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jeudi 7 janvier 2021

Bonne nouvelle...

 ... le cinéma va repartir.

Enfin, pas tout de suite, on s'en doute.

Si l'on en croit la série post-Brexit Years and Years (Russel T. Davies), voilà où en sera dans les prochaines années : exacerbation de toutes les crises actuelles (financières, migratoires, climatiques), conflits armés qui ne reculent plus devant le nucléaire, triomphe planétaire des populismes et des politiques répressives, addiction aux technologies. Au milieu de ce riant tableau (puisque la série réussit quand même à être drôle avec une forme d'ironie à la fois grinçante et légère, qui rappelle les romans de Jonathan Coe), le cinéma paraît miraculeusement épargné (il faut dire que la série n'avait rien prophétisé de la pandémie). Et l'on glisse donc (dans l'épisode 3) des nouvelles du cinéma en 2026 : 



Miam, ça donne envie. Vivement 2026 pour le retour dans les salles. C'est rassurant de savoir qu'en ces temps si troublés, Pixar sera toujours là pour illuminer nos grands écrans, et que l'exception Soul sur Disney + (que je n'ai toujours pas vu) n'aura pas fait jurisprudence.   

Spoiler : Woody "finit entièrement cramé" à la fin de Toy Story Resurrection. Mais bon, il devra bien revivre à la faveur d'un spin-off.

jeudi 22 octobre 2009

Les séries jouent avec nos nerfs

Bon, cette vidéo a deux ans déjà et a dû faire 72 fois le tour du net, mais toujours à la pointe du buzz, je ne la découvre que maintenant.




Quelque part, ça tombe bien, puisque jouant de nostalgiques clins d'oeil à une technologie obsolète (sonneries stridentes de modem, imprimantes à chariot), elle joue avec malice du dramatique ressort du retard à l'allumage. Le plus étonnant dans ce parodique "24 heures au temps du tatoo", c'est tout de même une certaine persistance du suspense en même temps que son altération. On est toujours sur les nerfs, mais davantage à cause du piétinement de l'action que d'une course contre la montre. La vraie menace n'est pas tant dans le compte-à-rebours que dans le parasitage de la communication et la cacophonie de la technologie. Et puis, depuis Indiana Jones, c'est sans doute le premier film d'action qui rend aussi hommage à l'archéologie (des médias).


Bon, cette vidéo a six semaines déjà et a dû faire 48 fois le tour du net, mais toujours à la pointe du buzz, je ne la découvre que maintenant :


Quelque part, ça tombe bien puisqu'elle doit vraiment être l'une des pires du réseau et cumule à peu près tout ce qui nous fait parfois maudire la viralité d'internet : addiction, perte de temps, énervement sur la souris, degré 0,5 de l'interactivité et qui plus est récompense dérisoire de tous ces vains efforts (puisque si j'ai bien compris arrivé au terme des quatre -peut-être plus- niveaux, on a juste droit à un teaser sans doute aisément accessible en un autre clic mieux placé).
Il n'empêche que ce petit jeu où la figure de la terreur joue a cache-cache dans d'anodins plans d'ensemble évoque indéniablement Caché (Michael Haneke 2005) et les moments de décryptage inquiet du couple Auteuil-Binoche devant des images d'une banalité a priori affligeante. On se souvient aussi de la simili énigme du dernier plan du film : la foule d'une sortie d'école (où d'après l'AFP, des indices seraient cachés). Nouvel envoi vidéo du harceleur ? Ou vague (et quasi illisible) solution-résolution lâchée par le réalisateur qui, après avoir violenté la psyché de ses personnages s'apprête à titiller plus directement celle de ses spectateurs ? Habile ambivalence narrative... sauf que le refus de lever l'ambiguïté (tout en annonçant qu'elle ne devrait pas persister) vire là à la complaisance pour ne pas dire à la gratuité, et en viendrait même à jeter le doute sur l'habileté du scénario et de la mise en scène du long-métrage que l'on vient de voir. De l'art de (presque) tout gâcher en un seul plan. S'il y a bien quelque chose d'irritant chez Haneke, c'est toujours ce dévoiement de l'hitchcockienne manipulation de spectateur, de toute façon bien éloignée de la malice de l'original ou du foisonnement délicieusement pervers de Lynch.
Pour ainsi dire, ce teaser de Dexter annonce plus franchement la couleur et atteint plus directement son but : se délecter de la torture mentale infligée au spectateur et le transformer en pelote de nerfs.
Et si cette petite suite de plans où se cache l'affreux gentil méchant était le meilleur pire film de Michael Haneke ?

