mardi 24 avril 2007

Là où le cinéma ne va pas : du côté de la danse

Les moments de cinéma qui ont à voir avec la danse sont sans doute parmi les plus beaux. Mais si c'étaient les plus rares ?

Dans une interview récente au Monde, le fort honoré Christophe Honoré s’étonnait que les cinéastes français ne fassent jamais appel aux chorégraphes contemporains. Quelle dissymétrie flagrante, en effet, entre les praticiens de ces deux disciplines ! Il y a quelques semaines, Nasser Martin-Gousset proposait un Péplum tonique et furibard au Théâtre de la Ville. Edouard Lock –La la la human steps – accompagne toutes ses créations de courts-métrages qu’il a réalisés. L’art de la citation sonore d’Angelin Preljocalj découle en droite ligne de celui de Godard… And so on… Les exemples foisonnent. Alors qu’on ne compte plus les chorégraphes formés, nourris, hantés par le cinéma, quels sont les cinéastes d’aujourd’hui influencés, voire simplement intéressés par la danse ?
Ces dernières années, il y a bien eu l’invitation lancée par Claire Denis à Bernardo Montet et le beau pont lancé vers une symbiose entre danse et cinéma par Beau Travail (1999). Il y a aussi eu Mods (Serge Bozon 2002), sa fierté de film auto-produit avec les économies du réalisateur (comme un premier vinyle), ses chiches chorégraphies (de Julie Desprairies , ses danseurs étriqués et ses refrains rageurs, film peut-être poseur, mais dont la pose (et l’impossibilité d’en sortir ?) est justement le motif et le sujet. Hormis ces deux ovnis, quoi d’autre ? Dans la foulée de Huit Femmes (François Ozon 2002), on a vu beaucoup de films avec des chansons jouant continuellement sur la reconnaissance tubesque, le second degré et l’ironie facile, mais, depuis combien de temps n’y a-t-il pas eu, dans la production française, un beau moment dansé, ressenti au premier degré, dans la pureté de l’instant, un moment aussi vibrant que :

Cette belle initiation de mambo que donne une jeune fille souriante à un garçon si droit dans la vie, mais si gauche quand il s’agit de danser. Mains dans les mains, yeux dans les yeux, regards dans la caméra, complices quand même, ce sont les derniers moments de leurs vacances. C’est presque à la fin d’ Adieu Philippine (Jacques Rozier 1962)

Le madison simultané d’un trio désaccordé au milieu de Bande à part (Jean-Luc Godard 1965) et le remake de cette séquence dans Simple Men (Hal Hartley 1993) vers une danse difficile à décrire, si ce n’est par la belle nervosité électrique qui anime le trio. Normal. Quarante ans plus tard, ce n’est plus sur le son d’un orchestre de guinguette qu’évolue le trio de danseurs, mais sur « Cool Thing » de Sonic Youth, groupe difficile à décrire si ce n’est par la belle nervosité électrique qui continue à habiter ce quatuor.

Le twist dégingandé de Vittorio Gassman, seul danseur dissonant et individualiste sur la piste du dancing du Fanfaron (Dino Risi 1950). Il y a beau avoir cinquante danseurs autour de lui. Le spectateur n’a d’yeux que pour lui. En maltraitant la danse, il la réinvente. (cf photogramme tout en haut).

Bref, dans le cinéma récent, il me manque ces moments où les mouvements du corps parlent avant les mouvements de la psychologie. Ces moments assez peu descriptibles sur le papier. Ces moments qui saisissent un élan, une jeunesse, une fougue. Ces moments qui, sans doute au moment de la prise, étaient intimement partagés par les acteurs comme par le cinéaste.

Mais ce n’est pas uniquement dans les « numéros chantés et dansés » que l’apport de la danse au cinéma peut se mesurer. Finalement, quand une conception de mise en scène est marquante, elle a toujours à voir avec la chorégraphie.

