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jeudi 16 décembre 2010

On prend les paris ?

Petite rétrospective sur les distributions des prix des années passées.

Prix Louis-Delluc 2008 : La vie moderne (Raymond Depardon)
Prix Louis-Delluc 2008 du premier film : L'apprenti (Samuel Collardey)
soit un package "Jeunes et vieux acteurs du monde agricole".

Prix Louis-Delluc 2009 : Un prophète (Jacques Audiard)
Prix Louis-Delluc 2009 du premier film : Qu'un seul tienne et les autres suivront (Léa Fehner)
soit un package "Aventures en milieu carcéral".

Avant même la remise des prix 2010, demain vendredi, je prends donc les paris pour un package intergénérationnel "Plus près de toi mon Dieu" regroupant Des hommes et des dieux (Xavier Beauvois) et Un poison violent (Katell Quillévéré).

MISE A JOUR: Complètement ratééééééééééééééé ! Ca m'apprendra à me moquer !
(Et pour qui veut quand même thématiser, doublé Léa Seydoux).

vendredi 4 décembre 2009

France Télécinéma-visions

Ce n’est pas un scoop. Le cinéma français, financé par les télés, doit passer sous un certain nombre de fourches caudines pour trouver de quoi être produit. Mais plus que ça, cette source financière deviendrait-elle carrément d’inspiration ? Cas troublant de trois films récents, praïmetaïmebeules et qui paraissent pitchés comme des mix de concepts d’émissions télé.

Cas n°1 :

« Vis ma vie » (ex-TF1) + « Je commence demain » (France Télévisions - Pôle Emploi) = A l’origine (Xavier Giannoli)

Soit « Je prends ta place » + « C’est mon premier jour dans mon tout nouveau boulot » = « Finalement, je ne m’en sors pas si mal que ça. Il y a même des gens qui me font confiance et à qui je redonne une raison de vivre ».

Praïmetaïmibilité : totale (canno-compatible, inspiré d’une histoire vraie, acteurs connus, reste du casting qui ressemble à des « vrais gens » dont Depardieu filmé par le seul réalisateur qui sache encore le regarder : une présence encombrante, moyennement impliquée, mais qui même en ne faisant que passer, impressionne et inquiète tranquillement).

Cas n°2 :

« Faites entrer l’accusé » (France 2) + « Vie privée, vie publique » (France 3) = Rapt (Lucas Belvaux)

Soit « Racontons bien factuellement un blockbuster du fait divers » (avec une variante, l’accusé en question n’est, cette fois, pas l’instigateur du fait divers, mais la victime) + « Sous la carapace de la figure médiatique, il y a un petit cœur qui bat » = « Regarde l’homme tomber ».

Praïmetaïmibilité : possible (inspiré d’une histoire vraie, acteurs connus, pas de Depardieu), mais avec prudence (la part déprimante et statique du film en fait un préambule de choix pour un double débat chez Taddéi : "Les riches sont-ils menacés ?" et/ou "Comment sortir de la dépression post-déclassement ?")

Cas n°3 :

N’importe quel docu post-élections de Serge Moati (France 2, 3 ou 5) + Plus belle la vie (France 3) = La sainte victoire (François Favrat)

Soit « Les coulisses de la vie politique française » + « Si on racontait ça à la manière d’un soap opéra, en changeant de genre toutes les cinq minutes » = « Tout ça n’est pas joli-joli, mais qu’est-ce que vous voulez, la politique, c’est comme le cinéma qui doit passer en praïmetaïme, c’est du travail de pro qui doit bien faire des concessions ».

Praïmetaïmibilité : devrait recevoir le label (inspiré de plusieurs histoires vraies, lourdes allusions à l’actualité, acteurs connus, pas de Depardieu, contre-emploi de Clavier en député PS, cabotinage de Cornillac qui nous ferait presque regretter ceux de Tapie et de Sarko,), mais prudence dans le choix de la fenêtre de tir (pas le même soir où passeraient ses modèles télévisuels, on pourrait confondre).

***

Cependant, pour bien montrer qu'on n'est pas à la télé, les trois films sont en scope.

Au résultat, le cas n°1 est estimable et retient l'attention même si on soupçonne son efficacité d'effets répétitifs et roublards (certes, les soupçons sont moindres que pour le précédent, le lost in translation auvergnat « un volcan s’éteint, Depardieu se réveille »). Le cas n°2 est tout de même une déception en regard du reste de la filmo de son réalisateur qui paraît en avoir gardé sous le coude. Le cas n°3 est un nanar.

Sans en rajouter dans la pose de spectateur blasé, un terrible « peut mieux faire » émerge de la vision successive de ces trois films. Pas tant dans la facture même des films (très pro en apparence) que dans la certaine idée qu’ils se font de la France d'ici et maintenant (pour parler pompeusement). Elle revient souvent la rengaine du manque d’ambition du cinéma français, de son inspiration manquant de prise sur son temps. Alors, pourquoi faire la fine bouche devant trois films qui se coltinent frontalement les thématiques du chômage et de la réussite, des régions sinistrées et du dynamisme local, du déclassement et de l’ambition, tout en jouant apparemment la carte du romanesque ? Parce que tout y semble si fortement déterminé que ça en devient presque décourageant.

La remarque a souvent été faite que quand un film américain suit un personnage d’escroc – mystificateur (comparable à celui de Cluzet dans le Giannoli), c’est aussi pour rentrer dans sa logique joueuse, pour, par son intermédiaire, redistribuer les cartes, revivre une part de rêve propre à l’Amérique et ce faisant, interroger, même épisodiquement les fondations du continent. On y est presque avec A l’origine, mais en France, entre le bigger than life et le naturalisme, on fait toujours gagner ce dernier à la fin. Mais grands dieux, pourquoi ? Pourquoi insister au final sur la conquête de l’inutile, sur la punition, sur le « tout ça pour ça » qui se retourne presque contre l’élan du film ?

