Comme quoi, il suffit de deux clics pour que les films se répondent. L'évocation de Mireille Perrier (et la note du Doc) m'ont permis de vérifier que je ne me lassais toujours pas de ça, à la suite de quoi, de lien en lien, je (re)découvre l'extrait qui paraît le parfait contrechamp de cette séquence d'Un monde sans pitié où Hippo décrète que "quand les monuments s'éteignent, il y a des gens (...) qui font la fête", à savoir :
Sauvage innocence (Philippe Garrel 2001)
Dans cette marche héroïque du petit peuple de la nuit et de la fête, ce scopitone dix-huitième siècle, on peut s'amuser à débusquer autant de symboles que dans un Watteau (la parade, le passeur, le départ, l'embarquement vers le trip). Toujours est-il que cet extrait, préfigurant cet autre, démontre que quand il s'agit de coller images et musique, Garrel peut renvoyer plus d'un clippeur à ses bidouilles.
Et tant que nous sommes dans les extraits festifs, j'en profite pour répondre à la question : "quelle est votre scène qui serait à la fois votre scène de pluie préférée, votre scène de douche préférée et votre scène musicale préférée (hors comédies musicales) ?" avec la sensualité de ce syncrétisme spirituel et chorégraphique :
Chaque fois que dans un monastère de Kyoto ou de Nara, l’on me montre le chemin des lieux d’aisance construits à la manière de jadis, semi-obscurs et pourtant d’une propreté méticuleuse, je ressens intensément la qualité rare de l’architecture japonaise.
(…)
Au nombre des agréments de l’existence, le maître Sôséki comptait, paraît-il, le fait d’aller chaque matin se soulager, tout en précisant que c’était une satisfaction d’ordre essentiellement physiologique ; or, il n’est pour apprécier pleinement cet agrément d’endroit plus adéquat que des lieux d’aisance de style japonais d’où l’on peut, à l’abri de murs tout simples, à la surface nette, contempler l’azur du ciel et le vert du feuillage. (…) En vérité, ces lieux conviennent au cri des insectes, au chant des oiseaux, aux nuits de lune aussi ; c’est l’endroit le mieux fait pour goûter la poignante mélancolie des choses en chacune des quatre saisons, et les anciens poètes de haïkaï ont dû trouver là des thèmes innombrables. Nos ancêtres qui poétisaient toute chose avaient réussi paradoxalement à transmuer en un lieu d’ultime bon goût l’endroit qui, de toute la demeure, devait par destination être le plus sordide et, par une étroite association avec la nature, à l’estomper dans un réseau de délicates associations d’images. Comparée à l’attitude des Occidentaux qui, de propos délibéré, décidèrent que ce lieu était malpropre et qu’il fallait se garder d’y faire la moindre allusion, infiniment plus sage est la nôtre, car nous avons pénétré là, en vérité, jusqu’à la mœlle du raffinement."
Texte : Eloge de l'ombre (Tanizaki Junichiro 1933) Film : Lieux saints (Alain Cavalier 2007) Et si ça vous a plu, la suite est là, là et encore là.
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Malgré la (grande) réputation de son auteur, je me sens tout gêné de conseiller la découverte des Lieux saintsd’Alain Cavalier, même plus « un film de chambre » mais carrément « un film de chiottes ». Un siècle de progrès techniques et de glorification de l’auteur au cinéma pour en arriver là : un cinéaste à la mini-caméra qui filme des toilettes dans leurs moindres détails (mais quand même pas en fonctionnement) pendant une demi-heure, prétexte au déballage intime sur la perte et le dépérissement ! Je me sens tout gêné et je me dis que j’ai tort car cet opus, volontairement ingrat et racorni, n’est pas si négligeable que ça et condense même le cœur de la démarche de Cavalier : assumer l’obscénité du nombrilisme, assumer la crudité de l’image DV brute de décoffrage pour conjurer une obscénité et une crudité encore plus imposantes : celles de l’oubli, de l’asthénie du souvenir et des sentiments fanés. La gêne de montrer plutôt que la honte (et la peur) d’oublier. A la réflexion, il n’y a que deux endroits où l'humain se retrouve seul, totalement seul : les toilettes... et le tombeau. Et oser franchir la bienséance, filmer dans la pièce interdite, c’est aussi, quelque part, parler depuis l’autre côté ou tout au moins le regarder avec sérénité (à cet égard, le panoramique à 3:05 est éloquent).
