vendredi 11 mai 2007

Scandales

Cette semaine, la France a connu deux scandales. Tout le monde connaît le premier. Personne ne se soucie du deuxième. Et tel Denis Robert, je suis en mesure de révéler que ces deux scandales sont liés.
Le premier est celui du package Fouquet’s-Johnny trop bourré pour chanter à la Concorde-Falcon et yacht maltais. Le second n’a pas la même envergure, et n’offusquera personne. Ce n’est d’ailleurs même pas un scandale, mais plutôt une occasion ratée. Cette semaine est sortie une nouvelle édition DVD du Mépris (JLG 1963), et que n’y figure pas en bonus deux courts-métrages géniaux de Jacques Rozier Paparazzi , et Le parti des choses: Bardot Godard , sur les à-côtés du tournage et les approches à distance entre Godard, Bardot et l’œil des photographes de la presse de caniveau. Pour voir ces deux courts films de Rozier, il faut donc aller fouiner dans les bonus de l’édition Criterion zone 1 du chef d’œuvre (Contempt pour faire snob jusqu’au bout).
Ces deux évènements sont liés car ces deux courts films de Rozier démontent, vingt ans avant le Reporters (1981) de Depardon et avec infiniment plus de saveur et d’ironie, l’hypocrite jeu du chat et de la souris entre la star traquée et les traqueurs. Sarko comme Bardot sont « seuls » sur une île ou un bateau, « seuls » au milieu de l’océan face à l’horizon, sous le regard des hommes et des dieux, « seuls » mais pris au piège qu’ils ont, en partie, eux-mêmes organisés. Rozier démonte lui-même la supercherie (in Jacques Rozier, le funambule, Editions Cahiers du Cinéma, 2001) : « Il y avait beaucoup moins de paparazzi que prévu. Ce n’était pas la meute escomptée telle que Bardot l’avait connue à Rome. Il a donc fallu « fictionnaliser » un peu. Les paparazzi étaient d’ailleurs assez sympathiques. Je pense avoir filmé l’ambiguïté : Bardot était agacée, mais devaient bien sentir qu’ils étaient nécessaires à son statut de star ».

Depuis le début de la semaine, d’éminents spécialistes se relaient pour nous expliquer le triomphe de « Sarko marque globale ». Pas besoin d’être un spécialiste du marketing pour constater comment, depuis cinq ans, il occupe tous les esprits, comment il est parvenu à sommer quarante millions de citoyens à se positionner avec lui ou contre lui. Pas besoin d’être un spécialiste pour voir comment une « erreur de com’ » devient un incroyable « coup de com’ », qu’il est le premier politique à réussir ce que seules Garbo ou Bardot ont réussi : obséder au point de faire parler le plus de lui en disparaissant, en se mettant « en retraite » du monde.
Une autre dépêche dans les journaux d’hier nous apprend que Brian Molko, le chanteur de Placebo a posé plainte contre « Voici », non pas tant pour « violation de la vie privée » (il laisse ça aux Royal – Hollande), mais parce que le cliché le montrant avec une poussette à la main dans les allées du zoo de Vincennes sonne horriblement hétéro-beauf et selon ses termes, « nuirait à son image de marginal ». En gros, il n’arrive pas à faire scandale. Ouaaaah ! La bonne blague ! Ça se dit rock star ambiguë, sulfureuse, magnétique, déviante, androgyne, trouble, bi, gothique, queer… et ça n’a même pas lu Oscar Wilde ! Ça ne sait même pas qu’ « il y a quelque chose de bien pire que l’on dise du mal de vous, c’est que l’on ne parle pas du tout de vous » (je cite de mémoire). Alors que le petit Nicolas, lui, il le sait très bien depuis qu’il a quatre ans. Sans même avoir eu besoin de lire le poète victorien, il préfère qu’on le déteste, plutôt qu’on l’oublie. Et en plus lui, Nicolas, il sait très bien qu’aujourd’hui, le seul marginal, le seul qui provoque le scandale dès qu’il apparaît, c’est le milliardaire.