Prenons l’exemple des Amants Réguliers (Philippe Garrel 2005). Si le film se présente dans une veine littéraire romantique absolutiste, il m’intéresse surtout par ses moments sans dialogues. Il y a déjà cette très belle scène de boîte de nuit, plus belle bande-annonce de tous les temps, chorégraphie d’entrées et de sorties de champ, chorégraphies de visages radieux, de costumes sombres et de robes blanches qui tombent pile sous la lumière. Chorégraphie où tout paraît réglé, mais en même temps toujours à la limite du foutraque. Et cette conception chorégraphique irrigue l’ensemble du film, en particulier durant les scènes de barricade. L’attente au pied de la barricade, les assauts menés en groupe, les poursuites puis les jeux de chat et de la souris avec les CRS, quatre mouvements (au sens musical), quatre rythmes de déplacements, de cadrages et de montage pour décrire un moment historique en train de s’écrire dans la rue.

Ce que la danse apporte aussi, c’est aussi un autre humour, un humour particulier assez éloigné de celui répandu à la télé et au ciné, un humour légèrement incrédule. C’est celui de cette pièce d’Andreas Rost Solo für Ramallah http://www.monitoranimation.de/dltv/rost.html . S’agit-il là d’un pur documentaire ou d’un happening de vidéaste ou de danseur ? L’indécision du statut des images nous pousse aux questions. Qui est ce policier que nous voyons se contorsionner, comme agité par des élastiques invisibles ? Un danseur refoulé ? Un hurluberlu ? Un amateur éclairé ? Dans son métier, agit-il tous les jours comme cela ? A-t-il été rétrogradé à la circulation à causse de son tempérament incontrôlable ? Et pourquoi la population autour de lui qui traverse ce carrefour paraît-elle faire comme si de rien n’était ? Autant de questions agitées par cette vidéo. Bien la preuve qu’un parti pris chorégraphique peut faire naître de multiples pistes fictionnelles.

10 commentaires:

sandrine a dit…

Le cinéma va souvent du côté de la danse, me semble-t-il. Daney regrettait à la fin de sa vie de ne pas s'être suffisamment intéressé à la danse contemporaine qu'il découvrait sur le tard. Elle entretient tant avec le cinéma : L'inscription des corps dans l'espace, l'interaction avec l'environnement et les partenaires de jeu (si tant est que le réalisateur laissent à ces corps la liberté d'inventer leurs mouvements secrets au sein du cadre). Tout ceci est proche du "contact improvisation". Tu cites Honoré très justement. Son "Dans Paris" est pour moi un "film dansé" à part entière, même si l'on n'y danse pas. As-tu vu Blush de Wim Vandeykebus ?
Tu passes sous silence les comédies musicales car ce n'est pas ton objet ici. Mais je pense aux films de Ducastel et Martineau. En revanche, oublions Les Témoins et sa scène de danse collective du début. En même temps, ce qu'il y a de beau avec ces séquences dansées, c'est qu'elles sont très fragiles, pouvant varier entre sublime et ridicule. Un corps qui danse est toujours un peu précaire.

Croclothilde a dit…

Bonjour, juste une remarque/correction éventuelle : il me semble bien que Johanna Preiss danse effectivement sur une moquette épaisse "dans "Dans" Paris" ou alors c'était tellement dansé en effet que je l'ai rêvé!

Joachim a dit…

Evidemment, chère Sandrine (et aussi chère Crocothilde dont je crois deviner l'identité) que le cinéma a à voir avec la danse.
Les exemples ne manquent pas. Les corps burlesques, les farandoles felliniennes, l’inscription des corps dans les paysages chez Anthony Mann, le foutoir collectif dans « la Ricotta » de Pasolini, les trajectoires d’Iosseliani, les prières panthéistes au début du « Nouveau Monde », les travellings infinis de « Gerry » et d’« Elephant », la procession musicale dans « Shara » de Kawase, les combats et les poursuites chez Johnnie To, and so on… Dans une note plus ancienne, je fais l’éloge de « Walkower » de Skolimowski, film invisible mais étonnante et absolue chorégraphie. Mais en égrenant ces exemples, je me rends compte que tous ces films reposent sur des très forts partis pris de mise en scène (parti pris qui s’étendent au film dans son ensemble et pas uniquement à quelques morceaux de bravoure) et que l’arbitraire de ces parti pris « libère » incroyablement leur cinéma. Et ces parti pris risqués, ces « paris de mise en scène » qui inscrivent le cinéma davantage du côté de la danse et du langage des corps, j’ai quand même du mal à les trouver dans un cinéma qui se fait à côté de chez nous, disons le cinéma français fait par les trentenaires et les quadras, bien plus obsédé par la « justesse » ou la « mesure » que par l’élan ou le débordement.
Les quelques exemples que je cite dans le billet restent évidemment très subjectifs, mais ils restent inscrits en moi car j’ai vraiment eu le sentiment de « décoller » quand je les ai découverts, impression que je ressens souvent au Théâtre de la Ville, même assis sur un strapontin du rang W.

