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vendredi 8 mai 2009

Tiqqun au cinéma : invisible, forcément invisible (films fantômes 3)

Tiqqun : nom d'une revue philosophique française, fondée en 1999 avec pour but de "recréer les conditions d'une autres communauté". A fait l'objet d'un certain intérêt dans les médias en novembre 2008 après l'arrestation de Julien Coupat, l'un de ses fondateurs. (wikipedia dixit)

Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille :  Texte signé par Tiqqun en 2001. Titre étrange, forme et contenu intrigants. Collage cinglant de citations, de titres de magazines (féminins mais pas uniquement), d'aphorismes et de développements socio-culs, autant de parades conceptuelles autour de "la jeune-fille" (le tiret a son importance et puis comme il est dit "elle n'est pas toujours jeune et pas toujours fille") pour la définir non pas comme un concept sexué, mais comme une monade de la société spectaculaire marchande. Au-delà de l'idée (peut-être pas franchement très neuve d'ailleurs) de croiser les champs de l'affectif, du politique, du sociétal et de désigner la femme-objet comme emblème de la réification des êtres voire des affects contemporains, c'est le débridé de la démarche et du style qui retient l'attention .Peut-être aussi, en sourdine, un attachant donquichottisme puisque la jeune fille est partout et gagne toujours à la fin, comme l'atteste cette preuve télévisuelle :

Il est à noter que malgré la personnalité séditieuse de ses auteurs, ce texte subversif qui aurait de quoi inquiéter les autorités continue à être en vente libre pour 2,50 euros à la Fédération Nationale d'Achat des Cadres (communément désignée comme Fnac). Sinon, il est lisible ici.

Antonin Peretjatko : jeune réalisateur talentueux plusieurs fois vanté dans ces pages.

Les secrets de l'invisible : Titre d'un court-métrage tourné en août et septembre 2008 (donc AVANT "les évènements") par Antonin Peretjatko dont le scénario s'inspire des Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille. Etaient-ils faits pour se rencontrer ? Le débridé de sa démarche et de son style cinématographique aurait-il trouvé de stimulants échos dans les élans du brûlot tiqqunien ? Le texte lui-même n'entre-t-il pas souvent en résonance avec un autre film (bien que jamais il ne le cite ni l'évoque) :
 
Masculin Féminin (Jean-Luc Godard 1966) - extrait visible ici

... notamment dans son ambition de proposer "une autre éducation sentimentale" à ceux qui "ne feignent une virginité qui ne justifie que leur impuissance" ?
Pour autant, le regard de Peretjatko est plus goguenard que franchement politique. Plus que de l'adapter (ce qui est de toute façon impossible) ou de coller littérallement à son propos, le court-métrage propose de rebondir sur le texte originel, presque à la manière dont Resnais explore les théories d'Henri Laborit dans Mon oncle d'Amérique (1980), c'est-à-dire avec beaucoup de sérieux mais aussi en le détournant beaucoup. Théorie potache de la séduction ? Tableau d'époque qui choisit le camp de l'immaturité affective contre la séduction factice ? Fantaisie godardo-rohmerienne où il est plus simple d'esquiver la compétition sociale que la compétition affective ? A la lecture du scénario, il y a bien de tout cela dans le projet de Peretjatko, et encore au-delà, la proverbiale fraîcheur insolente de sa manière qui rappelle assez celle de Bande à part (Godard 1964).

Invisible : Etat dans lequel restera Les secrets de l'invisible, bien que le film ait été tourné. Alors quoi ? Rétablissement de la censure pour les "films à sujet sensible" ? Restauration de l'embargo pour les métrages subversifs ? Sabotage post-tournage des RG  après intrusion nocturne dans la salle de montage ou au labo (voilà qui donnerait sans doute le sujet d'un prochain court-métrage) ? Malheureusement pour la légende et les fantasmes, rien de tout cela, mais une (patrfois banale) erreur technique à la prise de vues : le mauvais serrage d'une vis entre l'objectif et le corps de la caméra qui entraîne le voilage d'une bonne partie des rushes. Damned ! Bon. Il reste quelques scènes où le droit à la paresse voisine avec une contemporaine carte de Tendre : 



Mais évidemment, plus de quoi faire un film. Recommencer, alors ? Pas si simple. C'est qu'entre temps, il y a eu "l'affaire", les arrestations, les fantasmes, la médiatisation d'écrits auparavant connus de quelques initiés seulement. Sans compter l'énergie envolée, la motivation à retrouver, bref... 
Reste donc, pour donner corps à ce film, une conjonction temporelle d'évènements plus étonnante que son esquisse ou ses traces. Et puis, comme pour Godard, une façon d'avoir, innocemment et par la bande, attrapé le climat idéologique de son temps. 