mercredi 9 mai 2007

Ce monde-là bientôt englouti

Le promeneur parisien est parfois saisi d’un (léger) vertige, quand il croise sur les façades parisiennes des petits traits horizontaux marquant le niveau de la crue de la Seine en 1910, et qu’il imagine que des barques ont navigué dans les rues du centre de Paris. Vertige ressenti à l’échelle XXL à la vision de ces plans stupéfiants dans Still Life (Jia Zhang Ke 2007) montrant le futur niveau des eaux à 156,3 mètres, sur les façades de la ville bientôt engloutie.

Car les vrais héros des deux derniers films sont les paysages contemporains : vallée bientôt enfouie, chantiers de démolition de Still Life (2007) et parc d’attractions de The world (2005). Paysages paradoxaux, car annonciateurs d’une mutation, mais d’une mutation « à l’envers ». Il y a des chantiers prométhéens dans Still Life, mais on y démolit bien plus qu’on y construit. Et si The world prend acte de l’émergence des non-lieux contemporains. Ce fameux parc, d’un artifice grossier et triomphant, existe coincé entre des autoroutes et des chantiers d’immeubles standardisés.

Il se dégage pourtant une certaine harmonie dans le regard porté sur ces paysages.

Plus de 350 ans séparent ces deux images (à gauche, le Pont de Six de Rembrandt), et pourtant, elles semblent voisines. Surtout dans l’échelle qu’elles donnent à la figure humaine. Dans l’image de droite, il est frappant de voir à quel point l’employé du parc semble échappé de la gravure de gauche. Plus proche d’un paysan du dix-septième siècle que d’un winner du vingt-et-unième, il ne peut pas être chose qu’un témoin incrédule d’un monde façonné sans lui.

Où donc trouver sa place, dans ce monde factice ?

Dans The world, l’espace social est en sous-sol, dans les souterrains. Les coulisses grouillants du parc ne sont même pas backstage, mais understage. Aujourd’hui, les pro-Chinois ne clament plus : « cours camarade, le vieux monde est derrière toi », mais « le nouveau monde est au-dessus de nous ». Les personnages de Jia Zhang Ke sont toujours les derniers survivants d’un monde voué à être englouti.

Mais la mutation et l’engloutissement travaillent le cinéma de Jia Zhang Ke, non seulement sur le plan thématique, mais aussi sur le versant du traitement de l’image, comme en atteste ce fondu-enchaîné.

Travelling dans le couloir qui s’achève avec l’irruption d’un jet d’eau, qui devient lui-même une matière pixellisée d’où naît l’image digitale. Entre les deux plans, le personnage de la princesse à la robe de mariée est passée d’un être de chair à sa représentation dans un mur d’images. Morphing du plan cinématographique vers l’image télévisuelle, image sans chair et sans échelle. Comme le parc. L’engloutissement à l’œuvre dans le monde contemporain – et dont prend acte le cinéma de Jia Zhang Ke - est aussi celui qui noie le monde réel sous le tout-venant des images.

Un point de vue complémentaire sur le cinéma chinois dans cet excellent blog

lundi 7 mai 2007

Flagrant délit de copinage

Mon ami Oan Kim expose au Centre Culturel Coréen (2 avenue d’Iéna) jusqu’au 23 mai.
Les photos d’Oan Kim sont soient très noires, soit très blanches, plutôt du « noir ou blanc » que du « noir et blanc ». Cette façon de pousser les contrastes fait naître un regard à la fois embrumé et ébloui sur une urbanité ordinaire, qui acquiert soudainement une dimension quasiment fantomatique. Peu de figures humaines, si ce n’est des silhouettes devant des façades qui paraissent sorties de décors de films muets, tant celles-ci se résument souvent à des à-plats ou à des volumes peu dégrossis.
La matérialité de la ville n’est pas tant rendue par une ambiance ou un pittoresque de rue que par une attention portée à son caractère insolite, éphémère, périssable voire sale. Ce sont une flaque, un chiffon abandonné, de la neige en train de fondre qui captent la lumière et l’attention du spectateur. Rien de spectaculaire là-dedans, simplement un effort réitéré pour révéler, à l’échelle de « l’infra-ordinaire », le sentiment d’inquiétante étrangeté tapie dans tous les coins ordinaires de la ville