lundi 5 octobre 2009

Suggestion au management de France Télécom

"Building 100% suicide-proof". Il est fort peu probable qu'un promoteur vende des locaux à une entreprises avec un tel argumentaire, encore moins qu'un architecte en fasse une ligne de conception de l'un de ses projets. C'est pourtant comme tel que le dernier projet de Richard Meier, l'immeuble Balthazar à la sortie du RER B à Saint-Denis est désormais présenté. Il est vrai que son locataire a été dernièrement sous les feux de l'actualité et pas pour la plus agréable des raisons, puisqu'il s'agit de France Télécom. Il est vrai que l'architecture de Meier (dont les oeuvres fameuses proches de nous sont le siège de Canal + et le musée d'art contemporain de Barcelone) se laisse souvent aller à un péché mignon : la promenade architecturale, déjà suspecte en temps ordinaire dans le monde du travail, mais qui, en ces temps dépressifs chez l'opérateur devient carrément bannie. Terrasses, passerelles, balcons, coursives, grand vide de l'atrium central ne sont plus vus comme des éléments d'animation des parcours, de respiration et de musicalité de l'espace, mais bien comme autant de pousses-au-crime. Bouchez-moi donc ces vides et rehaussez-moi ces rambardes, s'il vous plaît ! On ne sait à quel point ces "aménagements" portent atteinte au projet d'origine, mais vu de l'extérieur, c'est surtout le ridicule qui tue dans cette affaire.

Pour détendre l'atmosphère, nous ne pouvons que suggérer à l'encadrement de France Télécom d'expérimenter une autre méthode de management: celle de Michael Scott, le patron de la version US de The office, joué par Steve Carell (saison 6, épisode 1) :


Une méthode, qui contrairement à celle de France Télécom, demeure toujours à l'affût de nouveaux parkours dans l'architecture de ses bureaux (pourtant bien moins raffinée que celle de Meier), et surtout recycle les stages de motivation et de dépassement de soi en bonne cure de poilade : le meilleur moyen de ne pas vouloir en finir avec son boulot comme avec ses jours.

mercredi 21 janvier 2009

Faiseur de miracles

L'Amérique sous Bush : recoller les morceaux sous l'ère de la dislocation et de la catastrophe. (Lost, 2004-2008)

L'Amérique sous Obama : rien ne se casse et ils marchent sur l'eau.
(crash indemne dans l'Hudson, 16 janvier 2009)

mercredi 23 avril 2008

Sous l'oeil de la loi

Quel beau cliffhanger que celui qui clôt la première saison de Weeds !
(Attention spoiler !)
Rappelons que cette série met en scène une mère de famille qui, à la suite de la mort de son mari, s’adonne à la revente de hasch et que dans les toutes dernières minutes du dernier épisode, elle paraît enfin avoir trouvé l’amour.

D’où cette toute dernière séquence muette, condensée et qui pourtant, à elle seule, déploie et relance toute la machine fictionnelle pour la saison à venir.

Réveil amoureux.
Erotisme discret des jambes dénudées et de ce corps qu’il faut réchauffer. Ah tiens, cette robe de chambre tombe à pic…
… sauf qu’elle paraît avoir le pouvoir de transformer celui qui la porte en méduse, tant il est vrai que la petite inscription DEA traduit l’appartenance de son propriétaire à la Brigade des Stups.

Et un tout dernier plan qui tient en un seul regard. Y verrait-on le remords d’avoir été pris au piège, la culpabilité enfouie ou l’embarras de celle qui avait cru échapper à la loi et la voit désormais fondre sur elle ? Pas si sûr, car la rétention des affects va ici de pair avec la suspension de la fiction (ne zappez pas jusqu’à la prochaine saison) et c’est ce qui donne tout son prix à la séquence, dont un autre plaisir immédiat reste évidemment celui de pouvoir scruter un visage sur lequel se bousculent beaucoup d’émotions contradictoires.