Les amateurs de méta pourront se consoler avec la transparente métaphore sur la production cinématographique : chantier – plateau de cinéma « tu te souviens des échafaudages de Huit et demi ?» filmé sous toutes les coutures, et dénotant à quel point Giannoli en est fier ; figure du chef d’orchestre, producteur « très fort pour faire travailler les autres » et « engager les dépenses d’un argent qu’il n’a pas » ; risque de l’œuvre inutile et incomprise et surtout phobie de l’inachèvement. Or, le film de Giannoli ne cesse d'exhiber sa parfaite « garantie de bon achèvement » (le symptôme "accusé de réception" : chaque scène est constamment validée par une ré-évocation dans le dialogue trois scènes plus tard, afin de s'assurer qu'elle a bien été enregistrée par le spectateur ; la surcharge émotionnelle produite par un accident inutile le dernier jour du chantier). A trop blinder son dossier, il court paradoxalement le risque de« sentir le fini sans même avoir commencé ».

Sur Rapt, vous lirez partout qu’il s’agit d’une histoire formidable. Mais en est-on si sûr ? Au-delà de la fascination propre à l’enlèvement du baron Empain (et en admettant que le rapport au film change fortement selon que l’on connaisse ou pas l’histoire originelle), on s’aperçoit vite que tous ses protagonistes s’y tiennent à carreau, tous occupés qu’ils sont à regarder vaciller l’homme de pouvoir. Même si la caractérisation des personnages est plutôt fine, elle ne bouge pas d’un pouce. Pétrification générale juste avant la photo de groupe. Pas un qui ose franchir le Rubicon, défier sa condition, entravant par là-même beaucoup de possibilités de fiction, symptôme d’un film qui tient finalement plus du rapport que du polar.

Enfin, l’apparent professionnalisme d’écriture de La sainte victoire ne promeut au fond qu’une seule chose, au travers d'une galerie de personnages alternativement caution ou porte-parole : un lourd et pénible déterminisme social de la résignation où chacun s'accommode finalement du rôle et de la fonction qui lui sont dictés dans et par la société. D'ailleurs, le seul personnage qui vise à dépasser sa condition s'y brûle les ailes et nous assène au dernier plan qu'il est enfin bien content d'avoir enfin trouvé sa place qu'il n'aurait sans doute jamais dû quitter. Symptôme du film toujours du bon côté de la ligne et qui là encore veille bien à ne jamais faire franchir le Rubicon à qui que ce soit, on a l'impression que beaucoup de personnages ne cessent de se dire en eux : "restons dignes, on est filmés" quand bien même coups du sort et trahisons leur tombent sur le coin de la figure. On ne doute pas des bonnes intentions de l'équipe derrière le film, mais leur accumulation finit par devenir contre-productive à l'émergence d'un vrai regard de moraliste. Quelque part, cela rappelle un film de Philippe Labro réécrit « à la Bacri-Jaoui » où l’efficacité de façade des dialogues n’est au service que d’un épinglage de pseudos travers prédéterminés. Stériles efforts pour tableau figé. Comédie des apparences, peut-être, mais qui se soumet sans broncher au diktat de l'échantillon représentatif pour aboutir à la peinture d'une France non pas telle qu'elle est mais telle que la Sofres voudrait qu'elle soit.

En somme, cet immobilisme général rejoint l’acceptation résignée de la situation telle qu’elle est ou plutôt telle qu’elle est décrite par et à la télé. La boucle est bouclée. Les spectateurs peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

Cela dit, il y a dans Rapt quelques beaux moments entre l’otage et son geôlier, ou les monologues fantasmatique du geôlier sur sa vie de futur et riche retraité de la pègre trouvent une oreille muette mais complice chez son otage, qui sait que le temps de ce dialogue, les positions sont inversées. Ironie sur l’ascenseur social, mais surtout en mineur, quelque chose des complicités fugaces et dérobées entre maîtres et serviteurs de La règle du jeu (Jean Renoir 1939). Je ne sais pas pourquoi je m’arrête à ces scènes. Peut-être tout simplement parce qu’elles évoquent des fissures dans une situation bien donnée et que j’aurais aimé qu’un vent plus ravageur s’y engouffrât. C’est d’autant rageant que Belvaux, c’est évident, vibre d’une fibre « série noire à la française , type Manchette, Daeninckx, trempe sérieusement bridée ici alors qu’elle ne demande qu’à exploser.

Certes, on ne peut pas demander à tous les réalisateurs français d’être Capra ou Renoir et de repenser à chaque film un rapport inspirant de l’individu à la démocratie, mais si leurs fictions permettent d’installer quelques parcelles d’utopie dans notre beau pays plutôt que de dire chacune à leur manière « il vaut mieux rester à sa place », on est toujours preneur.

vendredi 9 octobre 2009

Dialogue entre le film français de 2008 et le film français de 2009

- Je t’aurais bien piqué ton titre et en échange, je t’aurais donné le mien, ce foutu titre que tout le monde trouve bizarre et que je ne daigne jamais expliquer.

- Entre les murs pour un film de prison, je vois bien. Pas très original, tu vas même me dire , mais Un prophète pour un film sur un prof, tu es sûr ?

- Je te signale que ton prof, comme tu dis, se targue ici d’être « pressenti pour remplacer Raymond Domenech à la tête de l’équipe de France, et que pour patienter, il vient de remporter la Palme d’Or à Cannes ». Si on n’est pas dans le pur messianisme, avec ça !

- Ouais, bon, OK, OK, OK !

- Et puis, on est pratiquement les seuls en France à réussir des castings de dingues avec que des acteurs inconnus mais qui en veulent et donnent à mort.

- Voir des nouvelles têtes, assister à l’éclosion d’acteurs, c’est sûr mais pourquoi on est pratiquement les seuls à faire ça, pourquoi il n’y a quasiment qu’un ou deux films français par an qui s’y risquent, alors que ça marche pratiquement à tous les coups (La graine et le mulet, Lady Chatterley, Les beaux gosses, voire les films de Bruno Dumont ou de Guiraudie).