Oan Kim est membre du collectif photo MYOP (porfolios visibles sur le site www.myop.fr), et c’est, peut-être de tous ses collègues photographes, à lui que s’applique le mieux cet adjectif. Ce n’est pas qu’il soit un manche, mais la vision de ses photos est toute proche d’une expérience que seuls ceux qui n’ont pas une vue parfaite peuvent comprendre. Retirez vos lunettes. Froncez vos sourcils. Vous cherchez à vous concentrer sur les formes et les objets devant nous. Vous avancez comme un somnambule, ou comme quelqu’un qui cherche à sortir du brouillard. C’est sûr. Vous voyez moins bien, mais votre perception élimine les fioritures. Vous ressentez avec plus d’acuité les reliefs et les contrastes. Vos yeux ont besoin d'agripper les matières pour les reconnaître. Votre vue devient tactile. Et partant, vous voyez à la fois mieux et moins bien. Vous voyez mieux les choses dont vous pensiez qu’elles ne méritaient même pas d’être regardées. Vous êtes un somnambule voyant. Vous êtes sortis de votre brouillard. Vous avez croisé le regard d’un photographe.
L'une de mes photos préférées est une vieille photo, qui n'est pas dans l'expo. Elle s'intitule "Montagne" et donne une dimension tout à fait inattendue à un carrefour parisien que j'ai arpenté des milliers de fois.

Tacotac électoral

samedi 5 mai 2007

The day before

Y’a pas de justice et Montebourg ne sera jamais sans doute à la Justice. Il n’y aura pas de Présidence Royal et ça ne dépotera pas, ou alors si mais comme on pouvait le craindre.
On aimerait tellement y croire, mais quelque part, c’était écrit. Tellement dangereux d’utiliser un slogan avec une double négation : « Demain ne se fera pas sans toi », si apte à être lu de manière incomplète.
Hier au matin, sur France Inter, douche froide auditive. Débat entre Razzye Hammadie (Président des MJS) et Fabien de Sans-Nicolas (son nom est un gag, mais son humour est celui de sa fonction, Président des Jeunesses Populaires). Toute fin de campagne sur les genoux. Le portable de Razzie à bout de batteries. Réduit au silence. Parole épuisée. Parole inaudible. Parole qui n’atteint plus, laissant le champ libre à Sans-Nicolas, ventriloque de Nicolas, dans le même numéro de puissant jouant à la victime (« Oh, que Libé, Marianne et Marianne James sont méchants avec moi ! »). Même plus une relève de génération, mais du pur clonage. Pas étonnant de la part du candidat de la génétique. L’impression d’un disque parti pour durer cinquante ans.
Mais après tout qu’attendre d’une France où le film le plus vu est celui de Luc Besson et le livre le plus lu celui d’Eric Besson ?

vendredi 4 mai 2007

Vitale imposture

Parce qu’il n’arrive pas à mont(r)er son dernier spectacle, le danseur Thierry Baë fait croire aux directeurs de festival qu’il y conviera les grands noms de la danse contemporaine. Dès qu’il lâche les noms magiques de Mathilde Monnier ou Josef Nadj, le commanditaire s’avoue « vivement intéressé par la proposition » alors que trente secondes auparavant, il cherchait quels termes diplomatiques employer pour enrober son refus. On a beau donner dans l’avant-garde, on n’en est pas moins soumis à la tyrannie du bankable.
C’est la première séquence d’un film (un moyen-métrage qui tient très bien le coup tout seul) inséré au milieu du Journal d'Inquiétude de Thierry Baë (au Théâtre de la Bastille jusqu'au 5 mai). La suite du film, d’un humour teinté de cruauté, montre les tentatives d’approche du danseur vers les « stars » mises devant le fait accompli, mais conciliantes car bien entendu, « c’est l’artistique qui prime »… jusqu’à la séquence finale dans les loges, qui nous fait partager l’angoisse du danseur juste avant… d’être démasqué ou de se sublimer.

