jeudi 31 décembre 2009

On finit le match

La belle équipe que voilà pour se souvenir de l'année ciné (sans ordre, simplement des justes positions sur le terrain) :


Gardien : Le miroir magique (Oliveira)
Souveraineté, expérience et limpidité des dégagements (fictionnels).

Libero : Tetro (Coppola)
Assurance dans les petits espaces, petite tendance à tricoter dans le lyrisme mais rattrapée par son autorité naturelle qui réoriente le jeu vers une inspiration retrouvée.

Défense centrale : Vincere (Bellochio)
Hargne contre l’adversité, grande lecture tactique du jeu de l’adversaire.

Couloir gauche : Inland (Tariq Teguia)
Couloir droit : Le chant des oiseaux (Albert Serra)
Deux explorateurs de territoires plastiques qui savent déjouer le surplace et conjurer avec détermination la menace de l’étroitesse de leurs périmètres pour ouvrir de nouvelles perspectives vers l'avant.

Milieux récupérateurs : Tokyo Sonata (Kurosawa) et Le temps qu’il reste (Suleiman)
Temporisation, endurance, sérénité, qualités de base pour une réinvention narrative. Deux films qui croisent le zeitgeist sans avoir besoin de le mimer sociologiquement. C’est qu’il ne sert à rien de lui courir après, il faut le faire venir dans les rets de son propre regard, de sa propre vision du jeu pour mieux le dribbler.

Milieu créateurs : Ce cher mois d’août (Gomes) et Les herbes folles (Resnais)
Prises d’élans sans filet, hybridations, improvisations, déconstructions, reconstructions. Une générosité des combinaisons et une vivacité des regards qui aèrent considérablement le jeu.

Attaque : Démineurs (Bigelow) et Inglourious basterds (Tarantino)
Nervosité, agressivité, témérité face au danger, mais surtout musicalité du rythme et un sens de la promptitude qui visent au plus net (nonobstant, comme chez tous les attaquants, un soupçon de roublardise et d'opportunisme mais whatever works, les gars) .


Douzième homme (impact player) : The wrestler (Aronofsky)
Agressivité, respect des consignes (ou plutôt de son programme de réalisation), donne tout d'emblée dans ses meilleurs quarts d'heure, avec la contrepartie d’avoir un peu de mal à tenir la distance.

Pour mettre de l'ambiance sur le banc (mais rentreront-ils dans le match?) : La bonne compagnie de Wendy et Lucy (Kelly Reichardt) et les Funny people (Judd Apatow), histoire d'entendre fuser des bonnes vannes contre l'ennui.

Hommage à Raymond Domenech avec le reste du banc en bleu pour arriver à une liste des 23 : Irène (Cavalier), Le roi de l’évasion (Guiraudie), Fais-moi plaisir (Moullet, euh non Mouret bien sûr), Les beaux gosses (Sattouf), OSS 117 Rio ne répond plus (Hazanavicius).

Pas retenu sur la feuille de match malgré l’indécente pression des supporters : Gran Torino (Eastwood)

Et pour en finir avec les croisement foot et cinéma, la trop fausse bonne idée de l’année : Looking for Eric (Ken Loach)

***

Equipe fantôme des films pas vus (ce qui relativise d’emblée ce petit jeu) : Toujours pas vus Ponyo sur la falaise (Miyazaki), Up (Pixar), Panique au village (Patar et Aubier), United red army (Wakamatsu), L'armée du crime (Guédiguian), La danse (Wiseman), Bellamy (Chabrol), Une religieuse portugaise (Green), qui tous ont eu droit à leurs petites citations dans un top ou un autre.

Meilleur film pas vu mais qui m'aurait sans doute intéressé pour des raisons extra-cinématographiques : Red riding trilogy pour le catalogue d'architecture brutaliste qu'il doit renfermer.

Ces précisions étant faites, continuons à distribuer les accessits :

Meilleur film qu’on s’est abstenu de voir par peur de faire descendre son réalisateur de son piédestal : Harvey Milk (Gus van Sant)

Meilleur cinéaste pour lequel on n’arrive plus à se motiver : Non, mon fils, tu n’iras pas voir le dernier Christophe Honoré.

