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dimanche 14 juin 2009

Le jour au musée

Bon, je ne l'ai pas visitée, cette fameuse exposition Vides à Beaubourg, cette fameuse exposition avec... rien dedans, si ce n'est des cimaises blanches, des courts textes et la signalétique du musée qui n'en prend que plus de valeur. Rappelons le principe de l'expo: neuf salles vides, certes, en mémoire de neuf souvenirs d'expositions fantômes, de neuf histoires conceptuelles, de neuf "degrés zéros de l'art" où le vide était invoqué pour divers motifs. Si j'en crois certains avis, la difficulté était pourtant de ressentir la singularité de chacune de ces absences. Quand Yves Klein vide une galerie, c'est parce que quantité d'évènements s'y déroulent aux alentours, avant, après. Si le musée est vide, c'est que l'art est dans la rue. Ainsi, un vide ne s'apprécie qu'en raison du plein qui lui est voisin. Juxtaposer des salles vides, sans effet de contraste, c'est vraiment prendre le risque de l'exposition symptôme de l'institution qui n'a plus rien à dire.
Mais bon, ne l'ayant pas visitée, cette expo, mon avis sur celle-ci devrait être aussi mutique qu'une page blanche.
Je ne l'ai pas visitée, donc, mais au moins a-t-elle permis cette petite vidéo baladeuse et facétieuse :


Preuve qu'il y avait aussi qu'il y avait sans doute là, dans la déambulation homogène et ininterrompue, même plus rythmée par les nécessaires arrêts devant les oeuvres, l'occasion d'une expérience zen à bon compte, dans l'espace pur, englobant, quasi lacté du musée.

Le plus drôle avec cette expo, c'est que je me demande si elle ne serait pas un hommage involontaire :

- d'une part à cette déambulation un poil plus angoissante :

Dressed to kill - Pulsions (Brian de Palma 1980)

- d'autre part et surtout au travail d'un autre artiste : Laurent Pariente travaillant (dans l'échelle, les motifs constructifs, la répétition) à l'exact intervalle entre sculpture conceptuelle et architecture modulaire. Parois minimales et ressérrées, recherche de l'étroitesse qui labyrinthise l'espace, tout le travail de Pariente cherche à donner le maximum de densité à un espace, au départ, sans aucune qualité (parois blanches, répétitives).

Pour donner une idée, cette petite vidéo sur le montage d'une intervention au musée Bourdelle...

(voir la vidéo , si le lecteur exportable reste blanc...)
... où précisément le fait qu'il intervienne au milieu des sculptures (littérallement prises entre les murs et ne pouvant être vues que de manière fragmentaire) vient à la fois perturber et enrichir son système. En somme, lui aussi expose du vide mais pour donner une nouvelle densité à l'espace muséal, quand les vides de Beaubourg paraissaient au contraire dégonfler l'intensité que propre aux salles d'exposition.

dimanche 15 mars 2009

Les meilleurs qui partent en premier

Souvent pensé que cette chanson serait la meilleure bande-son possible pour cette séquence fort émouvante mais un peu gâchée par sa musique et ses dialogues sentencieux (et puis la VF n'arrange rien).  Pourquoi ? Parce que :

Madame rêve d'archipels
De vagues perpétuelles
Sismiques et sensuelles

Des heures des heures
De voltige à plusieurs



Madame rêve
D'un amour qui la flingue
D'une fusée qui l'épingle
Au ciel
Au ciel


On est loin des amours de loin
On est loin des amours de loin
On est loin...

Images : Mission to mars (Brian de Palma 2000)
Parole : Madame rêve (Bashung & Pierre Grillet 1991)

Parce qu'évidemment aussi la musique en vaporeuse apesanteur et parce que finalement, la séquence comme la chanson évoquent si fortement la violence douce de l'amour, jamais aussi intense qu'au moment où il se fracasse.