A cause de la facture (journal de création en DV), ce film évoque immédiatement Alain Cavalier et sa fierté d’artiste « hors circuit », en autarcie, défiant, de sa modestie superbe, le monde et le temps. Certaines séquences rappellent également les films de Stephen Dwoskin , la caméra faisant corps avec le corps vieilli (« 45 ans, c’est normalement l’âge de la retraite, mais là c’est de la danse contemporaine » explique-t-il au médecin qui lui demande s’il n’a pas « pensé à se mettre en invalidité ») et fatigué du danseur.

Cependant, le film qui vient immédiatement à l’esprit, c’est l’un des films les plus singuliers de l’histoire du cinéma : Close up (Abbas Kiarostami 1990), dont le héros chômeur se fait passer pour un grand cinéaste pour vivre aux crochets d’une riche famille de Téhéran à qui il a promis des rôles dans son prochain film. Certes, les contextes et les enjeux paraissent peu comparables (Sabzian le héros de Kiarostami a fait de la taule pour ça et le maître iranien a même retardé la date de sa libération de quelques jours pour pouvoir filmer sa sortie. Baë peut juste avoir l’air de vouloir faire un pied de nez au microcosme). Il n’empêche. Ces deux films se nourrissent du récit d’une imposture suprême menée au nom de l’art. Quelque chose de vital se joue chez les deux protagonistes, dans leur quête de légitimité à la création. Un autre point commun de ces deux films est leur instabilité. Dans Close up, les reconstitutions du « fait-divers » alternent avec des images documentaires de « l’affaire ». Chez Baë, on ne sait jamais non plus si ce que l’on voit à l’écran est « vrai » ou « faux », du documentaire ou du joué, de l’enregistré ou du reconstitué, mais après tout, peu importe, car cet entremêlement de strates démonte, mieux que tout, les faux-semblants d’une société ou d’un milieu.

S’il y avait bien un film qui paraissait absolument unique par sa procédure et par ses circonstances de fabrication, c’était bien Close up. Et voilà qu’il trouve une descendance inattendue, là où on l’attendait le moins, sur une scène parisienne. Depuis, Thierry Baë a poursuivi ce spectacle avec un nouveau volet filmé et dansé où son rôle de danseur est repris par Denis Robert (le journaliste mal rasé de Clearstream). Cela a l’air de repousser les limites du surnaturel. Si quelqu’un a des informations…