Quelque part, même si le cinéma n’a pas de frontières, Cavalier s’est peut-être trompé de continent. Serait-il un cinéaste japonais qui s’ignore : goût du haïku, conscience de l’éphémère, inclinaison vers le périssable, transfiguration de la trivialité, sérénité retrouvée au cœur du sordide ? Je dis cela, mais je me rends compte que je ne balance que des conventions sur la culture japonaise. L’éloge de l’ombre, la civilisation qui a fait le choix d’inverser les valeurs : les douces ténèbres contre les éclats des lumières. Clichés, pas clichés ? Au fond, je ne le saurai jamais. Et puis je me souviens de cette photographe Rinko Kawauchi dont les formats carrés évoquent les natures mortes du même Cavalier, qui est capable de figer, au-delà de ses gros plans de purs crépitements de lumière (la naissance d’une constellation ? ) voisins de ceux que je crois voir surgir dans le dernier plan de Lieux saints, s’échappant d’une simple ampoule de 100 watts.
J’utilise les arguments humanistes comme autant de défenses au malaise initial devant ces images et je revois le début du film. J’y reconnais aussi de l’humour et de la légèreté, mais les mots et références culturelles que j’employais pour en parler me paraissent de confortables paravents. La gêne n’a pas disparu. Bien au contraire, elle me paraît constitutive du film. Il y a un nœud psychanalytique voire psychotique qui résiste… et c’est bien entendu lui qui fait tout tenir.
Pour en rester au Japon, ce film de Cavalier me rappelle un documentaire de Naomi Kawase La danse des souvenirs (2002 - pour les plus téméraires, un extrait sur le beau site de la réalisatrice), portrait frontal d'un proche en fin de vie tandis que le cycle de la vie, lui, perdure, documentaire qui m’a d’abord subjugué par sa plasticité hyperréaliste mais que je n’ai pas réussi à voir en entier, peut-être parce qu’au bout d’un moment, je me sentais paradoxalement envahi par ma lutte contre mes propres mécanismes de défense, par ma propre voix intérieure me sommant de trouver ça sensible et de me battre contre ces images.
Irais-je jusqu’à dire que la délicatesse extrême de Cavalier et Kawase irait se muer en délicat extrémisme ?... Je ne sais pas. D'en arriver là, je me sens tout gêné.
21 juin, jour béni de l’été et jour honni de la Fête de la Musique.
Malgré la quasi-certitude d’en repartir déçu, qu’est-ce qui nous fait quand même traînailler derrière les décibels et les larsens ? Est-ce l’espoir de croiser, au coin de la rue, un moment aussi magique que celui-là :
Un moment qui nous transporte au point de continuer à danser comme des fous même sous la pluie.
Ce syncrétisme entre le carnaval, le défilé, la fanfare et la rave-party, c’est dans Shara (Naomi Kawase 2003) et en 25 ans de la Fête de la Musique, des moments comme ça, on n’a pas dû en vivre beaucoup sur le trottoir parisien. Pour donner une idée de la bande son qui accompagne ces danses, disons que nous entendons là une sorte de conciliation entre des « Aaaah !......... Aaaah !............ Aaaaah !................ » séraphiques murmurés par une chorale de sirènes japonaises et des « Hey ! Hey ! Hey » bien plus secs et nerveux, pas si éloignés des Gabba Gabba Hey scandés par les Ramones. Espérons que ça parle aux connaisseurs !
"365 jours ouvrables", c'est un peu plus encourageant qu' "à chaque jour suffit sa peine". C'est surtout le titre d'une (la meilleure ?) chanson de Diabologum , groupe fort inégal mais excitant dans son avidité de découverte et dans les quelques mots d'ordre lancés dans leurs chansons: "A découvrir absolument" ou "L'art est dans la rue", slogans avec lesquels on ne pouvait être que d'accord. Et puis pour avoir mis en musique rageuse le monologue final de Françoise Lebrun dans "La maman et la putain", il sera immensément pardonné à ce groupe. Je retrouvais aussi dans ces compositions une certaine impatience adolescente et désordonnée et surtout une envie de faire partager ses dernières découvertes en musique en art, en cinéma ou en littérature. A sa manière, ce blog tente la même chose. D'abord en tentant d'établir des "passerelles" entre différentes oeuvres et / ou évènements. Ensuite, en essayant de faire découvrir des films rares qui me tiennent à coeur ("films inconnus"). Enfin , mes textes et mes photos interrogent mes expériences autour de mes deux terrains de jeu et chantiers de réflexion favoris: la ville dans laquelle j'évolue et le cinéma que mes yeux préfèrent.