A cette question figurant dans le fameux questionnaire estival, je répondrais par une pirouette en signalant qu'il est sans doute un auteur qui, quoique jamais adapté (à ma connaissance, en tous cas) diffuse fréquemment son parfum dans nombre de films. Cet auteur, c'est le grand, que dis-je l'immense Richard Brautigan. Qui s'il le savait dirait : « je me suis retrouvé plusieurs fois sur un écran, la faute à des tas de cinéastes qui, si ça se trouve, ne m'avaient peut-être même pas lu ».
Pour ceux qui ne connaîtraient pas, préférons donc le présenter à travers l’évocation d’une filmographie possiblement cousine qui dresse, on l’espère, un portrait chinois de son oeuvre.
Et commençons par la fin ! Richard Brautigan se donne la mort en 1984, année où surgit le cinéaste qui paraît prendre exemplairement le relais de sa veine : Jim Jarmusch. Traits communs à ces deux-là : humour désabusé teinté d’absurde, rythme laidback, verve minimaliste, fiction nécessairement fragmentée (plutôt que des vignettes ou des saynètes, préférons désigner les courts chapitres de RB et les fragments de JJ comme autant de bulles ou de flocons : il y passe de l’air entre eux, ils s’agrègent ou non, ils décident de raconter une fiction plus imposante ou non), et, last but not least, relecture toute personnelle du western (Dead man 1995 / Un général sudiste de Big Sur 1964) et du film/roman noir (Ghost dog 1999 / Un privé à Babylone 1977).
Et revenons, à aujourd’hui, à 2009, année où par deux fois, j’ai cru être revenu au milieu des années 80 quand la dernière sensation du moment provenait nécessairement (avant l’Asie, avant le ciném’art contemporain) de New York, ville dont les dernières coqueluches se nomment Josh et Benny Safdie, auteur de deux longs-métrages aux titres éminemment brautiganiens (The pleasure of being robbed et Go get some rosemary) et qui partagent avec Richard la capacité de faire surgir le merveilleux au coin de leur rue, mais avec une sèche âpreté qui chasse l’artifice et la mièvrerie.
Car les drôles de romans (et/ou journaux de bord) de Brautigan sont tapis de méditations dérisoires qui tissent autant de fables quotidiennes telle que celle-ci :
Qui ne sort pas d’une adaptation de Brautigan, mais des BD autofictionnelles d’Harvey Pekar (American splendor Shari Springer Berman & Robert Pulcini 2003, soit dit en passant la plus belle hybridation BD-cinéma) qui rejoignent aussi RB sur un point : le bel éloge de la velléité ou plutôt l’apologie de la bribe, de l’esquisse prometteuse mais jamais poursuivie. Le thème de l’un de ses romans les plus attachants L’avortement (1971), romance comico-brinquebalante relevant des mêmes thématiques et motifs (jouer frontalement la « naïveté », au bon sens du terme, des sentiments contre la brutalité qui court après les protagonistes) que…
… Punch drunk love (Paul Thomas Anderson 2002) où, comme dans Retombées de sombrero (1976), la juxtaposition de lignes narratives a priori contradictoires et de genres diamétralement opposés (la romance et le polar) aboutit, au contraire, à une fiction quasi surréaliste mais d’une grande logique.
L’œuvre la plus connue de Brautigan reste son Tokyo Montana Express (dont les « poèmes japonais » constituent un bel appendice), journal en équilibre instable entre deux continents, écriture qui tente autant de jeter un pont entre deux cultures que de réinvestir leur décalage. Des lignes comme ça :
Avant de partir au Japon
J’appréhendais le décalage horaire
Mon avion devait partir
De San Francisco à 13 heures le mercredi
Et 10 heures et 45 minutes plus tard
Atterrir à Tokyo à 16 heures le lendemain jeudi.
A force de m’angoisser à ce sujet,
J’en oubliais qu’avec mes terribles crises d’insomnie,
Je vis en état d’éternel décalage horaire.
(Tokyo 9 juin 1976)
ça ne vous rappelle rien :
Et puisque nous sommes au Japon (et pour sortir de la galaxie indé US), signalons au passage que les épiphanies de Taste of tea (Katsuhito Ishii 2004) n’auraient guère déparé dans les pages de Brautigan.




Evidemment, rien ne se passe comme prévu. Et le film raconte les voyages, les difficultés de Sornaga à transmettre sa foi et son lyrisme à son équipe (Moretti n’est jamais très loin quand le film met en scène sa propre équipe de semi amateurs dans une veine burlesque), son sentiment du « trop tard », du « jamais au rendez-vous », son attente et ses doutes quant à produire une émotion aussi fulgurante que celle qu’il a ressentie devant les mots de Messagier. Mais précisément, c’est au milieu de tous ces atermoiements, tous ces moments d’attente, ce flottement qui menace de tout faire retomber comme un soufflé que surgit l’étincelle. Cette étincelle, quelle serait-elle ? Peut-être simplement celle d’un léger étonnement devant la fragile plénitude du monde. Un étonnement sans doute difficile à décrire, tellement il résonne différemment chez chacun. Un étonnement désarmé et désarmant, mais plein de malice inquiète. Un étonnement qui demande au spectateur qu’il mette en jeu son propre désir de vouloir être « réellement » étonné au cinéma (et pas simplement distrait par ce fameux « ton décalé » promu dans n’importe quel film dit « indépendant »).
Au fond, l’image emblématique du Dernier des immobiles, c’est celle de cette étrange embarcation qui apparaît dans sa dernière séquence : un bateau en bois, à l’échelle humaine et prêt à naviguer, mais reprenant exactement la forme d’un bateau en papier plié. Toute l’équipe s’embarque dessus, sauf le réalisateur, pris soudain d’une crise d’ironie quant à sa propre entreprise. Bonne façon de condenser le projet du film : partir à la quête des ses propres lubies pour les rendre concrètes et visibles, tout en sachant combien cette démarche est aussi bien démiurgique que dérisoire, follement ambitieuse mais immensément fragile.