues. Je ne dis pas ça pour appâter le chaland, mais aussi comme un challenge pour moi-même : ne pas s'en tirer trop systématiquement à bon compte à coups d'exclamations bateau du style : "oh, je ne connais rien de plus troublant que l'irisation d'un rayon de soleil filmé à travers un feuillage"... L'heure des aveux approche et il va enfin être temps d'arriver à parler de références plus ou moins (re)connues, plus ou moins avouables, mais pas moins estimables...
Bon, pour commencer, à la première question "Quel est votre plus ancien souvenir d'émoi érotique ayant un lien avec le cinéma ", je renvoie à cette note où j'évoquais, entre autres souvenirs, ma juvénile passion pour Bo D. et Ornella M.... et pour rester avec cette dernière, je me souviens également de la belle affiche et surtout de la bande-annonce de Contes de la folie ordinaire (Marco Ferreri 1981, pas vu mais lu trop tard -ça m'aurait fait plus d'effet à 17 ans qu'à 27), ce moment où elle s'enfonçait une épingle à nourrice dans les joues et en tirait un petit plaisir, souvenir marquant quand on a 8 ans et qui devait être ma première rencontre avec disons la déviance.
Sur ce, je passe directement aux questions 14 "Vous êtes enfermé jusqu'au matin avec le partenaire de jeu de votre choix dans un musée berlinois qui a reconstitué des centaines de décors de films. Lequel choisissez-vous pour votre nuit ?" et 24 "Quelle est votre scène muette entre deux amants préférés", je réponds que je veux revenir une nuit au Salon de l'auto à Bruxelles en 1967 pour vivre ça :
Le départ (Jerzy Skolimowski 1967)
Tout cela reste très chaste, mais le bref moment où les deux mains se tendent quand la voiture ne fait plus qu'un reste quand même un sommet de fusion charnelle où le minimalisme de la forme n'empêche pas l'intensité. Promesse de l'instant, magie de la rencontre, magnifiée par la chanson (d'ailleurs, quelqu'un sait qui chante et quel titre ?) et en même temps tempérée par la douce inquiétude des paroles.
... une percutante analyse de ces deux vidéos, rendez-vous à la page 66 de cette modeste publication(ou si vous utilisez le lien, rendez-vous plutôt à la page 70 du feuilleteur, parce qu'ils ont rajouté de la pub dans la version numérique, mais c'est écrit tellement petit, encore plus petit que ça que vous serez obligés d'acheter le journal donc de revenir à la page 66, hi, hi,hi).
Chaque fois que dans un monastère de Kyoto ou de Nara, l’on me montre le chemin des lieux d’aisance construits à la manière de jadis, semi-obscurs et pourtant d’une propreté méticuleuse, je ressens intensément la qualité rare de l’architecture japonaise.
(…)
Au nombre des agréments de l’existence, le maître Sôséki comptait, paraît-il, le fait d’aller chaque matin se soulager, tout en précisant que c’était une satisfaction d’ordre essentiellement physiologique ; or, il n’est pour apprécier pleinement cet agrément d’endroit plus adéquat que des lieux d’aisance de style japonais d’où l’on peut, à l’abri de murs tout simples, à la surface nette, contempler l’azur du ciel et le vert du feuillage. (…) En vérité, ces lieux conviennent au cri des insectes, au chant des oiseaux, aux nuits de lune aussi ; c’est l’endroit le mieux fait pour goûter la poignante mélancolie des choses en chacune des quatre saisons, et les anciens poètes de haïkaï ont dû trouver là des thèmes innombrables. Nos ancêtres qui poétisaient toute chose avaient réussi paradoxalement à transmuer en un lieu d’ultime bon goût l’endroit qui, de toute la demeure, devait par destination être le plus sordide et, par une étroite association avec la nature, à l’estomper dans un réseau de délicates associations d’images. Comparée à l’attitude des Occidentaux qui, de propos délibéré, décidèrent que ce lieu était malpropre et qu’il fallait se garder d’y faire la moindre allusion, infiniment plus sage est la nôtre, car nous avons pénétré là, en vérité, jusqu’à la mœlle du raffinement."
Texte : Eloge de l'ombre (Tanizaki Junichiro 1933) Film : Lieux saints (Alain Cavalier 2007) Et si ça vous a plu, la suite est là, là et encore là.