***
Et puis Bashung et le cinéma, c'est aussi beaucoup de fantasmes.

Toujours pensé aussi que Bashung sur un écran, ça avait été un grand rendez-vous manqué. Ce n'est pas lui faire injure ni jouer au malveillant de dire que sa filmographie d'acteur n'est pas à la hauteur de son charisme et qu'il lui a manqué les fructueuses rencontres qu'a pu faire Dutronc par exemple. Sans doute d'ailleurs, malgré le nombre des tentatives, faire l'acteur ne l'intéressait pas tant que ça, mais j'ai souvent rêvé qu'il croise un cinéaste digne de son étoffe. J'ai souvent rêvé d'un rôle où il ne serait que pure présence, pure intensité, un rôle où il n'ait pas "à jouer", où il ne soit que lui-même tout en révélant une autre dimension, un autre versant moins exposé, ni tout à fait le même ni tout à fait un autre. Mais combien étaient les cinéastes excités par un tel challenge ? Pour ma part, souvent rêvé de croiser sa figure de sphinx marmonnant dans un film de Kitano...

Dans un registre plus nombriliste et présomptueux, j'avais écrit, il y a plusieurs années, un scénario sur cet onirologue et en découvrant quelques mois plus tard, sa figure d'alchimiste incantatoire sur la pochette du chef-d'oeuvral L'imprudence, je m'étais dit que ce démiurge obsessionnel savant aussi bien manier l'alambic des rêves, ce ne pouvait être que lui...

Enfin,  la seule fois où je l'ai vu sur scène, fin 2003, le cinéma revenait le hanter. Tournée des grands espaces, collaboration poussée avec Dominique Gonzalez-Foerster. Pour le coup, une rencontre bien orchestrée (concerts cérémonials, sans rappels à la fin si je me souviens bien) et un partage d'abord bien délimité (lui le son, elle l'image) mais produisant une belle symbiose: à lui, le hiératisme, à elle le mouvement, à lui la noirceur de l'incantation spectrale, à elle la lumière. Qui plus est, cette façon de jouer avec les archétypes (le chevalier solitaire, les grands espaces) et les dispositifs scéniques multi-écrans (qui pour moi, évoquaient Abel Gance) renvoyaient à un autre âge du cinéma,  pour son mélange de naïveté (au sens noble du terme) et de sophistication, une façon d'utiliser le cinéma pour donner corps à un fantasme tout autant enfantin que "bigger than life".

Si le cinéma n'avait pas réussi à lui offrir ce qu'il méritait, lui s'offrait enfin le cinéma dont il avait rêvé... (C'est sans doute la même chose pour Christophe, d'ailleurs, que je connais fort mal).

Et puis, Bashung au cinéma, c'est aussi ça, quand même :


On connaît la chanson (Alain Resnais 1996)

jeudi 20 mars 2008

En allant voir "Redacted"...

... j'ai effectivement vu des images obscènes
... mais elles n'étaient pas filmées par De Palma.
Projetées juste avant son film, elles sont effectivement assez difficilement soutenables !

Sinon, le film… Quand même du mal à croire que certains y voient un film jalon. Film qui semble intégrer à l’avance sa propre explication de texte, ou plutôt de « régime d’images ». Et surtout film qui sacrifie la fiction sur l’autel de la sémiologie. Car c’est bien là le problème. Chapelet de séquences « medium is message » (que soit dit en passant, n’importe quel spectateur normalement informé a appris à (re)connaître) qui ne produisent qu’une fiction « marabout – bout de ficelle » prestement troussée dans son schématisme où les rôles des protagonistes sont distribués dès le départ (l’innocent sacrifié, la brute épaisse, le raisonneur qui nous assène dès la troisième minute le slogan : « la première victime d’un conflit, c’est la vérité ») pour ne jamais évoluer.

L’ambition de Redacted, quelle serait-elle ? Plus que de livrer film de guerre, dresser le tableau d’une guerre des images entre elles. Or, la pauvreté du schéma fictionnel du film, son manque de paradoxe va contre son projet même. Loin de « rentrer en conflit les unes avec les autres », images et dispositifs paraissent s’aplanir les uns, les autres, gommer leurs mutuels reliefs et aspérités.