Quelque part, je ne peux pas m’empêcher de voir dans cette séquence une variation autour de cette autre séquence célébrissime où là aussi, une inscription malfaisante pour le personnage entraîne sa prise de conscience qu’il va devoir affronter la loi là encore au travers de la suspension et de la décomposition d’un regard…..

…. la décomposition d’un regard médusé.

Au-dessus: M le maudit (Fritz Lang 1932)
En-dessous: Tête de méduse (Caravage 1532-1600)

samedi 23 février 2008

De loin, quand j'ai vu...

... cette affiche sur tous les murs de Paris (surmontée du slogan "les femmes prennent le pouvoir"), j'ai vraiment cru que c'était pour la campagne de Françoise de Panafieu. Bah non, c'est juste pour annoncer la diffusion Canal d'une nouvelle série où Glenn Close fait la méchante, série qui contient pourtant déjà, en exclusivité....
... la tête que fera FDP le 16 mars vers 18 heures quand elle apprendra son score.

jeudi 31 janvier 2008

It's a liberal world

Si le rapport Attali se concrétise, on risque fort de vivre dans l’un des six films suivants, des films où l’on n’a de cesse de travailler plus sans forcément gagner plus, des films où les héros sont tout entier animés par la liberté d’entreprendre sans entrave et de ramener, soir et matin, des points de croissance quitte à aller les chercher même avec les dents. Est-ce que ça fait envie ?

La vérité si je mens 2 (Thomas Gilou 2001)
Comme dans nombre de comédies franchouillardes, la recette du bonheur est simple : des potes pour la vie, des nanas pour une nuit et du fric. Sauf que là, on doit faire un poil plus d’efforts que dans Brice de Nice ou Ah ! Si j’étais riche (où le fric tombe du ciel) et qu’on nous montre un tant soit peu, comment l’obtenir : en montant une arnaque à base d’usine en carton et de commande frelatée. Ou les relations d’affaires comme une gigantesque partie de bonneteau. Ou le plus vieux gag du monde (l’arroseur arrosé) adapté au libéralisme : l’arnaqueur d’aujourd’hui sera l’arnaqué de demain.

D’une même voix, Laurence Parisot et Ségolène Royal déplorent non seulement le parfum machiste de l’ensemble, mais surtout le manque de vision gagnant-gagnant dans cette façon d’entreprendre.


Tucker, the man and his dream (Francis Ford Coppola 1988)
Souvenir fort vague. Une affiche retrouvée sur le Net...

... me ferait dire qu’on risquerait de trouver là un exemple flagrant de « film soviétique américain ». Pour autant, film assez paradoxal : hagiographie contrariée d’un fabricant automobile de l’après-guerre, cousin oublié de Rockefeller et d’Howard Hughes qui voyait dans l’industrie le moyen de poursuivre ses jeux et rêves d’enfant. « Success story » en demi-teinte, minée par l’amertume d’un héros prométhéen qui avance envers et contre tout, mais en partie condamné d’avance, victime des lobbys, des trusts et des rivaux moins inspirés. En somme, victime de tous les « freins à la croissance » (mais en fait, surtout la sienne de croissance) possibles et inimaginables. Soixante ans avant, Tucker réclamait déjà que les 316 mesures du rapport Attali soient appliquées sans condition. En même temps, l’identification du réalisateur à son héros étant tellement évidente, il apparaît rétrospectivement assez louable que la croissance de l’ego de Coppola ait subi quelques nets coups de frein, parce que, sinon, devenu le parrain d’Hollywood ou « the last tycoon », on n’en pourrait plus.


Coûte que coûte (Claire Simon 1996)
Documentaire sur la déconfiture d’une PME de préparation de plats préparés, ou malgré une évidente bonne volonté et solidarité, c’est une fatale stratégie de l’échec qui semble à l’œuvre.

Dispositif simple mais diablement efficace (ne venir filmer que les fins de mois) qui fait des bilans, factures, payes et dettes d’incommensurables éléments de suspense (nos héros s’en sortiront-ils ce mois-ci ?), mais surtout ton singulier et plutôt inattendu. Finalement détaché, philosophe, à mille lieux de toute commisération ou apitoiement propre au « film de gauche ». Il faut dire qu’il ne s’agit pas ici de compter les points entre deux camps, mais de constater que patron comme salariés partagent par nécessité (voire par solidarité ?) la même galère. Le gouvernement actuel fait la fine bouche devant cette vision de « la petite entreprise qui connaît trop bien la crise ».