Meilleur cinéaste qu’on n’arrive plus à suivre : The Soderbergh experience, quatre longs-métrages cette année et pas un seul que j’ai envie de voir.

Film le plus inégal, mais qui promet de nouvelles directions chez un cinéaste qui devenait prévisible : La fille du RER (André Téchiné)

Film le plus insituable (Fiction ? Documentaire ? Tourné quand ?) : Violent days (Lucile Chaufour)

Film le plus sans surprise : Limits of control (Jim Jarmusch)

Film le plus sous-estimé : La ville fantôme (David Koepp), charmante résurrection de la comédie surnaturelle.


Meilleur film que j’étais parti pour adorer et qui m’a trop déçu à l’arrivée : L’étrange histoire de Benjamin Button (David Fincher)

Meilleur film qui m'intriguait beaucoup au départ et dont il ne me reste pas grand-chose à l'arrivée : Les derniers jours du monde (Frères Larrieu)

Meilleur film qui avait tout pour m’excéder a priori et qui m’a bien ému à l’arrivée : Le père de mes enfants (Mia Hansen-Love)

Meilleur film que j'aurais aimé aimer : Bancs publics (Bruno Podalydès)

Meilleurs ( ?) films en petite forme de cinéastes qu’on a tant aimé : Etreintes brisées (Almodovar), Still walking (Kore-Eda), 24 City (Jia Zhang-Ke), Vengeance (Johnnie To).

Plus grand moment de solitude de l’année : Moi seul ronchonnant au milieu d’une salle en pleurs à la fin de Gran Torino.

Meilleure confirmation que j’ai peut-être un cœur de pierre : Oui, bon, Adventureland (Greg Mottola), c’est charmant (littéralement aim-able mais pas ador-able), mais de là à hurler au chef d’œuvre… (la dernière demi-heure est tout de même tout ce qu’il y a de prévisible, non ?)

Meilleur film que toute la critique aime sauf moi : 35 rhums (Claire Denis)

Meilleur film que tout le monde aime mais moi, mouaif : District 9 (Neil Blomkamp)

Meilleurs films que tout le monde aime et moi, ça m’embête pas de trouver ça pas mal même si c’est sûr, ça ne va pas très loin : Very bad trip (Todd Philipps) et In the loop (Armando Iannuci)

Meilleur film que personne (ou presque) n’aime sauf moi : Kinatay (Brillante Mendoza) et à un degré bien moindre Import/Export (Ulrich Seidl)

Meilleur film pour s’engueuler : Hadewijch (Bruno Dumont)

Meilleur film pour douter : A l'aventure de Jean-Claude Brisseau (s'agit-il d'un précis de sagesse érotomane ou de la meilleure résurrection du téléfilm coquin de M6, avec des coupures philo à la place des coupures pub ?)

Meilleur film pour se réconcilier : Irène (Alain Cavalier)

Meilleure résurrection de la série B (réinvestir un décor, durée ramassée, sens de l’ellipse qui n’exclut pas le plaisir de la digression) dans le film social français : Adieu Gary (Nassim Amaouche)

Meilleure caricature sympathique des années 60 : Good morning england (Richard Curtis)

Plus pénible caricature de la pseudo avant-garde des années 70 : Canine (Yorgos Lanthimos)

Meilleurs hommages aux années 80 : The wrestler (Mickey Rourke, jeux vidéos Atari et le catch, c’est un peu autre chose que Jackass sur MTV les petits gars !) ex-æquo avec
The pleasure of being robbed des frères Safdie (ou le plaisir de se retrouver en 1984, l’époque où le cinéma indépendant américain paraissait un continent si innocent).

Meilleur hommage aux années 90 : Les beaux gosses (jeux de rôles et Crados)

Meilleur hommage aux années 00 : Démineurs (ambiguïtés images réelles et virtuelles ; chaînon manquant entre série B et série télé ; adaptation de jeu vidéo qui n’existe pas encore).