Body Language

Pour garder son calme face à la parole combattante de Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy tripotait et s’accrochait à son stylo. Quel régal pour les psychanalystes ! Tout le monde l’avait remarqué dès les premières minutes du débat (de même que les regards bifurqués de NS), mais il fallait qu’un éminent « gesticologue » nous fasse cette révélation sur France Info, mercredi soir sur le coup de minuit. C’est quoi un « gesticologue » ? Apparemment un spécialiste de la « science des gesticulations », mais c’est la première fois que j’entends un nom pareil. Il était temps qu’on fasse appel à lui.
C’est vrai que chacun des deux candidats peut se définir par son rapport au corps, pas tant le leur propre que ceux qui « hantent » leurs discours. Les pics médiatiques de SR ont eu trait aux handicapés : la main conciliante sur l’épaule de l’homme en fauteuil sur le plateau de TF1 puis sa saine colère lors du débat. Elle-même se voit sans doute comme un médecin au chevet de la France, ce grand corps (social) malade dont les organes vitaux (école, système de santé, logement, emploi, environnement, retraites, solidarité) seraient atteints mais dont la colonne vertébrale républicaine tient encore vaillamment le coup. NS, lui, n’est pas du genre à s’apitoyer. Il est petit, certes, mais son corps est triomphant. Il se voit comme le champion de la politique. Il admire les sportifs qui, eux-mêmes, lui renvoient la pareille. Il a dit et répété que son gouvernement, ce serait son équipe de France. Pour lui, seule la victoire est belle, peu importent les moyens, et dans sa vision binaire de la société, pas de pitié pour les losers.
Vision peut-être simpliste, mais quand, après six mois de campagne, on a épuisé toutes les analyses, toutes les exégèses, heureusement qu’il nous reste le langage corporel. Dire qu’il a fallu attendre la toute fin de campagne pour qu’on nous sorte le « gesticologue », spécialiste dont on ignore encore la spécialité. Est-ce que ça existe vraiment la « gesticologie » ? Est-ce que c’est composé d’un tiers d’ergonomie, d’un tiers de psychanalyse, d’un tiers de sémiologie et d’un quatrième tiers d’un peu tout le reste ? Le titre de sa thèse est-il « prolégomènes à la gesticologie, science des gesticulations et des débordements corporels » ? Est-il, comme Régis Debray avec la médiologie, le seul spécialiste mondial d’une science qu’il a lui-même inventé ? Dans ses rêves les plus fous, donne-t-il la leçon inaugurale au Collège de France du haut de sa chaire de « gesticologie » ? Toutes ces questions ne pouvaient pas rester sans réponse. Hier matin, je google donc « gesticologue ». Et là… Rien de rien. Page blanche sur fond blanc. « Aucun document ne correspond aux termes de recherche spécifiés. Essayez d’autres mots. Utilisez des mots plus généraux ». Expérience du vide et du vertige sidéral. Pas une occurrence. Pas une évocation. Pas un pet de mouche dans la galaxie de l’univers global virtuel mondial…. Ce serait donc ça un « gesticologue » ? Quelqu’un avec une voix, mais pas d’existence ? Quelqu’un qui dit trois mots et qui ne laisse plus une seule trace derrière lui ? Quelqu’un sans corps ?

mercredi 2 mai 2007

39 ans

Si la France n’avait pas connu Mai 68, personne n’aurait dit : « Tout est politique ». Du coup, beaucoup moins de monde se serait intéressé à cette campagne présidentielle. Les salles des fêtes des sous-préfectures seraient encore trop grandes pour les meetings. L’assistance clairsemée découragerait les candidats. La participation au premier tour serait passée en dessous de 35 %, encore moins qu’aux Etats-Unis qui, pourtant, vote en semaine. De toute façon, en France, on commence à avoir l’habitude. On perd 10 points de participation à chaque élection depuis 1974. Il n’y aurait pas eu de débat de l’entre deux tours, ou alors il aurait été animé par Dechavanne, et l’on aurait tiré les sujets au sort en lançant la roue de la fortune comme on l’a fait à la télé américaine avant l’élection du gouverneur de Californie entre Schwarzy et Arnold de « Arnold et Willy ».
Si la France n’avait pas connu Mai 68, l’inventeur du slogan : « Faites l’amour, pas la guerre » aurait été enfermé pour incitation à la débauche. Son patrimoine génétique aurait été étudié pour tenter d’isoler le gène de la débauche. Ces recherches infructueuses mobiliseraient tellement de crédits qu’il n’y aurait plus rien pour les autres chercheurs. De toute façon, on commence à avoir l’habitude. Il n’y a plus de crédit dans aucun Ministère, sauf au Ministère de la Défense, qui voit ses crédits sans cesse rallongés. Il faut bien financer l’embourbement français au sein de la coalition en Irak.
Si la France n’avait pas connu Mai 68, personne n’aurait été là pour critiquer les banlieues bétonnées. Ceux qui évoqueraient « le droit à la ville » et un cadre de vie décent se verraient rétorquer par le GNPBA (Groupement National des Promoteurs, Bétonneurs et Asphalteurs présidé par la première société française du CAC 40 LagaBouygues) que « la ville, on y bosse ou on la quitte ». Et ceux qui ne l’aiment pas n’auraient qu’à aller s’entasser dans toutes les cités des 4000 de France, toujours à moins d’un kilomètre du centre-ville. A Paris, la Seine ne serait plus qu’un canal, car elle serait maintenant bordée par des « 2x8 » voies sur berges ultra rapides. Le modèle serait transposé avec succès sur le canal Saint-Martin, totalement mis à sec, ce qui, avantage supplémentaire, repousserait aussi bien les bobos que les SDF vers la périphérie.