- Faut demander aux autres, mon vieux. Ils te répondront que c’est toujours la faute de la télé qui veut du bankabeule, comme disait mon papa. Mais bon, mon papa, il leur aurait cloué le bec en disant qu’elle a bon dos, la télé, meilleur dos que la flemme devant des gros castings et devant du boulot avec les comédiens.


- On nous présente comme des réussites exceptionnelles, des cas à part et singuliers, mais on devrait être la norme et pas l’exception, tu veux dire ?...

- En quelque sorte, ouais… On n’entendrait plus ces sempiternels refrains sur le manque d’ambition du cinéma français, son manque de spectacle, son horizon limité, etc…

- Je peux te demander, un truc quand même ?

- Oui, vas-y, on est entre nous, là.

- Bon, ton film, il marche très bien. On sent la masse de boulot, d’investissement. J’irais même jusqu’à dire que d’un strict point de vue de l’agencement de ses éléments, ce pourrait même paraître brillant...

- Merci du compliment. J’allais te faire les mêmes et je te promets que je suis sincère…

- Non, attends, j’avais pas fini… mais à la fin, tout ce boulot, comment tu le justifies ? Ca raconte quoi vraiment, ton film, au-delà de son strict scénario, je veux dire ?...

- Tu veux dire, quel point de vue sur ce que je montre ? Oh, ça, bof… C’est des vieilles questions de prof. Et puis, honnêtement, je pourrais te poser la même question.
(Un ange passe)

Qu’est-ce qui m’intéresse ? Peut-être la même chose que toi, au fond….

- C’est-à-dire ?

- Tout ce travail de simulation du réel, d’immersion dans une boîte noire, dans un de ces lieux dont on parle sans cesse au JT ou dans les journaux, mais dont on n’a aucune idée de la façon dont il fonctionne. Et puis au bout d’un moment, je sais pas si toi, ça t’as fait la même impression, mais j’ai vu que ça fonctionnait tout seul, comme un petit théâtre mécanique.

- Ah oui, complètement, ça en devenait fascinant ou plutôt on voit bien qu’au bout d’un moment les films ne tiennent plus que par leur propre fascination devant les méthodes et le système qu’ils ont mis en place.

- Oui, c’est ça. J’ai mis en place un petit théâtre pour monter et de démonter des mécanismes de pouvoir, de soumission, de domination…

- Oui, enfin, parle pour toi ! Moi, mon film, il parle plus de la difficile pratique de la démocratie, toi tu te complais dans un système féodal.

- Oui, mais dans l’un comme dans l’autre, ça reste une question d’apprentissage : des codes de conduite et du langage.

- Oui, c’est ça, moi, je montre la prison comme une école et toi l’école comme une prison.

- Pas faux… Ben dis donc… L’école, la prison… Le film français de l’année prochaine, ce sera celui sur l’hôpital, alors ? (rires communs)

- Oui, en même temps, nos taules, ma prison, ton bahut, ce sont aussi des hostos.

- Ah bon ?

- Ouais, des hostos qui tournent pas rond, des hostos où on chope des maladies nosocomiales, où tu ressors plus malade que tu n’y es rentré. A la fin de l’année, la gamine dit qu’elle n’a rien compris à ce qui se passe, elle a l’impression d’être plus bête en juin qu’en septembre.

- Et toi, à la fin de sa peine, le type ressort en crapule dix, quinze, vingt fois plus grosse…

- … que quand il était rentré.

- Nous voilà bien ! Pas très encourageant sur l’état de notre belle République, tout ça ! Heureusement qu'on n'a pas fait notre promo là-dessus. Mais on ne va pas déprimer tout le monde si on leur dit ?

- Je crois pas ! Tout le monde les adore, nos films, au contraire ! Les spectateurs doivent s’y reconnaître ou s’identifier. De toute façon, c’est pas vraiment comme ça que ça se passe en vrai.

- Attends toi aussi, tu leur as fait le coup du : « ne me ressortez pas le film phénomène de société ! » dans toutes tes interviews alors que dans le même temps, le film fournissait le prétexte idéal à quantité d’articles dans les news magazines.

- Ben oui, qu’est-ce que tu crois ? Et tu vois que ça marche toujours !

- Yep ! Tant que ça fonctionne comme dit l’ami Woody, on prend les paris pour les Oscars (les Césars, c’est déjà dans la poche)…

jeudi 20 août 2009

Effets d'annonce

Comme signalé par une (virtuelle) connaissance facebookienne, voir à la suite les bandes-annonces de Partir et des Regrets, c’est assez troublant : l’impression d’un même film français moyen et (sans doute) sans surprise (« Partir, c’est laisser des regrets », quel scoop !). Dans le premier, Yvan Attal joue le mari trompé, dans le deuxième, l’amant. S’il fallait stigmatiser le patent manque d’inspiration tant dans le choix des sujets (certes, sur des pitchs identiques, Truffaut a bien réussi La peau douce ou La femme d’à côté, mais sans se laisser aller à de tels typages sociaux) que du casting (ce mortifère turn over) du cinéma hexagonal, on ne s’y prendrait pas autrement. Il est clair que de telles BA n’en sont aucunement pour les films, qu’elles ne peuvent pas leur rendre service, qu’elles tuent tout désir alors qu’elles devraient le susciter (que celui qui n’a jamais maugréé « on dirait un film des Inconnus » me jette la première pierre). Pour donner tout de même quelques idées aux marketeurs du cinéma bien de chez nous, rappelons simplement une époque pas si lointaine où la bande-annonce sachant se mettre au diapason du film tout en n’en dévoilant aucune image n'avait pas peur de nous livrer des sales et hénaurmes blagues :




(et en passant, la preuve qu'un Godard, c'est toujours un sujet d'engueulade, parfois jusqu'au tragique).

Ou alors, dans un registre nettement plus gracieux, le meilleur film d'Agnès Jaoui :

vendredi 12 juin 2009

Belle personne, beaux gosses ou likely lads ?