Meilleur film dont on rigolera dans les années 10 : Considérant qu’il sera plus prudent d’attendre les années 20 pour se gausser sans risque d’Avatar, considérant par ailleurs qu’Antichrist est hors concours, remercions, histoire de nous faire encore quelques amis, Richard Kelly pour son indigeste Box.

Meilleur film que je rêvais de voir depuis des années et enfin, c’est fait : Médée (Lars von Trier 1982)

Plus belles pépites inconnues, (presque) invisibles découvertes cette année et dont il faudra que je parle un jour : Deux filles au tapis (Robert Aldrich 1981) et Dazed and Confused (Richard Linklater 1993).

Film le plus tranchant à l’image mais au propos assez attendu au fond : Public Enemies (Michael Mann)

Film le plus flou à l’image (à moins que ce ne soit la projection), au propos net mais aussi assez attendu : Les chats persans (Bahman Ghobadi)

Film le plus éteint à l’image comme au propos (nonobstant le très beau dernier plan) : 36 vues du Pic Saint-Loup (Jacques Rivette)

Ex-idoles de l’année : S’ennuie-t-on tellement à New York ? N’est-on jamais fatigué des « bons Américains » vieux-continentophiles ? Mon premier est un ancien combattant du punk qui a trop bon goût, filme ses vacances culturelles en Espagne avec ses amis cool. Mon second est tellement idolâtré chez nous qu’il en bâcle son retour à Manhattan, trop pressé de venir déjeuner à l’Elysée et de recruter la première dame pour son casting (certes, nous n'avons jamais vu de mauvais acteur chez lui mais ce geste sous-warholien est-il vraiment indispensable ?). Jim J. et Woody A., un peu de décence s’il vous plaît, reprenez-vous et débranchez vos pilotes automatiques, please.

Révélation critique de l'année :

En fait, Borat n'était pas une comédie (et Brüno sans doute pas plus). N'étant pas un drame non plus, c'était juste rien. Si même Allo ciné le dit, pourquoi le contredire ?

Concept critique de l’année : "La clitorisation de Madame Bovary dans l’œuvre de Ben Stiller", concept élaboré en commun et trop long à expliquer (mais cet article lève un peu le mystère).

Critique de l’année : celle-là qu'on croirait écrite par Charles Bovary, soit l'exact opposé de la fraîcheur du concept précédent.

Meilleur documentaire sur des acteurs : Funny people (Judd Apatow)

Meilleur documentaire sur une actrice et des non-acteurs : L’idiot (Pierre Léon)

Meilleur documentaire sur une chanteuse et des musiciens : Ne change rien (Pedro Costa) - sortie le 27 janvier 2010

Meilleur film qui sera sans doute meilleur en petits morceaux sur Youtube que d’une traite en salle : l'indigeste et démembré Thirst (Park Chan Wook)

Meilleur supplément DVD vu ailleurs que sur un DVD : Ce clip des Fiery Furnaces sur la genèse d’Easy Rider.


Meilleur bande-annonce involontaire : celle-là (trouvée sur le facebook de Riad Sattouf) pour La Famille Wolberg (Axelle Ropert)


Meilleur pilote de série vu au cinéma : Un prophète (Jacques Audiard)

Meilleur skyblog porté au cinéma : J’ai tué ma mère (Xavier Dolan)

Plus beau début : La partie domestique de Max et les maximonstres (Spike Jonze), alors que la suite, la partie véritablement fantastique verse davantage dans l'illustration psychanalytique de cette introduction inventive et enlevée.

Plus belle fin : Pour rester dans les monstres, la cruauté plastique des derniers plans de Barbe bleue (Catherine Breillat), ce qui me rend encore plus amer d'avoir loupé le début.

Plus beaux plans d'introduction et de conclusion se répondant dans le même film : Pour continuer sur un autre versant du conte, de la cruauté et de la psychanalyse, évoquons les splendides ouvertures et fermetures de Mother (Bong Joon Ho) - sortie le 27 janvier 2010

Meilleur film français tellement du milieu qu’à le considérer, c’est perpétuellement le verre à moitié plein ou à moitié vide : A l’origine (Xavier Gianolli)

Pires films français « de société » dont la vision d’un simple quart d’heure à la télé décourage déjà : Home (YAB) et La journée de la jupe (Jean-Paul Lilienfeld).

