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mercredi 12 décembre 2007

De la sincérité

Ce n'est pas parce qu'un cinéaste est sincère (ou le prétend) qu'il réalise des bons films. Cependant, c'est peut-être finalement la première question que l'on va toujours interroger au cinéma. Pour continuer mon exercice favori de rapprochement de films qui n'ont rien à voir sauf le fait de les avoir vus en même temps, confrontation prochaine d' Anatomie d'un rapport (Luc Moullet 1975) et My blueberry nights (Wong Kar Wai 2007), deux films où la maladresse rode mais où la sincérité suinte précieusement de l'écran.

Dans l'un on parle...

Dans l'autre, on plane...

Anatomie d’un rapport (Luc Moullet 1975) d’abord. Vu lundi soir dans de grindhousesques conditions de ciné-club (projecteur 16 mm au balcon, sautes et rayures, changement de bobine à mi-film, son grumeleux à souhait) qui, presque encore plus que le film lui-même, nous ramenaient directement en 1975. A un moment, Moullet sort une théorie comme quoi les westerns sont toujours plus intéressants vus vingt ans après et 32 ans plus tard, il n’est rien de dire qu’Anatomie d’un rapport tient sacrément le coup. Film donc hyper daté, mais également hyper actuel, en ces temps auto-fictionnels.

Là encore, beaucoup de voisinage avec des films plus ou moins jumeaux. Eustache au premier chef. La maman et la putain (1973) pour l’état des lieux sentimentaux après féminisme et libération sexuelle, mais peut-être encore plus Une sale histoire (1978) dans le dispositif de brouillage vrai / faux, joué / reconstitué, réel / scénarisé. Ce dont Moullet témoigne, c’est d’une invasion du discours et de la dialectique jusque dans la sphère intime et son rapport ambivalent à cet amas de mots : à la fois ce qui cimente son couple, mais en même temps l’empêche d’éprouver une complicité plus directe, intuitive voire instinctive. Paradoxalement, c’est le cinéma qui lui offre l’occasion de revenir à une relation plus simple, ne serait-ce qu’en dressant humblement l’autoportrait de son couple (comme Garrel, beaucoup de plans plus « blanc et noir » que « noir et blanc » toujours aussi beaux sur les visages).
Pour en revenir au dispositif même du film, disons que ce jeu permanent entre le premier et le second degré, entre le récité et le spontané, permet à la fois de très bien faire entendre les discours de l’époque et de révéler leur part de convention. Mise à plat des discours qui se révèle diablement efficace, 32 ans plus tard, et laisse le spectateur plus que libre face à ce fragment à la fois intime et sociétal capté en direct. Une façon d’être parfaitement honnête, parfaitement sincère tout en gardant un poil d’ironie salvatrice. Ça me rappelle aussi un peu Sophie Calle, même si je n’ai pas vu No sex last night (1996) et même si l’œuvre de la grande Sophie joue plus franchement la carte de la cruauté et du cynisme.