La belle personne : Il y a deux crapauds qui me matent, là... Je vais me la jouer distante, indifférente, comme d'hab...

Les beaux gosses : Woh l'autre, comme elle se la joue. De toute façon, son film, il est trop nul.

Deux films. Deux visions de l'adolescence. Test comparatif, composant par composant.

AFFICHE :
BP : Pose alanguie et calculée.
BG : Désarroi sincère.

CASTING :
BP : Acteurs un poil trop vieux pour être encore au lycée. Etalage de noms au générique, reproduction bourdieusienne, apologie du microcosme.
BG : Débutants inconnus qui font leur âge. Choisis au mérite républicain. Part belle donnée aux timides, aux bafouilleurs, à tous ceux qui oublient d'être acteurs d'eux-même.

SCOLARITE :
BP : Acteurs un poil trop vieux pour se retrouver encore au lycée. Incidemment, prof un poil trop jeune, indiscernable de ses élèves. Personne ne s'étonne qu'il déjeune au même troquet que ses élèves, quasiment à la même table.
BG : Il est un animal encore plus étrange que la fille: le prof ! Ah bon, y'en a qui écrivent des livres ? Ah bon, y'en a un qui habite au dessus de chez moi ? Ah bon, la dirlo, elle va au supermarché ?

MUSIQUE :
BP : Nick Drake ressassé à l'infini, mélancolie splendide à la base, mais qui en devient illustrative.
BG : Nappes de synthés Atari qui craignent à la base, mais qui cachent un vrai sens mélodique.

CODES SOCIAUX :
BP : On les connaît tous, merci, pas nécessaire de nous faire un dessin.
BG : Que c'est bon de mettre les pieds dans le plat ! (cf, l'incroyable scène de la soirée)

LA SURPRISE DE L'AMOUR :
BP : Puisque ces sentiments nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs.
BG : Mais comment t'a réussi à pécho ?

GOUT (BON / MAUVAIS) :
BP: Bon goût à tous les étages, toutes les références qu'il faut, saupoudrées, salées, poivrées...
BG: Film trop heureux de son absence totale de bon goût et de se présenter à nous si mal sapé...

LA GRANDE FAMILLE DU CINEMA FRANCAIS :
BP : Et si la "belle personne", c'était Honoré lui-même ? Dans le sens où l'adjectif "beau/belle" désigne les pièces rapportées de la famille ("belle-fille", "beaux-parents"). En mettant en scène la captation d'héritage de la Nouvelle Vague, en s'érigeant en "grand frère" d'un cheptel de "fils et filles de", il s'assure ainsi sa place dans l'arbre généalogique du cinéma français.
BG : L'unanimisme est tel autour du film de Sattouf que le vrai "beau gosse" du cinéma français, celui dont tout le monde s'entiche, c'est bel et bien lui.

***
Par ailleurs, je ne résiste pas au fait de copier-coller ici un avis d'Axelle Ropert (pris sur une discussion Facebook et qui ne m'étaient pas spécialement destinés, bon alors, je sais bien que c'est un procédé de sale gosse mais je voulais garder trace de ces mots "de conversation", qui même s'ils sont très spontanés et ne sont pas pensés comme une véritable texte critique me paraissent les plus justes sur le film) :

"Un film teigneux, hirsute, vif mais dense, cruel mais élégiaque quelquefois comme par distraction... et à mourir de rire. Et je n'emploie pas le mot souvent, alors là j'y vais: totalement rock, c'est à dire irrécupérable (pas comme tous ces gens qui font des films simili rock pour trouver une porte d'entrée rapide dans les magazines de mode).
Par esprit rock, j'entends : minimalisme lo-fi, esprit obsessionnel et ricaneur, rapport démuni à la vie, peur des filles, aspirations obscures et visqueuses. Et le film est très loin du réalisme sociologique, il verse plutôt dans l'hyper-réalisme de la science-fiction."

On ne saurait mieux dire...

***
Ce "rapport rock et démuni à la vie", je le ressens très fort dans cette petite vidéo qui retrace la chanson de geste libertine :


... surtout dans la façon dont ils récitent ce poème au début, de manière aussi empruntée et élégante que les acteurs de Sattouf. What will they become, ces beaux gosses ? Pour ma part, la question que je me suis posée en sortant de la salle. Si un film nous donne envie d'avoir plus tard des nouvelles de ses acteurs et de ses protagonistes, c'est tout de même une belle preuve de sa réussite, non ?

jeudi 16 avril 2009

Golden eighties

En commentaire de cette note, je me demandais perfidement, si face à la profusion des titres enthousiasmants produits par le cinéma français durant les années 70 (que l’on peut, qui plus est, élargir durant cette période à de glorieux expatriés comme Bunuel ou Marco Ferreri), j’arriverais à trouver, ne serait-ce que 10 titres pour la décennie suivante.

Il est vrai que quand je pense à ces « si loin si proches » années 80, je pense d’abord à :

- Aux tenants d’un romanesque quelque peu assagi et sur-psychologisé (Téchiné, Doillon, Claude Miller, Deville, Assayas) qui, malgré leurs qualités, ont du mal à faire le poids face à la puissance d’Eustache, par exemple et, c’est un comble, paraissent aujourd’hui avoir davantage vieilli que certains emblèmes de la décennie précédente.

- A l’émergence de l’esthétique honnie bessoneixienne. Pourtant, je peux reconnaître de belles choses dans Le dernier combat, Diva ou 37,2 mais de là à leur faire l’honneur d’un top ! Face à cela, je sauve aussi en partie (même si mes souvenirs sont très vagues) la singularité des grognements dans la brume de La guerre du feu (cet esthétisme brouillardeux, c’est Antonioni qui se met à la pub ?).

- Parallèlement, aux espoirs déçus de débutants qui avaient fait grand bruit en leur temps (Rochant, Virginie Thévenet, Christian Vincent) mais qui se sont révélés  pétris d’une approche bien conventionnelle du cinéma. Certes, Claire Denis pointe le bout de son nez en 1988 avec Chocolat mais le souvenir d’un premier opus plutôt timide.