Invisible (2) : Mot récurrent dans toute cette affaire. Un dernier clin d'oeil. La une de Libé du 9 décembre 2008 :
Au-dessus de l'interview exclusive de Benjamin Rosoux, l'un des "inculpés de Tarnac", sur le bandeau rouge, l'annonce du cahiers "Futurs": "le secret de l'invisibilité"... Quand on sait que subsiste encore l'ambiguïté pour savoir qui (ceux de Tarnac ? Tiqqun ? d'autres ?) se cache derrière le comité invisible...

dimanche 12 avril 2009

OSS 117 peut aller se rhabiller



Bande annonce de L'opération de la dernière chance (Antonin Peretjatko 2006)

Ou l'art de transformer ses films de vacances en superprod...

mardi 6 janvier 2009

City express

Tout va trop vite et les villes deviennent des biens comme les autres, des biens à consommer le plus rapidement possible. Dans cette construction des représentations urbaines rapidement troussées, rapidement reçues, le cinéma y a aussi évidemment sa part. Disons simplement qu'il sait alterner les clichés et les images moins attendues tout en sachant parfois les balayer avec une désinvolture bienvenue.  

NEW YORK en 3 minutes 44 :


Manhattan (Woody Allen 1979)

L'électricité de la grosse pomme devient le carburant d'une ivresse musicale. La ville condensée à un swing, un mood.

Record battu !

ROME en 1 minute 34 :


Journal intime (Nanni Moretti 1994)

Tourniquet de façades ? Dérive situationniste dans la ville éternelle ? Divagation chrono-architecturale ? Somme toute, l'un des rares exemples où une ville connue et reconnue de tous est présentée sous sa face à la fois la plus proche et la plus inconnue de nous : celle du récit de l'architecture moderne.

Record battu !

PARIS en 1 minute :


French Kiss (court-métrage d'Antonin Peretjatko 2004)

Plus fort que le Louvre en 9 minutes 43 secondes (et sa vague déclinaison hispanique), le Paris expédié: celui qui ne nous intéresse plus de toute façon, celui des monuments et des commémorations, celui dont Jacques Chirac fut maire. Derrière tout cela, l'un des rares films français (le seul récent ?) qui brocarde notre beau pays, dans la joie et la bonne humeur. Si vous n'avez pas encore vu ce mix ébouriffé de calembours Vermot et de ludisme godardien, c'est là et. Have a nice trip !

vendredi 11 janvier 2008

L'opération de la dernière chance (Antonin Peretjatko): samedi 20 h à Beaubourg


Juste ce mot pour prévenir de la projection demain soir, samedi 12, 20 heures à Beaubourg de l'Opération de la dernière chance d' Antonin Peretjatko (dont ce sera donc peut-être l'une des dernières chances de le voir, ouaf, ouaf). Sans doute l'un des courts les plus étonnants (et encore, c'est un bien faible mot) vus ces derniers temps. Disons simplement que ces 35 minutes de cinéma transpirent, comme rarement, la joie de filmer mâtinée d'un réjouissant esprit de sale gosse hyper doué. Potache, azimuté et réflexif, il sait également faire affleurer une douce mélancolie. Il faut vraiment le voir pour le croire... et surtout pour le ressentir.

Simplement, pour vous donner envie, disons qu'on trouve dans ce bazar parfaitement logique :

- La mise en application du conseil de Max Pécas : "Mettre la tour Eiffel dans son tout premier plan, comme ça le film se vend partout dans le monde". De fait, AP avait déjà fait de même pour son précédent film French Kiss, (Une Américaine à Paris des années 2000). Du coup, invitation dans quantité de festivals worldwide, ce qui lui a permis de ramener une tonne d'images des quatre coins du globe mis à plat. Ce qui nous donne donc le seul court-métrage au monde capable de rivaliser avec plusieurs James Bond en nombre de lieux de tournage exotiques.

- Un tour du monde capturé en 16 millimètres, 35 minutes et sur une bobine d'un kilomètre de long.

- Une super première réplique soupirée par une lasse James Bond girl en bikini: "La France est un beau pays, mais qu'est-ce qu'on s'emmerde".

- Lou Castel, qui joue sa partition à part, un peu perdu comme d'habitude, mais comme là, c'est au milieu du foutoir, c'est encore mieux que d'habitude.

- Le filmage et surtout la mise en scène d'une histoire drôle. En l'occurrence, "tu sais comment on rebouche une bouteille de champagne", avec une chute qui n'est pas celle qu'on attend.

- Derrière les blagues, la potacherie, les illusions, les "jeux d'images", la vraie mise à jour de la mélancolie amoureuse. Dans son mixte de travail sur les figures du genre piégées par leurs propres réminiscences sentimentales, assez proche en cela du roman de Brautigan Un privé à Babylone (1977).
- Un cinéma ultra spontané comme quête d'innocence, comme moyen de revivre la première fois. De fait, quand AP filme un visage de jeune fille, un arbre ou un parc sous la neige, on a l'impression de les voir pour la première fois. Exactement comme chez Garrel ou...

- ... comme chez JLG qui devrait voir ce film pour qu'il arrête de nous fatiguer en disant qu'il n'arrive pas à transmettre.