Weeds (série créée par Jenji Kohan 2005)
Une mère de famille se lance dans le trafic de haschich mais attention « à la Clinton », sans avaler la fumée. La série évite prudemment les dommages collatéraux (pas un junkie ou un simple dépendant à l’horizon, en tout cas dans la première saison) et se concentre sur un jeu de dupes entre adultes et ados. Pour autant, chaque épisode est l’occasion d’une petite séance de vulgarisation des joies managériales : établissement du siège social, recherche de clients et d’investisseurs, buzz marketing, communication et diversification, « plus produit » pour conserver une longueur d’avance sur la concurrence. Les leçons sont bien apprises, bien intégrées, saupoudrées au quotidien de l’american way of life de la même façon habile que Daft Punk intègre le marketing à sa musique. Un petit commerce qui suit son petit bonhomme de chemin, avec juste ce qu’il faut d’innovation pour ne pas péricliter, mais sans agressivité (on n’est pas des rapaces non plus). De toute façon, en Amérique comme ailleurs, le plus difficile des artisanats reste celui de la famille.



American Gangster (Ridley Scott 2007)
Variante de la précédente, mais version import-export, grande distribution et clientèle captive. Et un patron qui perd subitement son sens de l’humour dès lors qu’il est question de sa franchise (à tous les sens du terme d’ailleurs) et de la qualité de ses produits. Là encore, beaucoup de documentation sur le « gangstérisme » assimilé au plus performant des mécanismes économiques, mais faute de point de vue d’écriture et de réalisation, ce « gangstérisme, stade suprême du libéralisme » (quel beau brûlot, ça aurait pu être) tourne court. Frank Lucas pourra toujours plaider qu’il a ramené quelques points de croissance à Harlem, et créé quantité d’emplois dans le Bronx, mais sa seule ligne de défense, c’est finalement celle assez blasée (et effrayante) du film : « Deal is a dirty job but someone got to do it ». Tout comme notre Président a sermonné Jérôme Kerviel pour slogan mal compris (il s’agit juste de « travailler plus pour gagner plus », mais pas de ne « prendre aucun jour de vacances pour gagner beaucoup trop »), le Medef rappelle que Frank Lucas sort des critères du « manager de l’année » et est exclu de la compétition pour contrôle anti-dopage positif.


It’s a free world (Ken Loach 2007)
On ne sait si c’est la Palme ou la fréquentation d’Olivier Besancenot qui a donné une nouvelle jeunesse à Ken, mais toujours est-il qu’il signe sans doute là son meilleur film (même s’il y avait de belles choses dans Sweet Sixteen et The navigators) depuis Riff Raff (1991). Film ouvert à tous les vents, même les plus malaisants, où ce qu’il peut y avoir de sentimental, de moralisateur est assez vite contrebalancé par la révélation de dimensions inattendues aussi bien dans la complexité des personnages que dans l’efficacité cinématographique, puisque le film se paye même le luxe d’une escapade flippante dans le slasher movie.
Au tout début et à la toute fin, encadrant cette vaste palette qui paraît humblement mais sûrement se mesurer à la complexité de la mutation sociétale actuelle, la même scène...

... pour signaler que nous avons là affaire à un cycle inexorable : une séance de recrutement de travailleurs de l’Est menée par l’héroïne. Bien qu’apparemment identiques, une mutation dans le profil de l’héroïne, mais pas celle qu'elle attendait. Alors qu'elle pensait s'émanciper en montant sa boîte, elle en est rendue à la même aliénation. Valet au début. A peine sergent recruteur à la fin. Entre les deux, le parcours de ce petit soldat blairiste aura permis de faire résonner les mots de Büchner dans La mort de Danton (1835), qui s’ils parlent de la Révolution Française, s’appliquent sans doute aussi parfaitement au libéralisme dérégulé :

« Comme Saturne, [il] dévore ses propres enfants ».