Meilleur film vu aux deux-tiers en 2009 et dont je me réserve le troisième tiers avec délice pour 2010 : Les 6 heures de Dieu seul me voit (version interminable) (Bruno Podalydès 1996).

Meilleur film aux deux tiers réussis, au troisième tiers fumeux et au quatrième tiers soporifique : Un Lac (Philippe Grandrieux)

Meilleur film réussi à 5% : Sur les 96 plans-séquences de Visage (Tsaï Ming Liang), c’est bien le diable s’il n’y en a pas trois ou quatre qu’on garde au chaud.

Meilleurs courts-métrages bien plus puissants que quantité de longs : Phantoms of Nabua (Apichatpong Weerasethakul) & Logorama (H5)

Meilleur sujet de court-métrage avec lequel on arrive quand même à faire un long : La fille la plus heureuse du monde (Radu Jude)

Meilleur film auquel on rajouterait, comme chaque année, une bobine : Singularités d’une jeune fille blonde (Oliveira).

Meilleur film qui pourrait durer une heure de moins ou cinq de plus, ce serait la même tambouille : Enter the void (Gaspar Noé)

Meilleure interruption intempestive qu’on aurait aimé voir quelques mois plus tôt :

« Michael, I’m really happy for you and Isabelle, let me finish but Los Bastardos (Amat Escalante) shown in Cannes 08, was the best Funny Games of all times, of all times ! »

Eh oui, Kanye, c’était à Cannes, et pas aux MTV awards, qu’il fallait monter sur scène !

Meilleure façon de se dire adieu et d'en conclure avec cet épuisement de (presque) tous les titres vus en salle cette année : En dansant les yeux dans les yeux comme la mère et la fille à la fin deFish Tank (Andrea Arnold).

Meilleure façon de ne pas se dire adieu : Penser aux réjouissances à venir en 2010 avec notamment la sortie (en-fin !) de La vie au ranch (Sophie Letourneur), comme celle du prochain Hong Sang-Soo (Like you know it all)...



... soit autant d'évènements qui auront du mal à nous faire sortir de notre bulle cinéphile, mais qui nous permettront, on l'espère, de nous retrouver, les amis.

mardi 29 décembre 2009

Prohibition

Pas le droit de fumer dans le métro. Pas même le droit de fumée sur les images dans le métro. Pas de fumée sans feu : après Sartre, Tati et Coco Chanel, Gainsbourg est la quatrième icône nationale à tomber au champ d'honneur de la censure tabagique de la RATP qui, ne tolérant aucun autre transport que ceux pris en commun, exige une affiche sans volutes. Mais malin comme il est, le grand Serge a déjà trouvé le moyen de déjouer l'hypocrite bannissement des plaisirs.

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samedi 26 décembre 2009

Dans le hot de Noël

Il fait froid, mais ce n'est pas une raison pour refuser le déshabillé. Suite (et fin provisoire?) du vrac intime de mes confessions érotico-cinéphiles.

Le détail vicelard que je suis le seul à remarquer :



Les traces de soutien-gorge sous les nuisettes des héroïnes de Du côté d’Orouët. (Jacques Rozier 1973) Pourquoi celles-là particulièrement ? Parce que ce film si post-68 dans l'esprit me paraît à ce moment-là faire preuve d'une pudeur presque excessive. J'y verrais même une infime entrave à l’immense naturel proverbial du cinéaste. Voilà bien en tous cas le film auquel il m’a toujours "semblé manquer une scène coquine" (quand bien même, un tel ajout dérogerait à l’esprit de ce « sea, girls and sun but no sex » dans lequel le désir rôde tout de même mais toujours sur le mode de la métaphore et de la légère cruauté).

A contrario, le film qui fait tous les efforts du monde pour paraître érotique et qui ne l’est pas pour un gramme :

Bien que j’adore le film et bien que j'y ai appris comment dire p.....ze en danois (obeknell), les scènes cochonnes des Idiots (Lars von Trier 1998) n’ont jamais rien éveillé chez moi. Il est clair que le regard médical et entomologiste du psychopathe danois n'aide pas trop à faire advenir le désir. Nous lui décernons donc le titre de "cinéaste le moins érotique du monde".