- A une certaine atonie des expériences singulières, des « films INA » (entre autres), des « films qu’on ne pourrait plus produire aujourd’hui »,  en somme un contexte ou un état d’esprit qui permettait à Duras, Pérec ou Debord de se saisir d’une caméra, ou à Moullet ou à Pollet de s’aventurer vers des formes hybrides (essais, films à la première personne).

- A mon regret (ou manque de curiosité) de ne pas trop m'être orienté vers certains « francs-tireurs » (Vecchiali, Biette, Treilhou, Zucca, Guiguet, Frot-Coutaz, Davila) dont je ne connais que très peu l’œuvre (pas eu l’impression d’avoir vu leurs bons titres, d’ailleurs).

Et donc, ce n’est que dans un second temps que je me souviens que les années 80 m’avaient tout de même offert de belles comètes.

D’abord six claques dans la gueule, plus que ça, de vrais jalons dans ma cinéphilie :

Thérèse (Alain Cavalier 1986)

Maine Océan (Jacques Rozier 1986)

Mauvais sang (Leos Carax 1986)

A nos amours (Maurice Pialat 1983)

De bruit et de fureur (Jean-Claude Brisseau 1988)

Mon oncle d’Amérique (Alain Resnais 1980)

Ensuite, deux sortes de classiques :

L’argent (Robert Bresson 1983)

Les nuits de la pleine lune (Eric Rohmer 1984)

Puis, trois films imparfaits, parfois trop longs, complaisants, mais dont les sommets de poésie rachètent largement leurs faiblesses :

Elle a passé tant d’heures sous les sunlights (Philippe Garrel 1985)

Le pont du Nord (Jacques Rivette 1981)

Sans soleil (Chris Marker 1983)

Et un film vraiment à part :

L’ange (Patrick Bokanowski 1982)

Bon, là, on est déjà à 12 titres. Mais je mentionne encore :

Les frères ennemis :

La femme d’à côté (François Truffaut 1981). Je sais bien que c’est limite blasphème de ne pas le mettre plus haut, mais mon souvenir reste tout de même vague (vu à la télé, il y a plusieurs années).

Je vous salue Marie (Jean-Luc Godard 1985). Assez ébloui durant sa première demi-heure (variations sur la création artistique, scientifique, biologique), mais si j’ose dire, j’ai l’impression que Godard pose ici (tout comme dans Puissance de la parole, court de 1988 dont il est assez proche) des jalons stylistiques qui me paraîtront nettement plus aboutis dans plusieurs titres de la décennie suivante (Nouvelle vague, JLG JLG).

Et pour finir, sur le banc, des titres marquants mais dont j’ai aujourd’hui des souvenirs trop vagues pour être totalement sûr de les retenir :

Hôtel des Amériques (André Téchiné 1981)

Tenue de soirée / Trop belle pour toi (Bertrand Blier 1986 et 1989)

Double messieurs (Jean-François Stévenin 1986)

Coup de torchon (Bertrand Tavernier 1981)

Voilà, je suis arrivé à 19 titres finalement… Encore un pour arriver à 20. Allez, hop, une dérogation pour à la règle du « un seul titre par réalisateur » et je rajoute :

Un étrange voyage (Alain Cavalier 1981) pour lequel j’ai une affection particulière…

Et puis, enfin, me revient en post-scriptum, le récurrent film "je me demande encore comment j'ai pu l'oublier". Pour ma part, il s'agit de Empty quarter, une femme en Afrique (Raymond Depardon 1985), douce claque dans la gueule et surtout délicate et hybride expérience singulière (fiction ? documentaire ? journal filmé ?) qui me touche d'autant plus que j'y perçois de subliminales réminiscences personnelles.

Bon, elles étaient pas si mal ces années 80, finalement, ces années qu'on adore honnir, même si on y a -presque- tout appris. (photogramme : La personne aux deux personnes 2008).

mardi 16 décembre 2008

Les grenouilles qui veulent se faire aussi grosses que le boeuf

Entendu à la radio, Philippe Haïm le réalisateur du sans doute nullissime Secret défense se gargariser du fait que "le cinéma français vivait une période faste et ne paraissait plus ridicule face au cinéma US". D'ailleurs, il en veut pour preuve qu'il n'a pas vu cette année de "Mesrine américain".
L'impression d'entendre Jérôme Kerviel donner une leçon d'arnaque à Bernard L. Madoff.

Du pain bénit pour les lacaniens ce nom: (the) mad off (the game), mad of... what ?... money ?... glory ?...

Transmis donc à Luc Besson, Matthieu Kassovitz, Jan Kounen, Guillaume Canet, Florent Emilio Siri et autres grenouilles qui veulent se faire plus grosse que le boeuf. Efforts bien vains que de vouloir concurrencer les Américains (enfin, certains Américains) sur leur propre terrain : celui de l'entourloupe disproportionnée. 

jeudi 6 novembre 2008

Seuls au monde ?


D’une sagesse confondante dans sa forme d’enfilade de vignettes troussées au stabilo, Coluche l’histoire d’un mec (Antoine de Caunes 2008) n’est pas un film très convaincant, mais en même temps la simple évocation de son sujet évoque quantité de questions stimulantes ( L’esprit « 68 anarcho-libertaire » est-il soluble dans le mitterrandisme ? La politique a-t-elle besoin des « hors-politiques » pour se réinventer ? Combien de minorités faut-il agréger pour constituer une majorité ?) sans doutes plus promptes à animer une disserte de Sciences-Po qu’une œuvre de cinéma.

Le film de De Caunes a au moins le mérite d’être le « premier film d’un (ex)comique sur un autre comique ». En ce sens, il dit, peut-être à son corps défendant, deux ou trois choses pas forcément commodes sur le « métier de faire rire ».