Sinon, en France, il y a peut-être aussi Tony Gatlif, mais je n’ai vu qu’ « Exils » et ça m’a paru plus relever de la captation, de la caméra embarquée au milieu de la mêlée, que de la vraie mise en scène. Les musiciens et les danseurs travaillent dix fois plus que le réalisateur. Quant à « Dans Paris », je trouve le film agréable mais beaucoup trop obsédé par le cinéma et une quête de filiation glorieuse pour que je sois vraiment ému. Ses « partis de mise en scène » doivent toujours être validés par des exemples pris chez les aînés, comme un gamin qui demanderait sans cesse la permission de pouvoir être insolent. Gageons qu’un jour, il n’aura plus besoin de pères.

Quant à Vandekeybus, j’avoue mon ignorance n’ayant vu ni spectacle ni film du bougre. J’ai découvert hier la note que tu avais écrite sur lui, il y a deux ans. Ça devait promettre !

Croclothilde a dit…

Je sens qu'on va bientôt en arriver à la danse sans corps - au corps
sans organe qui danse à travers le cinéma seul... J'en reste néanmoins à
la boîte (noire) de nuit de "Traquenard" ou de mon "Samouraï" préféré
avec ses danseuses qui sont bien sûr davantage des chanteuses incarnées!
Bref, je vous laisse donc poursuivre plus habilement que moi...

Croclothilde a dit…

Je voudrais encore ajouter, au risque de me vautrer dans la banalité vis-à-vis de vos dissertations éclairées, que c'est en 1892 que Léon Bouly a déposé le brevet d'un appareil nommé "cinématographe Bouly" ET que Loïe Fuller http://gallica.bnf.fr/scripts/mediator.exe?F=C&L=6300816&I=1 présente sa première chorégraphie, la "Danse serpentine", à Paris. Deux manifestations simultanées du mouvement!

Joachim a dit…

Chère Croclot

Heureusement qu'un historien est là pour apporter un peu d'objectivité et de faits tangibles dans ces discussions basées sur des impressions de spectateur.
Et puis c'est vrai aussi qu'avec les danseuses de Melville font assez peu de mouvements, qu'on arrive à une oxymore intéressante: "la danse immobile" qui devrait sans doute faire l'objet d'une prochaine disserte.

Croclothilde a dit…

Une oxymore serait plus juste! J'attire votre attention sur le titre d'une communication d'Eric Méchoulan, en avril 1998, au Centre de recherches sur la littérature et la cognition (Paris VIII): «La vitesse de l'image fixe"!

Croclothilde a dit…

Pardon, précisément UN oxymore!

Joachim a dit…

Ma chère Croclot

Ouvre ton blog pour nous faire profiter de toutes ces communications universitaires si prometteuses.

La dernière danse a dit…

"Le cinéma va souvent du côté de la danse, me semble-t-il. Daney regrettait à la fin de sa vie de ne pas s'être suffisamment intéressé à la danse contemporaine qu'il découvrait sur le tard."
Merci Sandrine pour ce rappel, et merci surtout à Joachim pour ce très beau texte. Je suis tombée par hasard sur votre blog (en recherchant des infos sur Blush de Vandekeybus, qui je le ré-affirme est une merveille à voir et à revoir.)
J’ai été agréablement surprise de trouver des réflexions sur le cinéma et la danse.
Je partage complètement votre idée selon laquelle les moments de cinéma qui ont à voir avec la danse sont les plus beaux et les plus rares. Merci.
http://imagetemps.canalblog.com/