C’est vrai que la France sans Mai 68, elle serait quand même plus simple et moins prise de tête. Une France sans intellectuels de gauche, sans pétition, sans critique, sans Deleuze, sans Foucault, sans Bourdieu, sans Debord, sans Baudrillard, sans Derrida, sans empêcheurs de penser en rond, sans amphi bondé à la fac de Vincennes où on est tellement mal assis et où c’est pas chauffé l’hiver, sans rhizome, sans linguistique, sans intertextualité, sans transdisciplinarité (tu vois, moi aussi, j’en connais des mots qui font seventies), sans Centre Pompidou (mais quelle mouche a donc piqué le Premier Ministre de 68 pour qu’il prenne au sérieux les charlatans de l’art contemporain ?), sans contre-culture, sans happenings, sans performances, sans théâtreux chiants, sans intermittents du spectacle, sans Ariane Mnouchkine, sans Peter Brook, sans films imbitables de Godard, sans bavardages nombrilistes d’Eustache, sans marmonnements de Garrel, sans trip de Clémenti, sans Jean-Patrick Manchette, sans Daeninckx, sans Pouy, sans tous ces auteurs mal rasés (et sans doute alcoolo sur les bords) de la Série Noire, sans documentaires, sans festivals associatifs, sans scènes nationales, sans festival off d'Avignon, sans quinzaine des réalisateurs, sans délires de Brigitte Fontaine, sans Coluche, sans « Charlie Hebdo », sans Brétécher, sans « Echo des Savanes », sans Reiser, sans « Libé », sans « Actuel », sans tous ces écrivains, ces musiciens, ces cinéastes dont on aurait découvert l’existence au détour d’un article de l’une de ces publications si mal écrites et si puérilement provoc, sans « Rock et Folk » non plus, sans rock, ni folk, ni punk d’ailleurs….

Oui, c’est vrai. S’il n’y avait pas eu Mai 68, on se serait posé moins de questions. Notre vie aurait été tellement plus tranquille… tellement plus chiante et cloisonnée aussi. Dans les librairies, il n'y aurait que des livres de déclinologues (ils auraient bien trouvé un autre bouc émissaire que Mai 68 pour l'accabler comme responsable de tous les maux de la France). Heureusement, dormez braves gens, chaque soir, un film des Bronzés passe à la télé pour détendre la population, mais quand je le vois, ce soir, il ne ressemble pas au souvenir que j’en avais. Ah oui, c’est vrai, on a coupé toutes les scènes avec Balasko, la gauchiste de Cachan.

