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mardi 17 février 2009

Nos retrouvailles

VIEILLIR (1)

... Benjamin Button (David Fincher 2009), c'est vraiment la version spielbergienne (celui des mauvais jours) du court-métrage Le droit chemin (Mathias Gokalp 2004 - à défaut de le voir, on pourra en lire le scénario), qui en quinze fois moins de temps et de moyens en disait nettement plus, et de manière autrement plus inventive, sur le désir que sa vie "aille dans l'autre sens". (Je me demande d'ailleurs si le film "à chronologie inverse" n'est pas à mettre en tête du top des fausses bonnes idées au cinéma, ce court étant l'exception qui...). 

Certes, quelques moments émouvants (bien le moins pour une telle durée) mais qui ont tout de même du mal à peser face à tant de vitrification. Moment tout de même assez touchant, quoiqu'assez surligné (mais tout le film l'est) lors de la scène des retrouvailles de Button et Daisy avec leur fille pour témoin, quand Brad Pitt fait plus jeune que Brad Pitt. La démonstration numérique fait naître un vrai trouble sur la présence ou non de l'acteur : entre le personnage de chair ou de sang et l'ectoplasme copié-collé. Je ne dois pas être le premier à l'écrire, mais rarement, l'idée rebattue selon laquelle un acteur, c'est quelqu'un qui "vieillit devant la caméra" n'aura trouvé sa mise en pratique que dans cette scène.

VIEILLIR (2)


Il est un charme secondaire de Two lovers (James Gray 2008) mais qui n'est pas le moins envoûtant: celui de retrouver Isabella Rosselini qui, d'un coup (pour qui gardait l'image de la panthère de Sailor et Lula), semble "avoir pris vingt ans", mais n'en reste pas moins délicieuse. Impression d'autant plus troublante que cette actrice a toujours paru jeune dans sa tête. Ce vieillissement soudain d'un acteur, montré sans apprêt dans l'expression de son âge réel, James Gray en avait déjà joué avec Faye Dunaway dans The yards (2000). Retrouver la Bonnie sans fard produisait chez le spectateur la même impression qui, dans le film, saisit le fils qui retrouve sa mère en sortant de prison : il s'est passé tant de temps, je suis resté tellement longtemps sans te voir... 

Cet effet de retrouvailles entre le spectateur et une actrice, comment pourrait-on le qualifier? En fait, il me semble multiple : 


- une part d'effet Facebook : (re)découvrir le quotidien de camarades de collège, perdus de vue depuis plus de 15 ans. (A ce propos, dois-je "être désormais ami" avec celle qui écrivit sur ma photo de classe de 3e: "excuse-moi, mais je manque d'admiration... euh, pardon d'inspiration. Excuse-moi encore, mais c'est malheureusement vrai".) On ne sait pas ce qui s'est passé durant toutes ces années, mais dorénavant, on connaît les habitudes de chacun, sans réellement les connaître davantage. Il reste cependant une parenthèse à combler. On voit très nettement le présent, mais le passé reste un mystère... De fait, une aussi longue absence pousse à poser des questions (Que s'est-il passé pendant tout ce temps-là ? C'était quand la dernière fois qu'on s'est vu ?)

Et dans le cas présent, celui d'Isabella Rossellini dans Two lovers, ce qui se joue n'aurait-il pas carrément à voir avec ça :


- le troisième effet de ces retrouvailles, cette façon de reconnaître les personnages comme frères et soeurs, à vouloir les assaillir de questions sur ce qu'ils sont devenus, ce serait donc l'effet Rose pourpre du Caire (Woody Allen 1985). La proximité avec un personnage, un acteur, une aura, comme la meilleure invitation à rentrer dans un film... 

Et tant qu'on y est, un autre effet "Rose pourpre", mais en vrai celui-là :


L. meets M. (vidéo de Jonatan79)

Le début de la vidéo surtout, le raccord sur la chanson : d'abord sur l'écran, ensuite dans la salle... Vingt ans  entre les deux (mêmes) voix, les deux (mêmes) chants fragiles et hésitants. Une parenthèse comblée. Mais entre les deux, on s'est "pris vingt ans", vingt ans et si peu d'autres Mauvais Sang. Ce qui peut aussi donner le bourdon, c'est selon...

jeudi 20 mars 2008

En allant voir "Redacted"...

... j'ai effectivement vu des images obscènes
... mais elles n'étaient pas filmées par De Palma.
Projetées juste avant son film, elles sont effectivement assez difficilement soutenables !

Sinon, le film… Quand même du mal à croire que certains y voient un film jalon. Film qui semble intégrer à l’avance sa propre explication de texte, ou plutôt de « régime d’images ». Et surtout film qui sacrifie la fiction sur l’autel de la sémiologie. Car c’est bien là le problème. Chapelet de séquences « medium is message » (que soit dit en passant, n’importe quel spectateur normalement informé a appris à (re)connaître) qui ne produisent qu’une fiction « marabout – bout de ficelle » prestement troussée dans son schématisme où les rôles des protagonistes sont distribués dès le départ (l’innocent sacrifié, la brute épaisse, le raisonneur qui nous assène dès la troisième minute le slogan : « la première victime d’un conflit, c’est la vérité ») pour ne jamais évoluer.

