Somme toute, voilà deux films qui, après Lynch, explorent l'application de constructions géométriques à l'art narratif : le ruban de Möbius sentimental pour Kiarostami et la mise en abyme inland-empirienne pour Kerrigan. Corollaire immédiat de tels projets, l'écrin offert à leurs actrices principales, entre portrait en majesté et mise à l'épreuve devant l'oeil mi gourmand mi inquisiteur du cinéaste. On pourrait louer la grande malléabilité de tels dispositifs, finalement moins rigides qu'ils n'en ont l'air : une certaine et inattendue légèreté musicale affleure chez Kiarostami quand la noirceur de Kerrigan vire parfois au magnétisme. De telles dispositions lancent d'indéniables mécaniques de cinéma qui, comme qui dirait, posent de passionnantes questions de représentation et d'incarnation, mais c'est peut-être un peu cela qui me gêne : le discours indécollable de la surface des images (le Kerrigan se paye même le luxe d'inclure, au bout de 20 minutes, sa propre conférence de presse pour narrer le processus de son film maudit - une évocation de Grace Slick la chanteuse de Jefferson Airplane - en train de se fabriquer sous nos yeux).
Et puis, somme toute, tous ces motifs de la reproduction, tous ces débats sur la valeur de la copie et de l'original, toutes ces interactions entre une égérie et un démiurge, je les trouve déjà dans cette petite vidéo :
Me fascine surtout le moment où se superposent l'image et son modéle, pour laisser poindre derrière le masque, une beauté d'un troisième type, encore plus indécidable : nature ou culture ?
Récurrence des copies et dédoubements : les images de la montée des marches de l'oubliable Fairgame (Doug Liman) ont des accents très de-palmiens (artiste et modèle, body double) avec le duo entre Naomi Watts et Valerie Plame, l'espionne qu'elle incarne (et qui surgit à l'écran dans les dernières images du film). Tout cela pour dire que les exercices de copies et d'admiration viennent parfois se nicher là où l'on s'y attend le moins et qu'après le picturalisme serein et/ou doloriste des moines de Xavier Beauvois, la fabrique à icones n'en finit pas de turbiner.









A condensé chez moi une gamme d’impressions contrastées, mais a fini par emporter une vive adhésion. D’abord légèrement agacé par la complaisance, le refuge dans l’autoréférence et le commentaire dont faisaient part les premiers fragments filmés, j’ai vite abdiqué en comprenant que se joue là sous nos yeux bien plus qu’un véritable échange entre deux cinéastes. Ça commence comme une partie de tennis et ça finit en sonatine, tant la distance entre les deux s’amenuise. Premiers jeux d’observation chacun sur ses gardes, puis rebonds et renvois de balles, montée souveraine au filet de Kiarostami qui le premier ose dévoiler sa propension à ne filmer que l’infra-ordinaire (le cul des vaches, la pluie, le cours des rivières), jeu de fond de court plus attentiste d’Erice, puis finalement enchaînement de reprises à la volée sans que la balle ne touche plus jamais le sol. C’est une bouteille à la mer qui établit le relais de film en film, style divaguant, imprégnation réciproque du style de chacun des deux cinéastes. Fini hypnotisé par le flottement de cette bouteille sur les flots, objet dérisoire qui porte en même temps une incroyable destinée. Là, les deux démarches des cinéastes trouvent une perspective convergente : parvenir à donner une matière au temps, une matière qui rend poétique la trivialité du monde et la fait résonner aussi bien dans l’éphémère que dans le pérenne. On savait déjà que le vent soufflait où il veut. On savait aussi que le vent nous emporterait. On sait maintenant que rien n’a plus de valeur que des petits bouts de matière qui flottent.
Bon, allez j’arrête là, mais je serais presque prêt à échanger tout Virgin Suicides (Sofia Coppola 1999) contre ce seul plan-là.