Envie d’y opposer le souvenir de Zodiac (David Fincher 2007). Pas simplement pour opposer à l’ex-champion voyeur du « Nouvel Hollywood » son challenger sadique du « nouveau nouvel Hollywood », mais parce qu’il me semble que le sujet des deux films est au fond le même : comment un groupe d’hommes, confronté à l’irruption des pulsions du mal absolu en arrive à se sentir dépossédé de leurs propres personnalités.

Et puis, chez De Palma comme chez Fincher, une apparente compilation méthodique et factuelle, une apparente platitude narrative.

Chez Fincher comme chez De Palma, chaque scène a apparemment la sécheresse d’un procès-verbal, d’une pièce au dossier, s’en tient à un strict enregistrement.
Et puis, enfin, les affiches parlant d'elles-mêmes, parce que nous avons peut-être tout simplement là affaire à deux films cryptogrammes.


Pour autant, les sentiments provoqués chez le spectateur par les deux films sont radicalement opposés. Car chez Fincher, l’apparente répétition, le sur-place policier s’oppose à une sédimentation du temps long de l’enquête, que l’on ne sent pas de prime abord, mais qu’étrangement on finit par partager, comme une note monocorde qui, petit à petit, révèlerait l’étendue de ses dimensions sonores. Pas loin finalement de l’impression ressentie à l’écoute de Philip Glass (en fait, j'avais dit Philipp Glass comme ça pour balancer mes références et là en cherchant des liens, je tombe sur cette animation exemplaire sur les rapports musique - répétition - géométrie).
Phase (facilement) visible de cette impression : le travail de reconstitution (notamment la déclinaison des distributeurs de Coca depuis la fin des années 60 jusqu’à aujourd’hui). Phase plus secrète : les avatars de l’enquête qui d’un simple fait divers devient une chimère fictionnelle infiniment déclinée et recommencée.

Deux modes de décryptage. Là où De Palma pense qu’on ne peut saisir le mal et la pulsion...
... que par l’entremise de différentes images - télé, internet, handycam - ... Fincher tente de l’attraper suivant différents récits : comics, hiéroglyphes, énigmes, polar urbain (scène étonnante où le personnage de Mark Ruffalo confie son désarroi de voir l’enquête être devenue le pitch de Dirty Harry). Quelque part, si le crime génère en lui autant d’histoires possibles, il signifie l’impossibilité de boucler l’enquête. Comment arrêter une fiction qui se déploie sous divers avatars ? Le trouble ressenti devant Zodiac vient de cette impossibilité à réellement boucler le film… sans pour autant que nous ressentions tant de frustration que ça. Trouble qui est peut-être celui d’un « conte pour adultes » qui nous rappelle combien nous avons encore besoin qu’on nous raconte des histoires infinies et insolubles.
Là où le fait divers De Palmien se diffracte et se dilue sur différents supports d’images, celui de Fincher gagne d’étonnantes dimensions en se déployant en direction de différentes hypothèses fictionnelles parfois embryonnaires, bouts de fictions jamais bouclées, mais qui tricotées les unes dans les autres finissent par produire un canevas inédit, paradoxalement resserré et ayant conquis sa propre épaisseur… ... aux antipodes de la désespérante platitude de Redacted, où chaque séquence paraît finalement écrasée au fer à repasser, figée dans son propre explicite. Et puis la désagréable impression, au cours de la progression du film, d’assister finalement à une longue séance d’insensibilisation du regard (au sens médical du terme), cherchant à chaque séquence l’habillage adéquat (capture nocturne, caméra de surveillance, grain DV, saccades internet) pour rendre l’insupportable « presque visible » (car il est bien connu, ma bonne-dame, et Haneke nous l’a suffisamment répété, que les horreurs que même des enfants voient chaque jour sans broncher au JT, plus d’un adulte aurait du mal à les supporter sur un écran de cinéma), et culminant avec l’embarrassant montage photo final des victimes civiles, dommages collatéraux.
Là où Zodiac me trouble en infusant dans mon esprit autant de germes de fictions, Redacted m’anesthésie les yeux sans pour autant me paraît finalement une longue séance d’anesthésie du regard. Peut-être mon nerf optique est-il fatigué d’avoir vu tant de films. Je crois plutôt que certains films anticipent un peu trop leur propre discours et oublient la fiction en route.