La scène érotique la plus inattendue :



Venant après une heure et trente-sept minutes d’un documentaire sur les circuits mondialisés de l’agro-alimentaire, ce malicieux strip-tease (visant à se débarrasser de tous les produits exploitant les richesses du Sud) d'Antonietta Pizzorno, l'épouse et complice de Luc Moullet dans la réalisation de Genèse d’un repas (1978) est aussi une introduction à une autre mise à nu : celle du documentariste, qui pour conclure son enquête livre à la fois son credo et les paradoxes tant intimes que politiques mis à jour par sa démarche.

Et tant qu'on est
dans le strip-tease, la vidéo inavouable vue X fois :

J’avoue ne rien connaître à la filmographie de la starlette X du moment, Meggan Mallone mais nonobstant son aimable vulgarité, j’aime assez la teinte burlesque de ce strip-tease dansé.




Bon, tout ça pour dire que sans préjuger des qualités d’actrice de la sexy-girl, je me demande si son charmant abattage ne la désignerait pas comme "l'actrice porno que j'aimerais voir un jour dans une comédie".

Et tant qu'on est dans les comédies, les quelques mots les plus empreints de sensualité :

«Not only Prokofiev, but also Ravel »… (Bo disant ça avec le Boléro en fond sonore) dans Ten (Blake Edwards 1979).

Et puis tout récemment :
"Elle espérait avoir affaire avec la petite qu'elle aimait bien, qui en prenant son pied lui donnait un vague plaisir". (La voix-off des Herbes folles décrivant, puisque ce n'est pas évident sorti de son contexte, l'activité d'un magasin de chaussures).

Et tant qu'on est dans les prises de pied, l'oeillade plus ou moins discrète qu'on n'oublie pas :

Shortbus (John Cameron Mitchell 2006), ça fonctionne comme un cabaret : chacun vient faire son numéro où coexistent transgressions et bons sentiments. Et ça se visite comme un squatt d'artistes en plein centre ville : ça a l'air d'une autre planète alors que c'est tout près de chez nous, on regarde ça avec une certaine envie, pensant qu'on aimerait être à leurs places au lieu de vivre nos vies bien tranquilles. Mais une fois la visite terminée, ne restent du film que quelques souvenirs épars, dont ces yeux-là, juste après l'amour :

.... "regard caméra post-orgasme" sans doute pas aussi décisif que celui de Monika (Ingmar Bergman 1952), mais qui reste néanmoins une oeillade troublante qui m'a suivi ces dernières années.

Et tant qu'on est avec elle:

Après enquête, il apparaît que le dit regard appartient à une charmante new-yorkaise du nom de Shanti Carson (état civil : actrice, cracheuse de feu, créatrice de mode), auteur d'une web-série sentimentalo-exhibitionniste Forever... for now, sorte de Sex and the city avec beaucoup moins de city et beaucoup plus d'autofiction. Je suis loin d'avoir tout regardé et je ne jurerais pas que tout soit d'un haut niveau, mais au-delà des (inévitables pour le genre ?) minauderies et complaisances, je perçois une nette franchise dans cette parole filmée, rendue pourtant ambivalente par le statut ambigu de ces images : jouées, réécrites ou improvisées et récoltées en direct ?



L'air de rien, je vois même dans cet épisode une maîtrise discrète dans l'art si périlleux de filmer les confessions sur l'oreiller : balancement entre pudeur (des images) et impudeur (des propos), frissons des rapprochements et frôlements des épidermes, profils perdus des visages, fragmentation des corps qui évoquent un art contemporain du blason. Le malaise qui pourrait se dégager de ces images est assez vite atténué, pas tant par l'instinct voyeur de l'internaute, que par la jovialité ou la bonne humeur qui s'en dégage. Rappelons que nous ne sommes qu'à quelques blocks de chez Woody Allen, et que pour être plus sexués, ces new-yorkais-là n'en restent pas moins tout autant perdus dans leur psyché. On reste toujours gré aux pensionnaires de Manhattan et Brooklyn de privilégier, comme issue à leurs névroses, plutôt l'éclat de rire que la crise d'hystérie.