PS : Il est vrai que le titre de ce blog lui-même pourrait être compris comme une exhortation à travailler toujours plus et à ouvrir les magasins le dimanche. Bon. Je rappelle que c’est le titre d’une chanson produite par un groupe dont j’avais surtout retenu l’aspect « chantier permanent », esprit assez proche du blog. Maintenant, j’ai peut-être un inconscient Medef au fond de moi… Rappelons tout de même qu’on y entend, dans cette chanson, une sentence définitive: « Peut-être, le mal du siècle, c’est l’emballage » à laquelle je ne peux que souscrire et complètement agréer.

vendredi 16 novembre 2007

L'autre grève (celle des scénaristes américains)

Avant toute chose, précisons que je ne suis absolument pas au courant des revendications des scénaristes US, mais que l’actualité de leur grève fait ressurgir quelques souvenirs et considérations sur le métier auquel j’aspire, celui d’écrire des histoires en images et en sons. Je rappelle aussi que des séries, je n’en ai pas vu tant que ça, mais celles que j’ai vues m’ont procuré tellement de plaisir que je me sens capable d’avancer les propos suivants. Quel bonheur de savoir qu’il me reste encore un si vaste continent à explorer…


CLINT BRISEUR DE GREVE. Il y eut, au début des années 90, une précédente grève des scénaristes américains. Pour pallier la crise des stylos posés et des Mac débranchés. la Warner avait alors fouillé dans ses archives et retrouvé un script écrit par David Webb Peoples, destiné à Coppola à la fin des années 70, puis finalement jamais tourné. Ce qui a donné naissance à…

Impitoyable (Clint Eastwood 1992).

Cette grève s’est donc révélée productive, mais sans doute pas là où l’attendait la Writers Guild of America. Sale républicain de Clint ! Sale briseur de grève, mais en même temps sage continuateur du rêve (hollywoodien) ! Espérons donc que cette nouvelle grève puisse donner une nouvelle vie à d’autres pépites enfouies au fond des placards des studios. De la grève comme une exploration de l’Atlandide des histoires oubliées.


DE L'AUDACE, TOUJOURS DE L'AUDACE, ENCORE DE L'AUDACE (DANTON). Puisque cette tribune du Monde nous y incite, tentons une énième comparaison entre fiction télé US et fiction télé française en examinant leurs « audaces » respectives.
En France, les fictions télé « qui font l’événement » sont soit des séries qui plagient de manière éhontée les succès des saisons antérieures (Clara Sheller décalque d’ Ally Mac Beal ou de Sex and the City, David Nolande fait du Lynch téléfilmé, sans compter les innombrables et ridicules succédanés du Da Vinci Code) soit des téléfilms qui fouillent dans le passé hexagonal pour en tirer des « sujets tabous » censés faire écho aux turpitudes de la société française. Ce qui nous vaut, en vrac, des téléfilms sur l’affaire Grégory, Francis Heaulme, René Bousquet, l’affaire Elf, la tuerie d’Auriol, Clichy-sous-Bois, le 21 avril 2002 ou le 17 octobre 1961. Plus ou moins regardables, plus ou moins soignés, ces téléfilms ne sont en fait que de simple mises à plats didactiques et factuelles et qui produisent sur le spectateur à peu près la même impression que de lire trois ou quatre articles bien documentés sur le même sujet. Trop contents d’«être les premiers à aborder un tel sujet », les auteurs de ces téléfilms oublient tout romanesque, toute fiction, toute l’ambiguïté productive dont celle-ci est capable pour mieux mettre constamment les points sur les I de leurs récits au premier degré qui ne dépassent guère l’horizon d’un film dossier besognement illustré. En somme, c’est le grand retour....
.... des Dossiers de l'écran, le débat en moins (ce qui est déjà ça).