Le couple, ses rendez-vous manqués, sa disharmonie, son désynchronisme, ce sont aussi les grands thèmes de Wong Kar Wai. Ce n’est rien de dire que je n’attendais pas grand-chose de My blueberry nights et que… voyons voir… Oui, c’est vrai, c’est gnangnan, cliché et autocaricatural. C’est vrai que quand le film passera au prochain ciné-club de M6, on risquera de ne pas s’apercevoir de la coupure de pub. C’est vrai que Norah Jones et Jude Law sont bien gentils mais manquent de charisme. C’est vrai que le dialogue est rempli d’aphorismes à la noix qui m’ont évoqué une ancienne pub pour France 3 : « c’est plus difficile d’aller au bout de la rue que d’aller au bout du monde »… Et pourtant je refuse de considérer ce film comme raté, quand bien même, si je le regardais froidement, je ne trouverais pas grand intérêt à 90 % de ses moments. Serait-ce la jurisprudence Pola X (Leos Carax 1999) : quelques minutes tellement intenses qu’elles justifieraient à elles seules la vision du film, voire excuseraient même la déception devant l’ensemble ?
Car My Blueberry Nights surprend même au cœur de sa déception. Ainsi, alors qu’on fulmine de voir le premier road-movie statique (isomorphisme des lieux où les bars, les dinners et les casinos paraissent interchangeables), le premier road-movie dont le territoire américain est quasi absent (les quelques plans de route ont l’air de sortir de chutes publicitaires), on est tout à coup cueilli par l’un des plus beaux plans de paysage que l’on ait vu au cinéma, sauf que ce paysage-là… c’est le lit d’où émergent Nathalie Portman et Norah Jones.
Ça ne dure pas longtemps mais on a envie de ne retenir que ça. Et puis, ça suffit pour se dire que Wong Kar Wai reste imbattable dans les intérieurs, que même dans les grands espaces, il tient à conserver une part de la densité made in HK et que sans doute son cinéma tient en un oxymore : l’ampleur claustrophobique.
Plus tôt, dans le film, il y a eu un autre moment où tout a semblé s’arrêter, le film lui-même a paru vouloir se reposer de lui-même, de ses tics et qu’en baissant ainsi la garde, il parvient vraiment, profondément à toucher et que cela ne peut-être que l’œuvre d’un cinéaste qui croit vraiment profondément, sincèrement à ce qu’il filme. En fait, c’est lié à tout ce qui se passe dans le bar entre Rachel Weisz et David Strathairn, le frère du flic inconsolable de Chungking Express avec dix ans de plus. Car, pour filmer ce qui se passe entre eux, d’un coup, WKW retrouve, non pas une maestria mais une concision qui nous repose du ressassement de ses motifs. Quel usage des chansons, des regards, des gros plans sur les visages et surout des silences juste avant que la musique reparte.

Et puis, il y a ce moment où il menace son amour enfui. C’est un moment triste et joyeux, qui m’a fait penser au sentiment que procure cet autre film où les gens s’ennuient dans les bars…

La garçonnière (Billy Wilder 1960)


Et puis, quand Rachel Weisz relâche la porte et qu’on se demande s’il va son ex-mari va se servir de son flingue. Et la gamme de sentiments condensés par le son étouffé de la porte… alors qu’on attendait une détonation ! C’est aussi beau que cette autre séquence du film de Wilder où une détonation distille aussi bien l’inquiétude que le soulagement... et qui justement commence par quelqu'un qui court... comme dans un film de WKW.


Alors, oui bon c’est sûr, ensuite au niveau de la comédie romantique douce-amère, WKW doit encore prendre de sacrées leçons auprès de Billy Wilder, mais l’espace d’un film dans le film, il est parvenu à procurer une émotion qui (re)fait croire à des clichés, à faire ressurgir le passé de personnages silhouettes, à peine croisés mais qui émeuvent profondément. Comment parvenir à cela si ce n’est par une profonde sincérité ? Oui vraiment même si le mot est bateau, je n’en vois pas d’autres.

Y aurait-il un sens à rapprocher ces deux cinémas qui paraissent aux antipodes l’un de l’autre : le rustre et le sophistiqué ? Quel point commun trouver entre le cinéma dénudé (à tous les sens du terme) de Moullet et celui de WKW saturé de cosmétiques ? Peut-être simplement que l’un comme l’autre, peut-être de manière plus ou moins volontaire, osent finalement se confronter à la gaucherie (de style et de son propre personnage chez Moullet, de fond chez WKW avec son usage inconsidéré des clichés voire des fautes de goût) pour parvenir à transmettre une part de leur sincérité de cinéaste.

Sur Moullet, on peut lire ça, et ça et aussi ce Moulethon informel...

mardi 23 octobre 2007

L'amour flou

Neuf ans d'écart, 10 000 kilomètres de distance et pourtant une étrange proximité dans leur romantisme incandescent et leur adolescence éternelle.

Mauvais Sang (Leos Carax 1986, en haut) et Chungking Express (Wong Kar Wai 1995 en bas).
Deux films sur la difficulté à trouver la juste distance romantique, deux films où quand les garçons tombent amouereux des filles, ils les voient floues. Deux films où l'amour ne rend pas aveugle, seulement myope.

Et si la récurrence des contours flous et imprécis traversant, en motifs visuels obsédants, Mauvais Sang et Chungking Express s’expliquait par une seule question commune aux deux films : Existe-t-il une juste distance pour tomber amoureux ? Face à l’être aimé, ne sommes-nous pas perpétuellement condamnés à rester trop près, trop loin, jamais là où il faut ?