mardi 1 mai 2007

Va va voum

Un générique, c’est une entrée en matière, un moment de transition qui permet d’acclimater l’esprit d’un spectateur à l’univers qui va se déployer sous ses yeux. Celui de Lost Highway (David Lynch 1997) ne prend pas de gants avec le spectateur. Accélération immédiate. Démarrage pied au plancher. On est en voiture, mais ça tangue comme sur un bateau. Slalom nocturne sur la ligne jaune. Les titres jaunes viennent du fond de la perspective et nous sautent à la figure. Sur la bande-son, Bowie hurle I’m deranged. Difficile de faire plus minimaliste et plus explicite en même temps. On sait tout de suite de quoi va traiter le film : une trajectoire borderline et aveuglée lancée à fond les ballons.
Je ne pensais pas retrouver de telles sensations devant un autre fragment de film jusqu’à ce que je découvre, dans l’expo de Beaubourg Airs de Paris le film de Thomas Demand : Le Tunnel (1999). Que nous montre ce film ? Un passage dans un souterrain. Un travelling en voiture dans le tunnel du pont de l’Alma. Le dernier travelling de Lady Di. Sauf que là, nous sortons du tunnel. Le temps de reprendre sa respiration… et pof, on replonge déjà. Car le travelling recommence. En boucle. Un cauchemar dont on n’arrive pas à sortir. Mais cette boucle, en est-ce vraiment une ? Pas tout à fait. La vitesse n’est pas la même. Ça semble avoir accéléré. Et puis, comme chez Lynch, ça paraît divaguer aussi. Bande son à l’avenant : scie murmurée d’infrabasses. Et puis à y regarder de plus près, Ce n’est pas la seule résonance lynchienne. Car ce travelling n’a pas été tourné sur les lieux du fatal crash princier…. mais à l’intérieur d’une maquette. Les piliers sont en carton, la route en papier noir. La maquette est un modèle de réalisme et pourtant, cet hyperréalisme (trop propre, trop aseptisé) accroît le malaise.
Pourquoi ces deux séquences sont-elles si éprouvantes pour le spectateur mais aussi si enivrantes ? Sans doute parce que la catastrophe est inéluctable, déjà présente mais jamais manifeste à l’écran. Frustration de la catastrophe plus effrayante que la catastrophe elle-même. On craint toujours qu’elle ne survienne, mais le noir enveloppant, après nous avoir inquiété, nous protège aussi d’elle.
Deux séquences, deux cabotages speedés, deux plongées dans l’inquiétude. Quinze secondes, pas plus, pour, en un coup de toboggan, foncer tête la première, tous repères perdus, en pleine exploration d’un inconscient.

En plus: Une belle liste de films qui intéressent les artistes.

En ce jour de fête du travail

Les cartels de l’exposition de Beaubourg Airs de Paris stipulent que la quasi-totalité des artistes exposés sont nés quelque part et « vivent et travaillent » autre part.
Ce serait donc ça être artiste ? Devoir partir de chez soi pour entamer un long périple initiatique dont chaque œuvre serait un jalon ? Un périple où l’on « vit et travaille » de manière continue ? Il y a dans cette formule « vit et travaille » une injonction faite à l’artiste de ne pas séparer ses heures de vie et ses heures de travail, de ne pas les compter ou, en tout cas, de les agréger à sa propre vie, voire carrément de faire de sa propre vie une œuvre d’art (Sophie Calle, Nan Goldin). Cette formule « vit et travaille » consacrerait donc tous les clichés romantiques liés au statut de l’artiste : nécessairement, si ce n’est en exil, au milieu de son périple, nécessairement obsédé par son art 24 heures sur 24, nécessairement dans la transfiguration de sa propre expérience.
Cette formule « vit et travaille » renvoie également à deux titres de Pavese, celui de son journal posthume Le métier de vivre (1952) et de son recueil de poésies Travailler fatigue (1936). Titres programmes, formules magiques, mais non dénués d’inquiétudes, quand on connaît le destin suicidaire de l’écrivain. C’était donc que la vie était, pour lui, un métier bien fatigant...
« Vit et travaille… » En cette journée de 1er mai et de la surenchère autour de la « valeur travail », voilà peut-être simplement un beau programme de vie : « vivre et travailler » dans le même élan, dans la même dynamique, la même préoccupation… et tant pis si ça fait cliché. Après tout, les artistes ont déjà pris de l’avance car, au sein de l’exposition, Mircea Cantor nous informe qu’elle « vit et travaille sur la Terre ». Quant à Koo Jeong-a, il « vit et travaille partout ». Prend-il déjà de l’avance en s’affirmant comme artiste délocalisé ? S’ouvre là un autre débat.
PS: Plus que cinq jours pour fêter le 39eme anniversaire de Mai 68. Après, ça risque d'être hors-la-loi... mais qui a dit qu'il fallait se résigner?