Que je sache, si les fictions américaines paraissent si étonnantes, ce n’est pas parce qu’elles traitent de l’assassinat de Kennedy, du Watergate, d’Unabomber, de la secte Waco ou des ventes d’armes à l’Iran et qu’elles mettent en images des synthèses journalistico-sociologiques. Tout au contraire, leur audace, face au cinéma hollywoodien est de consacrer beaucoup de moyens et d’attention à se cantonner à l’observation du quotidien (et à son invention) au jour le jour, voire à la minute la minute (24 heures chrono). Ainsi, l’extraordinaire, le fictionnel, le récit qui nous prend par la main et ne nous lâche pas naissent d’une incroyable attention portée aux moindres faits et gestes d’une poignée d’individus et de constants changements de points de vue. Ainsi, même West Wing, la série qui fait le plus ouvertement référence à l’histoire immédiate, se cantonne à montrer le travail d’un groupe d’hommes et de femmes certes placés dans un environnement professionnel exceptionnel. Exactement comme dans un film de Hawks : la fiction naît du groupe, de ses habitudes, de leurs rapports d’abord professionnels avant de devenir personnels. De là, la constante impression de polyphonie, où comme dans un film d'Altman le croisement des histoires individuelles devient indissociable de la peinture d'un milieu ou d'une institution, qui est peut-être le réel personnage principal de la fiction.
En somme, deux façons de revendiquer « de l’audace ». Si « audace » il y a du côté français, elle semble se limiter au choix des sujets mais n’infiltre absolument pas l’écriture ou le traitement fictionnel (d’ailleurs quantité de scénarios sont signés de journalistes). On part d’une situation complexe pour aboutir à une fiction aplanie, balisée, rendue immédiatement lisible ; Tout le contraire des fictions américaines qui semblent choisir des points de départ triviaux ou des archétypes de suspense pour faire naître une polyphonie narrative, des personnages à double voire triple fond, des renversements de points de vue. En France, le principe de l’entonnoir : il faut absolument tout faire rentrer dans le goulet le plus étroit possible au lieu de déployer la fiction. Aux Etats-Unis, le principe exactement inverse : le passage de la mono à la stéréo.

INVRAISEMBLABLE. On ne croit à rien dans Plus belle la vie parce que c’est complètement invraisemblable. On peut croire à tout dans Desperate Housewives, quand bien même, c’est complètement invraisemblable. Où se situe la différence ? Sans doute parce que les évènements « invraisemblables » de Plus belle la vie (meurtres, vengeances, fantômes du passé qui reviennent) sont livrés tels quels, comme de purs adjuvants scénaristiques quand dans Desperate Housewives exactement les mêmes évènements (meurtres, vengeances, fantômes du passé qui reviennent) sont le résultat d’une chaîne d’actions parfaitement logiques et intégrées au quotidien de chacun des personnages, que le spectateur a bien pris le temps de connaître. En somme, un événement invraisemblable n’est jamais handicapant en soi. Là où il faut être clair, c’est de savoir si un tel événement est un point de départ arbitraire ou un point d’arrivée qui suit et alimente la logique de la fiction.

Ainsi, pour savoir comment une soirée de mariage peut finir à la morgue, il faut voir le début de la saison 3 de Desperate Housewives.

C’est peut-être là que se situe la grandeur du scénariste : faire « avaler » de tels évènements au spectateur sans pour autant le bluffer en truquant le jeu. En somme, c’est le plus beau pacte que puisse passer un auteur et son spectateur : parier sur sa confiance à croire encore aux histoires.

PERSONNAGES EN QUETE D'AUTEUR. La crainte avec cette grève, c’est que les séries s’arrêtent au milieu du gué, que Lost le soit vraiment, les Housewives vraiment désespérées, que les derniers épisodes finissent à ressembler à une pièce de Pirandello : des personnages en quête d’auteur. Pour autant, les personnages issus des fictions télé sont désormais devenus tellement forts qu’ils pourraient se passer d’auteurs. Le plaisir de la série est avant tout de les retrouver à intervalles réguliers, de les voir vieillir et évoluer dans une chronologie comparable à la nôtre. Au bout d’un moment, les turpitudes de la fiction deviennent secondaires par rapport à la densité propre des personnages (qui dépassent de très loin leur caractérisation de départ), mais en même temps l’épaisseur de ces personnages a besoin du matériau de l’histoire. Le papillon personnage a besoin de la chrysalide fictionnelle. Sans doute cela l’une des grandes inventions des séries : davantage une fabrique de personnages que d’histoires. Et la joie d’assister à l’éclosion d’acteurs qui supportent et inventent leurs personnages qui s’autonomisent de plus en plus. Alias comme emblème de cette prise de pouvoir du personnage et de la fiction naissant d’un feuilletage infini de ses characters.



YOUR HOLLYWOOD IS DEAD. A propos de cette grève, plus personne ne parle de cinéma. Le pôle d’intérêt et de spéculation s’est définitivement déplacé du côté de la télé. Idée reçue n°567 : Contrairement au reste du monde, aux Etats-Unis, c’est le cinéma qui est formaté et la télé qui est libre et audacieuse. Vraiment ? Quoi qu’il en soit (est-ce la jurisprudence Impitoyable ?), l’idée semble admise que le cinéma a accumulé un stock suffisamment important de matière première narrative, mais que la télévision a besoin de récits contemporains, réactifs, écrits et tournés dans un temps très court : la fiction hic et nunc.