Pour Coluche, le passage de la scène à la tribune politique qui semble aller de soi. Avoir la France à ses pieds et galvaniser la foule, il sait faire… De comique à tribun, il n’y a qu’un pas… sauf que Coluche lui-même se prend les pieds dans le tapis de cette métamorphose. On peut rire des politiques mais sans doute pas avec l’engagement politique. D’où le constat amer au bout de sa parodie de campagne : l’idole populaire flirte avec un devenir d’ennemi du peuple. Métamorphose dérangeante, dont le film lui-même ne paraît pas trop savoir quoi faire, d’autant plus qu’elle cadre mal avec l’évocation du saint médiatique qu’il s’agit de ne surtout pas déboulonner (épilogue totalement inutile sur les Restos du Cœur).

Alors que nous dit ce film sur le métier de comique ?

Combien il jouit d’être seul en scène. Combien il se détruit d’être seul contre les autres.

Ce motif de la solitude du comique, on la retrouvait également, il y a quelques mois dans le cinéma français avec Seuls two (Eric et Ramzy 2008). Pour une fois qu’une comédie française nous offrait une idée « bigger than life » (un duo cartoonesque livré à lui seul dans un Paris désert), le résultat est-il à la hauteur ? A moitié, disons. Car au-delà de la force indéniable de certains moments (comment rater des séquences où Eric hurle seul face à Paris du haut de Montmartre et où Ramzy se motive dans le couloir du vestiaire du Stade de France avant d’entrer dans le stade vide), c’est la faiblesse de l’autre moitié du film, la « partie peuplée » (celle avec d’autres acteurs, il en faut bien) qui crève les yeux. Ces seconds rôles catastrophiques paraissent totalement étanches à l’esprit et au rythme insufflé par le duo vedette (en même temps, c’est un peu là-dessus que repose l’intrigue). Reconnaissons au moins à cette tentative de concrétiser un cauchemar fantasme du comique: rester seul en scène, mais n'avoir plus personne à faire rire...

... et surtout de tirer davantage vers la fable que vers la gaudriole. Et si fable il y a, quelle en serait la morale ? Ils ont voulu Paris vidé comme nouvelle scène et ils sont bien emmerdés quand ils se retrouvent seuls au monde ? Les comiques savent-ils partager ? Plus la scène est grande, moins les autres comptent ?

Cet élargissement de la scène comique, c’est aussi l’un des sujets de Lenny (Bob Fosse 1974). Ce « Citizen (Lenny) Bruce » a un Rosebud bien particulier : pas tant un secret intime qu’une constante interrogation inquiète : « jusqu’où suis-je obligé d’aller pour faire rire ? ». De fait, rire et transgression vont de pair et le comique est le seul qui ose franchir ce Rubicon. De fait, le one man show se poursuit devant les tribunaux. Les procès deviennent plus drôles que les spectacles, eux-mêmes vidés de leur substance comique car remplacés par des lectures des actes du procès plus drôle et obscène que le spectacle qu’il était censé incriminer. Discours contre discours. Réversibilité de la parole de la loi, plus bouffonne encore que celle du bouffon. Cette réversibilité est accentuée par la mise en scène très « isolante » de Fosse. Succession d’extraits de one man show, d’interviews, de confession face caméra, rareté des scènes de groupe. C’est en fait une succession de paroles isolées et étanches entre elles que le film met en scène. Les postures de Lenny, lui-même, rappellent alternativement celles du prêtre...

... puis du juge ...

... pour finir par celles du boxeur qui livre le combat de trop. 

Alors que nous dit le film sur le comique ? Qu’il exerce d’abord une fonction civique avant de finir livré en pâture à celle-ci ?

Où va le comique, de toute façon ? Là où personne ne pourra le suivre. Où va-t-il se réfugier ? Sur la lune. Man on the moon (Milos Forman 1999). Car contrairement à l’adage, le comique sait bien que les plaisanteries les plus longues sont les meilleures, que ce n’est pas en faisant rire tout de suite que l’on obtient le rire le plus ravageur. Cet éloge du comique de la durée, de l’étirement et de l’exaspération propose un dénouement, certes sentimental, mais beau pied de nez à la mort, elle-même incapable de mettre fin à la plaisanterie.

Que nous dit Andy Kaufman dans cette séquence : là où je suis le mieux, c’est là où vous ne pourrez pas me suivre. Qu’est-ce qu’un comique alors ? Quelqu’un qui dit : je suis avec vous, mais de l’autre côté ?

***

La vignette du haut est tirée de l'Accablante apathie des dimanches à rosbif, BD de Gilles Larher et Sébastien Vassant inspirée du destin de Desproges et dans la veine émouvante et légèrement misanthrope de son modèle.

mercredi 22 octobre 2008

Rouge est sa couleur



2008: Repeignons l'écran du cinéma français en rouge, les armes (de la poésie) à la main et haro sur Mao, le petit patron interprété par le réalisateur (Dernier Maquis - Rabah Ameur-Zaïmeche)

Bon, encore une fois faire le malin avec ces petites analogies, mais n'ayant pas vu La Chinoise, ça risque de ne pas aller bien loin...

En revanche, il est un autre point commun entre eux deux, celle de faire de chacun de leurs films, 
c'est-à-dire nécessairement 
sans oublier de l'habiter des atours d'

Fuyant, mouvant, instable, Dernier maquis est à l'image du lieu où il prend place: la cour d'une entreprise de palettes, où celles-ci constamment déplacées et ré-assemblées dessinent autant de petits théâtres sociaux.

Un jeu de construction, réassemblage qui dissocie les pièces (travail, religion, syndicalisme et pour aller vite, toutes les formes du collectif) pour mieux chercher de nouveaux assemblages. 
Travail de scénographie qui tire puissance de son minimalisme même et qui évoque...
... les recherches scénographiques d'Adolphe Appia (ou ici pour une petite mise en images) qui font des changements à vue du décor la condition même de la musicalité du récit.

Mais au-delà de ça, le motif de la palette en évoque un autre récurrent dans l'architecture arabe: celui du moucharabieh.

Comme la palette, c'est un élément à la fois opaque et ajouré, et, jouant sur la répétition, il s'affirme aussi bien pièce de menuiserie qu'élément structurant d'une architecture.