Et puisque ces images redéfinissent la frontière entre les genres (tant cinématographiques que sexuels), restons dans le transgender :



... avec cet élégant montage (même si je ne suis pas fan de la musique) où les femmes jouent aux hommes mieux que les hommes. D'autant plus délectable que le trouble et l'autorité qui en émane s'évanouit dans le montage réciproque, davantage axé sur la dimension strictement comique du travestissement. J'attends donc un montage qui compilerait les attitudes "féminines" de Brando ou Mastroianni et en pensant aux "acteurs ou actrices qui pourraient être grimés en l'autre sexe", je ne cesse de me délecter de ce parallèle (que je suis peut-être seul à voir, mais tentons ) entre ces deux figures de l'androgynie :

Marcello dans Le Bel Antonio (Mauro Bolognini 1960) et Julie dans Victor Victoria (Blake Edwards 1981)
Tant que nous sommes dans le délectable, poursuivons avec d'autres plaisirs des sens :

Quand je pense à des films ou des séquences qui m'ont particulièrement stimulé le goût et l'odorat, les deux exemples qui me viennent à l'esprit sont les scènes de cuisine de Blissfully yours (Apichatpong Weerasethakul 2002) et de Be with me (Eric Khoo 2005, pas d'images désolées). D'abord parce que celles-ci savent mettre en jeu le toucher (aliments caressés, soupesés au gramme près), d'autant plus que la cuisinière du film de Khoo est aveugle. Compenser les sens manquants, c'est le meilleur moyen d'exacerber les complémentaires. Mais surtout parce que durant ces scènes se prépare quelque chose de bien plus essentiel que de simples mets ou pommades : carrément un philtre d'amour.

La preuve. Ceux qui goûtent à ces préparations finissent eux aussi experts dans l'art des caresses, ou plutôt des baisers tactiles.

Blissfully yours (le film qui a montré les plus beaux ventres au cinéma)

Be with me (le film qui a montré les plus beaux épidermes au cinéma).

Et tant que nous sommes dans les caresses :

Finissons avec l'une des plus belles scènes de chambre au cinéma (des déjà citées Amours d'une blonde de Forman) :



Scène combinant admirablement art du portrait, attention à la fragilité des corps et cette lutte perpétuelle entre la grâce et la gaucherie, à laquelle aucun de nous n'échappe, dès lors qu'il s'agit de se mettre à nu.

mardi 22 décembre 2009

Le choc des titans

Dans la cohue des courses de Noël, les arguments marketing nous feraient presque perdre le sens des valeurs. Choc des extrêmes et des superlatifs :

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samedi 19 décembre 2009

Bon, les amis...

Un peu débordé en cette fin d'année. Je vous promets de nouvelles confessions érotico-cinéphiles pour la fin du week-end ou au plus tard, lundi et d'autres textes sur des films récents, mes découvertes de l'année et les traditionnels tops...

Mais, en attendant, un petit peu d'auto-promo :

-Ce mois-ci, mes amis positifiens ne seront plus obligés d'acheter la revue concurrente, puisque ma contribution est
.


-Et sin
on, si vous n'avez rien à faire ce soir entre 19h et 21h, vous pourrez m'entendre bafouiller parler à la radio (non pas celle-là mais plutôt Radio Libertaire 89.4 à Paris) dans l'émission Contre-bandes où il sera, entre autre questions et avec d'autres invités, question des influences et des goûts cinématographiques de ce chanteur :



L'émission est écoutable (le fichier commence avec la fin de la précédente émission.) et .

mardi 8 décembre 2009

L'esprit tordu

Bon, allez, il faut que je revienne à ce fameux questionnaire érotique... et que je me dévoile un poil plus, tout de même. En attendant, je me demande si c'est mon esprit qui est tordu ou si cette bande-annonce (qui en plus, n'est même pas un re-cut trailer) :



... pourrait aussi annoncer un film interdit aux moins de 18 ans.