Ainsi, c’est comme si la menace présente dans The Player (Robert Altman 1992) : « Your Hollywood is dead » était désormais acceptée. En même temps, cet âge d’or des séries est apparu comme un évident nouvel « nouvel Hollywood », en ce sens que comme les Coppola, Friedkin, De Palma, etc, les auteurs de ces séries prennent le pouls de leur époque, de leur société, tout en conjuguant ambition formelle, sens du spectacle et succès populaire. Your Hollywood is maybe dead, but another Hollywood was born.

NOUVEAU "NOUVEL HOLYWOOD" ET NOUVELLE VAGUE. Je suis moi-même scénariste, enfin j’essaye. Mon CV n’est pas très glorieux, mais un fait m’a frappé dans ma (courte) expérience professionnelle. Quand je parle de scénarios à un agent, un producteur ou à un réalisateur, près d’un sur deux a fini par me ressortir au bout de cinq minutes le fameux préjugé selon lequel la Nouvelle Vague a fait une trop belle place au réalisateur et négligé les scénaristes. Préjugé incroyablement tenace de la part d’une profession qui produit 200 films par an dont bien peu peuvent se prévaloir d’irriguer autant les imaginaires que ces séries. Ces gens-là ont-ils vraiment vu des films de la Nouvelle Vague ? Ont-ils vraiment saisi le grand imaginaire à l’œuvre dans ces films. Ont-ils été vraiment sensibles à leurs expérimentations fictionnelles et à leur puissance narrative ? Puissance narrative que l’on retrouve aujourd’hui davantage dans les séries que dans les films d’auteur à la française. Car si la Nouvelle Vague semblait se moquer de l’objet scénario relié et dactylographié, elle n’a pas moins compté nombre de « compagnons de route » scénaristes (Gruault, Gégauff, Labarthe sans compter tous les auteurs invités par Resnais) qui avaient bien compris que l’essentiel n’était pas tant d’écrire du « prêt à tourner » que de produire un support propre à faire se croiser inspirations littéraires, élans cinématographiques et échos de l’époque. Aussi surprenant que cela puisse paraître, je vois dans la gloire des séries américaines, une sorte de perpétuation de cet esprit Nouvelle Vague : se situer au carrefour de l’imaginaire et de son époque avec l’idée que la fiction peut aussi naître en lisant les journaux. Rappelons qu’une bonne moitié des Godard sont nés de la lecture du Nouvel Obs, que la matrice scénaristique de Mon Oncle d’Amérique (Alain Resnais 1980) ne vient pas d’un roman, mais d’un discours scientifique et qu’il s’est trouvé un jour une chaîne, un producteur et un auteur suffisamment inspirés pour être persuadés que d’une série de chroniques tirées d’un magazine féminin pouvait naître l’une des meilleures séries HBO. Cette série, dont je gage que Billy Wilder devait l’adorer (enfin, s'il a eu le temps de la voir), s’appelle Sex and the City. Elle aurait tout aussi bien pu s’appeler Masculin Féminin (JLG 1965).


Mais s’il faut creuser encore plus loin dans le voisinage, un nom s’impose : celui d’Alain Resnais, car c’est évidemment bien lui qui a poussé le plus loin et avec le plus de plaisir ces explorations et résonances fictionnelles.
Dans Mon Oncle d’Amérique (1980), les personnages se caractérisent par leur identification à leurs héros cinématographiques : Gabin, Jean Marais ou Michelle Morgan. Nul doute qu’aujourd’hui, si les séries touchent un aussi large public, c’est grâce à leur fort pouvoir d’identification et de reconnaissance chez nombre de leurs spectateurs qui, plus d'une fois, se surprennent à vouloir agir comme Jack Bauer ou Bree van der Kamp.