Voir sans être vu, remettre en jeu les cloisonnements, c'est tout l'art de Rabah Ameur-Zaïmeche. En somme, celui qui voit vraiment "entre les murs" dans le cinéma français, c'est bien lui.

mardi 7 octobre 2008

Auteur academy

Pour surmonter une crise d'inspiration, un cinéaste se réfugie au « Royaume », une secte, une communauté, un phalanstère (ou un espace métaphorique de la drogue, l’extase, l’expérience mystique, que sais-je encore). Au bout de l’expérience de régénération, il faudra tuer le gourou du « Royaume »  pour parvenir à la libération suprême et revenir en combattant dans le monde réel.

Résumé officiel, programme tant esthétique que psychanalytique de De la guerre, le dernier film de Bertrand Bonello, pas son meilleur, mais ce que l’on aurait coutume d’appeler un « échec intéressant », échec presque inscrit à l’avance dans les prémisses dépressifs du film, mais intéressant car volontairement inégal et parfois inspiré.

Et pourtant, une autre interprétation du film vient tout gâcher.  

Et si "Le Royaume", c'était le cinéma français ? Le cinéma français avec son lot de "pères à tuer" (incarné ici par Michel -la plus belle filmo du cinéma français-  Piccoli customisé en Kurtz-Brando hexagonal). Le cinéma français et sa proverbiale phobie du risque telle qu’il faut mener « en guerrier » les projets qui sortent des sentiers battus. Soit. Mais ensuite ? Incidemment, poser un tel état de fait, c’est demander : « A quoi ça sert de faire des films, quelle est leur nécessité absolue ? ». Or, la nécessité semble plutôt se situer du côté du nombril de Bonello. Comme pour Honoré, les arrière-pensées de politique politicienne viennent polluer la perception du film. Et comme chez lui, difficile de ne pas voir le film comme instrument pour conquérir (et surtout asseoir) une place au compagnonnage des auteurs. Tout autant que La belle personne, De la guerre ne transpire, au fond, que d’un seul sentiment tellement envahissant qu’il vient occulter tout le reste : vouloir devenir calife à la place du calife.

Mais tout cela ne serait pas si gênant si Bonello persévérait dans l’intense concision des meilleurs moments du Pornographe (2001) ou du court Cindy, the doll is mine (2005) et asseyait sa « place » sur l’assurance de son propre style. Or, sur quoi Bonello affirme-t-il désormais la soi-disant libération de son propre cinéma ? Rien de moins que sur un« refilmage » bien plat de séquences entières d’Apocalypse now (Francis Ford Coppola 1979), Tropical Malady (Apichatpong Weerasethakul 2004) ou Last days (Gus van Sant 2005).  C’est donc ça un assaut contre le conformisme cinématographique ambiant, la (con)quête d’une neuve inspiration, une expérience de combattant de la beauté ? A ce petit jeu du "scene dropping", au vu de ces remakes cheap (la référence à Tropical malady, le face-à-face avec un fauve invisible étant assurément la plus casse-gueule : il ne suffit pas de coller des rugissements sur la bande son, encore faut-il faire exister le hors-champ), on a plutôt l’impression d’un cinéma délavé et appliqué, d’un cinéma karaoké.

Sale impression renforcée par un autre voisinage visuel. Où voit-on des jeunes gens enfermés dans une grande maison pour passer leur temps à apprendre à copier… et qui, quand ils ne jouissent pas (en braillant) se reposent (affalés sur le canapé du salon) ? Mais bien sûr, c'est là et nulle part ailleurs, bien sûr...

Au cinéma ou à la télé, on chante et on danse en s'agenouillant devant le gourou.

D’où « film sur mon nombril » + « cinéma karaoké » = auteur academy…

D’où parmi la multitude de titres qu’aurait pu porter ce film tant chaque séquence veut faire un sort à chaque nouveau sujet abordé (« de la création », « de l’utopie », « du couple », « de la folie », « de l’abandon », « du corps et de l’esprit », « de l’héritage », « de la normalité », « de la difficulté à remplir une feuille de sécu quand on est un auteur »), le seul finalement approprié : « de la vanité » (d’un cinéaste).

Sinon, je n’en ai pas un souvenir très net, mais il me semble que Prenez garde à la sainte putain (Rainer Werner Fassbinder 1970) jouait carrément sur un amalgame autrement plus saisissant entre équipe de tournage et secte.... La bande-annonce pour se rafraichir la mémoire...

samedi 27 septembre 2008

Conseil des dix

Suite à l'invitation de Ludovic

"Mes 10 films français de la période 1988-2008" :

- Un monument : Van Gogh (Maurice Pialat 1991)
- Un document : Reprise (Hervé Le Roux 1996)
- Un déploiement : Smoking / No smoking (Alain Resnais 1993)
- Un dénuement (et la renaissance d'un regard) : La rencontre (Alain Cavalier 1996)
- Un dénouement (mais tout le reste du film aussi) : La graine et le mulet (Abdelatif Kechiche 2007)
- Un trésor caché : La chasse aux papillons (Otar Iosseliani 1992)
- Deux élégies : Notre Musique (JLG 2004) et Bled number one (Rabah Ameur-Zaïmèche 2006)
- Deux "états de la France" : De bruit et de fureur (Jean-Claude Brisseau 1988) et L'arbre, le maire et la médiathèque (Eric Rohmer 1993)

Et puis...

- Plusieurs intenses fragments des Amants du Pont Neuf (Leos Carax 1991) et Pola X (Leos Carax 1999)

- La cohérence paradoxale (quoique leurs films m'ont alternativement insupporté ou captivé, chacun d'eux renforcent la cohésion de l'oeuvre) des filmographies de Claire Denis, Bruno Dumont ou Philippe Garrel..

- La constance de Chabrol...

- Mon enthousiasme à la sortie des projections des Gens normaux n'ont rien d'exceptionnel (Laurence Ferreira Barbosa 1993) et La vie ne me fait pas peur (Noémie Lvovsky 1999). Les reverrais-je aujourd'hui, peut-être serais-je plus nuancé mais peut-être pas...