L’ambition de Redacted, quelle serait-elle ? Plus que de livrer film de guerre, dresser le tableau d’une guerre des images entre elles. Or, la pauvreté du schéma fictionnel du film, son manque de paradoxe va contre son projet même. Loin de « rentrer en conflit les unes avec les autres », images et dispositifs paraissent s’aplanir les uns, les autres, gommer leurs mutuels reliefs et aspérités.

Envie d’y opposer le souvenir de Zodiac (David Fincher 2007). Pas simplement pour opposer à l’ex-champion voyeur du « Nouvel Hollywood » son challenger sadique du « nouveau nouvel Hollywood », mais parce qu’il me semble que le sujet des deux films est au fond le même : comment un groupe d’hommes, confronté à l’irruption des pulsions du mal absolu en arrive à se sentir dépossédé de leurs propres personnalités.

Et puis, chez De Palma comme chez Fincher, une apparente compilation méthodique et factuelle, une apparente platitude narrative.

Chez Fincher comme chez De Palma, chaque scène a apparemment la sécheresse d’un procès-verbal, d’une pièce au dossier, s’en tient à un strict enregistrement.
Et puis, enfin, les affiches parlant d'elles-mêmes, parce que nous avons peut-être tout simplement là affaire à deux films cryptogrammes.


Pour autant, les sentiments provoqués chez le spectateur par les deux films sont radicalement opposés. Car chez Fincher, l’apparente répétition, le sur-place policier s’oppose à une sédimentation du temps long de l’enquête, que l’on ne sent pas de prime abord, mais qu’étrangement on finit par partager, comme une note monocorde qui, petit à petit, révèlerait l’étendue de ses dimensions sonores. Pas loin finalement de l’impression ressentie à l’écoute de Philip Glass (en fait, j'avais dit Philipp Glass comme ça pour balancer mes références et là en cherchant des liens, je tombe sur cette animation exemplaire sur les rapports musique - répétition - géométrie).
Phase (facilement) visible de cette impression : le travail de reconstitution (notamment la déclinaison des distributeurs de Coca depuis la fin des années 60 jusqu’à aujourd’hui). Phase plus secrète : les avatars de l’enquête qui d’un simple fait divers devient une chimère fictionnelle infiniment déclinée et recommencée.

Deux modes de décryptage. Là où De Palma pense qu’on ne peut saisir le mal et la pulsion...
... que par l’entremise de différentes images - télé, internet, handycam - ... Fincher tente de l’attraper suivant différents récits : comics, hiéroglyphes, énigmes, polar urbain (scène étonnante où le personnage de Mark Ruffalo confie son désarroi de voir l’enquête être devenue le pitch de Dirty Harry). Quelque part, si le crime génère en lui autant d’histoires possibles, il signifie l’impossibilité de boucler l’enquête. Comment arrêter une fiction qui se déploie sous divers avatars ? Le trouble ressenti devant Zodiac vient de cette impossibilité à réellement boucler le film… sans pour autant que nous ressentions tant de frustration que ça. Trouble qui est peut-être celui d’un « conte pour adultes » qui nous rappelle combien nous avons encore besoin qu’on nous raconte des histoires infinies et insolubles.
Là où le fait divers De Palmien se diffracte et se dilue sur différents supports d’images, celui de Fincher gagne d’étonnantes dimensions en se déployant en direction de différentes hypothèses fictionnelles parfois embryonnaires, bouts de fictions jamais bouclées, mais qui tricotées les unes dans les autres finissent par produire un canevas inédit, paradoxalement resserré et ayant conquis sa propre épaisseur… ... aux antipodes de la désespérante platitude de Redacted, où chaque séquence paraît finalement écrasée au fer à repasser, figée dans son propre explicite. Et puis la désagréable impression, au cours de la progression du film, d’assister finalement à une longue séance d’insensibilisation du regard (au sens médical du terme), cherchant à chaque séquence l’habillage adéquat (capture nocturne, caméra de surveillance, grain DV, saccades internet) pour rendre l’insupportable « presque visible » (car il est bien connu, ma bonne-dame, et Haneke nous l’a suffisamment répété, que les horreurs que même des enfants voient chaque jour sans broncher au JT, plus d’un adulte aurait du mal à les supporter sur un écran de cinéma), et culminant avec l’embarrassant montage photo final des victimes civiles, dommages collatéraux.
Là où Zodiac me trouble en infusant dans mon esprit autant de germes de fictions, Redacted m’anesthésie les yeux sans pour autant me paraît finalement une longue séance d’anesthésie du regard. Peut-être mon nerf optique est-il fatigué d’avoir vu tant de films. Je crois plutôt que certains films anticipent un peu trop leur propre discours et oublient la fiction en route.