***
Malgré la (grande) réputation de son auteur, je me sens tout gêné de conseiller la découverte des Lieux saintsd’Alain Cavalier, même plus « un film de chambre » mais carrément « un film de chiottes ». Un siècle de progrès techniques et de glorification de l’auteur au cinéma pour en arriver là : un cinéaste à la mini-caméra qui filme des toilettes dans leurs moindres détails (mais quand même pas en fonctionnement) pendant une demi-heure, prétexte au déballage intime sur la perte et le dépérissement ! Je me sens tout gêné et je me dis que j’ai tort car cet opus, volontairement ingrat et racorni, n’est pas si négligeable que ça et condense même le cœur de la démarche de Cavalier : assumer l’obscénité du nombrilisme, assumer la crudité de l’image DV brute de décoffrage pour conjurer une obscénité et une crudité encore plus imposantes : celles de l’oubli, de l’asthénie du souvenir et des sentiments fanés. La gêne de montrer plutôt que la honte (et la peur) d’oublier. A la réflexion, il n’y a que deux endroits où l'humain se retrouve seul, totalement seul : les toilettes... et le tombeau. Et oser franchir la bienséance, filmer dans la pièce interdite, c’est aussi, quelque part, parler depuis l’autre côté ou tout au moins le regarder avec sérénité (à cet égard, le panoramique à 3:05 est éloquent).
Quelque part, même si le cinéma n’a pas de frontières, Cavalier s’est peut-être trompé de continent. Serait-il un cinéaste japonais qui s’ignore : goût du haïku, conscience de l’éphémère, inclinaison vers le périssable, transfiguration de la trivialité, sérénité retrouvée au cœur du sordide ? Je dis cela, mais je me rends compte que je ne balance que des conventions sur la culture japonaise. L’éloge de l’ombre, la civilisation qui a fait le choix d’inverser les valeurs : les douces ténèbres contre les éclats des lumières. Clichés, pas clichés ? Au fond, je ne le saurai jamais. Et puis je me souviens de cette photographe Rinko Kawauchi dont les formats carrés évoquent les natures mortes du même Cavalier, qui est capable de figer, au-delà de ses gros plans de purs crépitements de lumière (la naissance d’une constellation ? ) voisins de ceux que je crois voir surgir dans le dernier plan de Lieux saints, s’échappant d’une simple ampoule de 100 watts.
J’utilise les arguments humanistes comme autant de défenses au malaise initial devant ces images et je revois le début du film. J’y reconnais aussi de l’humour et de la légèreté, mais les mots et références culturelles que j’employais pour en parler me paraissent de confortables paravents. La gêne n’a pas disparu. Bien au contraire, elle me paraît constitutive du film. Il y a un nœud psychanalytique voire psychotique qui résiste… et c’est bien entendu lui qui fait tout tenir.
Pour en rester au Japon, ce film de Cavalier me rappelle un documentaire de Naomi Kawase La danse des souvenirs (2002 - pour les plus téméraires, un extrait sur le beau site de la réalisatrice), portrait frontal d'un proche en fin de vie tandis que le cycle de la vie, lui, perdure, documentaire qui m’a d’abord subjugué par sa plasticité hyperréaliste mais que je n’ai pas réussi à voir en entier, peut-être parce qu’au bout d’un moment, je me sentais paradoxalement envahi par ma lutte contre mes propres mécanismes de défense, par ma propre voix intérieure me sommant de trouver ça sensible et de me battre contre ces images.
Irais-je jusqu’à dire que la délicatesse extrême de Cavalier et Kawase irait se muer en délicat extrémisme ?... Je ne sais pas. D'en arriver là, je me sens tout gêné.
"365 jours ouvrables", c'est un peu plus encourageant qu' "à chaque jour suffit sa peine". C'est surtout le titre d'une (la meilleure ?) chanson de Diabologum , groupe fort inégal mais excitant dans son avidité de découverte et dans les quelques mots d'ordre lancés dans leurs chansons: "A découvrir absolument" ou "L'art est dans la rue", slogans avec lesquels on ne pouvait être que d'accord. Et puis pour avoir mis en musique rageuse le monologue final de Françoise Lebrun dans "La maman et la putain", il sera immensément pardonné à ce groupe. Je retrouvais aussi dans ces compositions une certaine impatience adolescente et désordonnée et surtout une envie de faire partager ses dernières découvertes en musique en art, en cinéma ou en littérature. A sa manière, ce blog tente la même chose. D'abord en tentant d'établir des "passerelles" entre différentes oeuvres et / ou évènements. Ensuite, en essayant de faire découvrir des films rares qui me tiennent à coeur ("films inconnus"). Enfin , mes textes et mes photos interrogent mes expériences autour de mes deux terrains de jeu et chantiers de réflexion favoris: la ville dans laquelle j'évolue et le cinéma que mes yeux préfèrent.