Pourquoi la scène de la rencontre amoureuse entre Denis Lavant et Juliette Binoche dans Mauvais Sang paraît-elle si intense ? Parce qu’elle exploite au plus fort ce paradoxe du « tombé amoureux » : tomber en arrêt devant un être si proche et pourtant si inaccessible.


Petit espace du bus rempli par la foule, profils perdus des voyageurs qui obstruent le regard et qui, en même temps, désignent de salvateurs interstices pour le regard. Et cette apparition qui surgit. Quelques centimètres d’écart et pourtant tant d’obstacles entre eux. A tel point que l’objet du désir, le visage aimé ne se découvre que par fragments et reflets tronqués et biaisés. Mais ces variations et déformations infinies ne rendent-elles pas ce visage encore plus désirable, puisque précisément soumis à la projection d’un regard désirant ?

« Durant ce bref instant d’intimité, un millimètre à peine nous sépare. Je ne savais rien d’elle ». Ce pourrait être le sous-titre idéal de cette séquence sauf qu’elle vient de…

Chungking Express. Je ne sais si le cinéaste à lunettes noires de HK a vu le film de Carax et si sa vision a déteint sur son cinéma.
Premier point commun : tous les deux connaissent Pierrot le fou par cœur et ont appris de lui comment habiller de vrais films romantiques sous les oripeaux du faux film noir.
Deuxième point commun : leur art indéniable pour donner une ampleur souveraine à des petits espaces ou dit autrement son balancement entre lyrisme et claustrophobie. Après tout, In the mood for love et 2046 se passent entièrement dans des couloirs et des chambres d’hôtels.
Troisième point commun : cette thématique de l’amour si proche et si insaisissable à la fois.

Exactement comme dans cet échange de coucous amoureux dans Chungking Express.

Là, c’est la densité de la ville qui empêche un contact visuel direct, quand bien même la proximité physique est évidente. Et la ville elle-même produit ses propres filtres visuels, reflets et déformations qui empêchent une transparence totale entre les êtres. Le regard, comme les sentiments, doivent biaiser pour atteindre leurs destinataires.

Il est à noter que dans cette séquence, WKW ne suit pas le personnage de l’hôtesse de l’air, mais laisse son cadre fixe sur l’environnement urbain ressenti comme un aquarium, un bain de couleurs troubles.

Emergent quelques repères du flou : un visage, un sourire ou un pied, sur lesquels raccrocher son regard et… son fétichisme.

Il faudra attendre la fin du film pour que les deux amants puissent à nouveau se croiser.


Et là encore, même à quelques centimètres l’un de l’autre, elle est derrière la vitre et il ne la voit pas, mais elle non plus, car dans le contrechamp (à droite), la vitre paraît encore plus givrée.

Ce n’est que quand les portes se ferment que les amants se retrouvent, mais l’amour, aussi volatil que la buée, ne s’est-il pas alors évaporé ?

C'est que Wu (le flic amoureux) a un autre amour en tête. Plus il l’imagine...

...moins son visage est net, mais plus elle semble l’attendre. Avec elle, cela sera-t-il encore une histoire de rendez-vous manqué ? Il faut voir le film pour le savoir.

Quant à la fin de Mauvais Sang, elle aussi fuit la netteté. Juliette qui court, qui court et la caméra qui paraît ne plus pouvoir enregistrer son mouvement. Elan qui se consume, envol, saut de l’ange, film qui s’accélère et sort de ses gonds. Pellicule non plus impressionnée par la lumière mais par l’élan romantique qui se consume là sous nos yeux. Un réalisateur qui filme en face l’amour qu’il a pour son actrice, ça fait plus que « cramer la pelloche », carrément dérailler le film. Finir sur un tel dérèglement, un amour tellement fou qu’il devient flou… Damned! Ca vaut tous les poèmes!

Bienheureux les myopes du pays du cinéma ! Pour une perte de (quelques points de) vue, quel gain en lyrisme ! Pas pressé de se remettre aux lunettes.

vendredi 24 août 2007

Aux antipodes

Pour ne pas avoir à vivre de trop près les angoissantes dernières heures avant la rétrocession de Hong Kong à la Chine, Wong Kar Wai s’exila à Buenos Aires en 1997 pour y tourner Happy Together.