Ces raccords réalité – fiction (sur lesquels On connaît la chanson, 1996, est aussi entièrement construit), ce sont exactement les mêmes que dans Dream On (1990), la première série à véritablement s’exhiber comme fabrique narrative. Et si le chaînon manquant pour passer des serials aux séries était ce cinéaste gorgé de films de Feuillade et d’aventures de Mandrake dans sa jeunesse et qui a constamment œuvré au décloisonnement de toutes les fictions ? Hypothèse hardie, car il est fort probable que bien peu de créateurs de séries se réclament de ses films ou les aient même vus, mais pas absurde. C’est un peu plus qu’une supposition, une conjonction qui montre de quels croisements sont capables les chemins de la fiction.

OXYMORES ET 1001 NUITS. On n’en a pas fini avec les paradoxes. Quoi qu’héritière du « nouvel Hollywood » et de la Nouvelle Vague, les séries n’incarnent pas moins un net démenti à la politique des auteurs. Même série, mais d’un épisode à l’autre, jamais le même réalisateur, jamais le même scénariste, mais c’est toujours aussi bien. Subjectivité de l’œuvre, mais anonymat des artisans. Seuls les noms des créateurs sont connus, et encore… Voilà sans doute l’oxymore fondamental de ces séries : avoir (partiellement) doté un pan de l’industrie télévisuelle d’un regard d’auteur. Exploit qui, on s’en doute, ne peut pas venir que de quelques personnes isolées, mais d’une vision partagée qui semble bien loin de vouloir éclore par chez nous. Je ne sais si cette grève trouve son origine dans une menace autour de cette vision commune, mais cela peut simplement nous donner une idée de la seule revendication qui vaille, la plus noble ambition de ces scénaristes : faire de la télé une Schéhérazade contemporaine, une princesse qui se doit de raconter des histoires à l’infini, de ne devoir son existence qu’à la création de labyrinthes de fiction sous peine de défaillir… ou pire de s’éteindre.

jeudi 8 novembre 2007

How to deal with that ?

Avec plusieurs métros de retard (on a beau se targuer d’être un « spectateur professionnel », on n’en est pas moins carrément à la traîne sur les séries), découverte de la première saison de Weeds.
Série presque en mineur (10x26 minutes à peine), mais qui satisfait ses ambitions avec une belle densité d’écriture basée sur une exploration du quotidien et une vérité de l’espace domestique où tout « parle » ou tout du moins « fait fiction » (mais on pourrait presque dire que c’est là une bonne habitude américaine depuis les Soprano, Desperate Housewives ou le tendance Appatow).

Aventures et mésaventures d’une jeune (et fort jolie) veuve qui pour continuer à mener son (luxueux) train de vie se met au trafic d’herbes stupéfiantes et devient la « suburban baroness of bud » (baronne banlieusarde de la beuh), Weeds n’est pas tant un plaidoyer libertaire qu’une auscultation de deux piliers de l’american way of life : la famille et le business.

Car aussi bien dans la « family » que dans le « business », tout n’est finalement qu’affaire de diversification, d’expansion, d’alliances et de recompositions. S’il s’agit de « dealer », c’est avant tout avec ses propres affects, le chagrin du deuil, l’acceptation de la maladie, la nécessité de donner le change face à ses proches. Le « deal », c’est l’arrangement plus ou moins habile, plus ou moins confortable. Et « Everybody got to deal with it » de résonner (en tout cas chez moi) comme un lointain (et volontaire ??) écho au “Chacun a ses raisons” de la Règle du Jeu (Jean Renoir 1936).


De plus, un générique vraiment étonnant qui condense tout le propos de la série.

Vision du développement d’une banlieue pavillonnaire et mise à plat de la suburbia qui me rappelle incroyablement les photos d’ Alex Mac Lean

... explorateur aérien des paysages standardisés de l’ère des lotissements, des shoppings malls et des parcs d’attraction (voir son étonnant ouvrage Playing).

Puis pas l’ombre d’un personnage, pas l’ombre d’un acteur, mais juste une série de clones,

... d’autant plus inquiétants qu’ils ont l’air heureux de paraître aussi standardisés que leurs maisons et leurs bagnoles.



C’est finalement tout ce que dit Weeds. S’il s’agit de dealer avec la disparition d’un père, d’un mari, d’un ami (car toute la série épouse la chronologie d’un deuil familial), c’est finalement pour s’inventer sa propre personnalité et ne pas finir comme un clone.

Me rappelle une chanson des Pet Shop Boys de la fin des années 80 qui préfigurait cette série et Desperate Housewives: " You can't hide in suburbia".