- Les fulgurances des inclassables parmi les inclassables: Pas de repos pour les braves (Alain Guiraudie 2002) et Le dernier des immobiles (Nicola Sornaga 2002) 

- Dieu seul me voit (Bruno Podalydès 1998) à voir en miroir comique de Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle) d'Arnaud Desplechin

- Un regret : N'avoir toujours pas vu Petits arrangements avec les morts (Pascale Ferran 1994, Peaux de vaches (Patricia Mazuy 1988), Travolta et moi (Patricia Mazuy 1993) et La lettre (Manoel de Oliveira 1999) dont certains parlent avec les yeux embués.

mardi 23 septembre 2008

Un film dont vous êtes le héros


A entendre les interviews des acteurs adolescents d'Entre les murs, ils ont pris le film comme un jeu, rappelant au passage que le cinéma, c'est aussi bien "juste jouer" que
mais ça tombe bien, c'est le titre du premier livre de François Bégaudeau. 

Dans son propre film, François Bégaudeau joue son propre rôle, celui d'
mais ça tombe bien, c'est le titre du deuxième livre de François Bégaudeau.

Et comme pour François Bégaudeau, la figure ultime du démocrate (en gros, celui qui libère et rebondit sur la parole individuelle pour donner une forme à la parole collective), c'est
ça lui permet de se rêver en "prof-star", une rock-star de l'Education Nationale : n'en faisant qu'à sa tête, cherchant le spectacle permanent, avec une dose de provocation pour alimenter la machine quand elle devient quelque peu prévisible. Et puis, attribut ultime de la rock-star, il est aujourd'hui répudié par son père (certes symbolique, le principal du collège Mozart où il a enseigné) et fait pousser des cris d'orfraie à Finkielkraut (qui, il ne peut s'en empêcher, a hurlé sur le film sans même l'avoir vu).
Mais François Bégaudeau sait bien qu'il n'est pas Mick Jagger et qu'il ne peut pas dérouler des kilomètres d'entrechats sur les scènes dressées dans les stades, alors à la place, il arpente le territoire étriqué de sa classe, avec une prédilection pour les trajectoires
 (ce qui tombe bien puisque c'est le titre de son deuxième livre), trajectoires obliques qui font écho à sa manière de passer du journalisme au cinéma en passant par la case "livre évènement" avec une aisance qui agace et fascine en même temps. 

En bon salarié de l'Education Nationale, son répertoire devrait se limiter au programme de 4e, mais ça, François Bégaudeau, ça l'embête. En bon sociologue de lui-même, il a bien compris que toute la France était dans sa classe, alors, lui ce qui l'intéresse vraiment, en vrai maïeuticien de ZEP, c'est de parler d'
comme, ça tombe bien, il l'a déjà fait dans un bouquin sorti quelques mois après Entre les murs, le livre.

De fait, cette année, en France, tout le monde parle d'Entre les murs et Entre les murs parle à tout le monde. 
Quelque part, François Bégaudeau avait prévu le coup puisque la couverture de son dernier livre Fin de l'histoire (une assez illisible exégèse de la conférence de presse de Florence Aubenas) était illustré par une forêt de micros, 
preuve que chacune de ses oeuvres anticipe désormais l'écho médiatique qu'elle suscitte sur le mode: "puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs".

Mais il n'y a pas que François Bégaudeau à être devenu acteur héros de lui-même, par l'entremise d'Entre les murs, le film. Si le film fait autant d'effet, n'est-ce pas tout simplement parce qu'il est bien difficile, de ne pas se sentir pris par l'effet d'identification qu'il suscitte. Pas tant un effet d'identification littéral, mais plutôt une identification où le spectateur ne cesse de comparer "l'ici et maintenant" livré par Cantet et ses propres souvenirs ou expériences. Peut-être est-ce d'ailleurs le propre des films liés à l'école (quand ils sont réussis) : mesurer un écart, une distance (géographique, temporelle, sociale) ramenée à un dénominateur commun (en gros, ce que l'on apprend dans telle classe, à tel âge, quand bien même Entre les murs ne montre quasiment que le "off" du temps d'apprentissage).   

De fait, voilà un film éminemment séduisant, mais difficile à appréhender. Echappant aux sentiers battus du film à thèse qui "ne convainc que les convaincus", il paraît pourtant offrir des prises à moults points de vues, parfois contradictoires. Et si le film était une sorte de  test de Rohrsach, nous en apprenant plus sur ceux qui le commentent jusqu'à plus soif que sur leurs auteurs ?

Sinon, à la marge, le film a aussi pour lui de déblayer une terra quasi incognita du cinéma français: le teen movie (à part Doillon, L'Esquive, les moyens métrages de Sophie Letourneur et en attendant les débuts au cinéma de Riad Sattouf). Des petites touches de comédie ou de répliques qui tuent (au moment où on ne les attend pas) détendent l'atmosphère. La projection du film est émaillée de quelques rires, mais des rires qui se demandent s'ils ont raison d'être là. C'était quand, la dernière fois que j'avais ressenti ça, des moments de rire en plein milieu d'un film "sérieux", d'un film "politique" même, dirais-je ? Ah oui, c'était dans Dixième chambre, instants d'audience (Raymond Depardon 2004) quand le langage juridique créait de lui-même quiproquos et situations absurdes. Un autre film de Depardon (Délits flagrants en 1994) montrait, par ses plans fixes clivants (certes imposés par les contraintes de tournage) la frontière façonnée par le langage, les deux langues, celle des juristes et celle des justiciables qui paraissaient ne pas vraiment se connecter. Dans Entre les murs, il est aussi question de confrontations permanentes et abruptes même si les deux bords peuvent parfois arrondir les angles. Il est aussi question de frontière de langage, même si celle-ci est plus floue, plus mouvante, et, comme nous y invite le film, plutôt à arpenter par la tangente.