Douze heures de décalage horaire. Antipodes exacts de sa ville, mais pas pour autant des espaces de son cinéma.
Que l’on en juge par ce couloir (à gauche)...

... dont l’ambiance et la palette chromatique rappellent étrangement celles des espaces exigus où se trament les passions étouffées, inavouées de Nos années sauvages (1991) ou d’ In the mood for love (2000) (à droite).

L’un des moments le plus saisissants d’ Happy Together est celui d’une (brève) rêverie du héros, saisi par le mal du pays.
Rêverie transcrite cinématographiquement par une caméra littéralement « tête en l’air ».
Ville comme vue en reflet dans une flaque d’eau. Pas assez de temps pour la reconnaître. De ce fait, rendue immensément fragile, de la fragilité du souvenir. Délice de la perte de repères. Magie de ces travellings upside down. A quoi ressemble son chez soi quand, depuis l’autre bout du monde, on n’en perçoit plus qu’une réverbération ?

Autre histoire d’antipode dans cette séquence de The World (Jia Zhang Ke 2005) où au terme de ce joli dialogue…
- Et toi, tu ne pars pas ?
- J’attends mon visa.
- Si tu ne l’obtiens pas, viens au Parc. On a la tour Eiffel, Notre-Dame, l’Arc de Triomphe. Plein de trucs français.
- Vous n’avez pas l’endroit où vit mon mari.
- Il vit au paradis ?
- Non à Belleville
- Belleville ?
- Chinatown. « La belle ville »
- Joli nom.


… je vois surgir un point de repère de mon quotidien, la station de métro dans laquelle je me suis engouffrée soir et matin pendant plus de dix ans, le lieu où j’ai donné des centaines de rendez-vous.
Sentiment rare de reconnaître (une part très ténue de) son quotidien dans un film tourné à l’autre bout du monde. Impression délicieuse de se retrouver simultanément des deux côtés d’un tunnel traversant le globe et creusé par le cinéma.

Chez Wong Kar Wai, nécessité de partir aux antipodes pour retrouver ses repères. Chez Jia Zhang Ke, les antipodes communiquent. Quel que soit le bout par lequel on le regarde, there is only one World.

mercredi 22 août 2007

Détours mélancoliques

Souviens-toi de ce détour qu'on faisait
De cette fille qui attendait, n’attendait
Que nous
Souviens-toi de ce que tu veux mais
Non, ne dis pas que ce détour n’était
Rien pour nous
Rappelle-toi de ce détour, tu connais
Ce chemin bien mieux que moi
Tu l’as fait seul un jour

Au bout elle était là, attendait
Elle n’a pas demandé où j’étais
Je sais

Souviens-toi de ce que tu peux mais
Non, ne dis pas que ce détour n’était
Rien pour nous

Tous les autres détours qu’on a faits
Ne nous ont pas donné tant de regrets

***

Images:

Chunkging Express (Wong Kar Wai 1994) puis Millenium Mambo (Hou Hsiao Hsien 2001) puis un dernier photogramme de Chungking Express

Paroles:

Le détour (Dominique A 1999 - plage 10 de l'album Remué)

Musique:

Ballade lente et marmonnée aux sonorités sourdes - trompette et clarinettes bouchées, orgue et euphonium (?) - avare en notes, mais guère en émotion.

mardi 31 juillet 2007

Attendre toute une vie chacun de son côté et c'est l'éternité qui arrive à la fin (trois fois)

In the mood for love (Wong Kar Wai 2000)

***
To wait an Hour – is long –
If Love be just beyond –
To wait Eternity – is short –
If Love reward the end –


Attendre une Heure –est long –
Si l’Amour est en vue –
Attendre l’Eternité –est bref –
Si l’Amour –est au bout –

Emily Dickinson (1864-65)

***

L'Eclipse (Michelangelo Antonioni 1962)

samedi 21 juillet 2007

Quatre courses romantiques

Chungking Express (Wong Kar Wai 1995)
***
Mauvais Sang (Leos Carax 1986)
***

Rysopis - signe particulier néant (Jerzy Skolimowski 1964)

***
You were all I thought, all hopes never met
One special goal I could never forget
But now I’m really losing you
And there is nothing I can do.

I must run, I must run,
I must get away
I must run to forget
And be happyyyyyyyyyyyy agai-ai-ai-ai-ain.....

I must run (Phil ant the Frantics 1966)