C'est vrai que l'avantage avec Rohmer, ("You know, that french director. He was last summer at Lincoln Center for an hommage. We saw all his films. Those movies, oh, all so wonderful... They all have a je-ne-sais-quoi of so witty and so sensual too..."), c'est que la science de son découpage nous permet de combler assez aisément les ellipses. Et même si Libé (je crois) avait sorti à propos de Conte d'automne (1998) que le film ressemblait à un montage des scènes non sexuelles d'un film X ("Rohmer, il y a toujours un je-ne-sais-quoi de... si... mal joué"), cela ne veut pas dire pour autant que ses films seraient ceux "qui m'ont toujours semblé manquer d'une ou plusieurs séquences érotiques". A cette question, j'ai d'autres réponses. A bientôt, donc, pour de nouveaux aveux sortis de mon esprit tordu.

dimanche 6 décembre 2009

Tetris architecture

Tetris architecture, niveau débutant :


Vidéo de Sergej Hein, septembre 2009

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Tetris architecture, niveau intermédiaire :

Ministère des autoroutes, Tbilisi, architecte inconnu 1974 - photo de Frédéric Chaubin.
(Le célèbre jeu vidéo datant de 1984, nous tenons sans doute là un bâtiment prophétique).

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Tetris architecture, niveau star :

Résidence étudiante du MIT, Steven Holl architecte 1999-2002

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Quand j'ai découvert cette vidéo berlinoise, j'ai immédiatement pensé que l'on tenait peut-être là le secret du mode de composition de certains architectures. Et puis, j'ai cherché à poursuivre la question en me demandant quelle empreinte formelle (même inconsciente) le célèbre jeu vidéo pouvait avoir laissé. Bon, je me suis vite aperçu que je n'étais pas le premier à m'être posé la question. Sur l'idée de paraître léger et aérien, même avec des composantes rustres, vous pouvez lire ça. Et sur l'idée du modelage aléatoire jouant sur l'ambivalence entre réel et virtuel, vous pouvez lire ça. Bonne lecture chez les voisins, donc...

vendredi 4 décembre 2009

France Télécinéma-visions

Ce n’est pas un scoop. Le cinéma français, financé par les télés, doit passer sous un certain nombre de fourches caudines pour trouver de quoi être produit. Mais plus que ça, cette source financière deviendrait-elle carrément d’inspiration ? Cas troublant de trois films récents, praïmetaïmebeules et qui paraissent pitchés comme des mix de concepts d’émissions télé.

Cas n°1 :

« Vis ma vie » (ex-TF1) + « Je commence demain » (France Télévisions - Pôle Emploi) = A l’origine (Xavier Giannoli)

Soit « Je prends ta place » + « C’est mon premier jour dans mon tout nouveau boulot » = « Finalement, je ne m’en sors pas si mal que ça. Il y a même des gens qui me font confiance et à qui je redonne une raison de vivre ».

Praïmetaïmibilité : totale (canno-compatible, inspiré d’une histoire vraie, acteurs connus, reste du casting qui ressemble à des « vrais gens » dont Depardieu filmé par le seul réalisateur qui sache encore le regarder : une présence encombrante, moyennement impliquée, mais qui même en ne faisant que passer, impressionne et inquiète tranquillement).

Cas n°2 :

« Faites entrer l’accusé » (France 2) + « Vie privée, vie publique » (France 3) = Rapt (Lucas Belvaux)

Soit « Racontons bien factuellement un blockbuster du fait divers » (avec une variante, l’accusé en question n’est, cette fois, pas l’instigateur du fait divers, mais la victime) + « Sous la carapace de la figure médiatique, il y a un petit cœur qui bat » = « Regarde l’homme tomber ».

Praïmetaïmibilité : possible (inspiré d’une histoire vraie, acteurs connus, pas de Depardieu), mais avec prudence (la part déprimante et statique du film en fait un préambule de choix pour un double débat chez Taddéi : "Les riches sont-ils menacés ?" et/ou "Comment sortir de la dépression post-déclassement ?")

Cas n°3 :

N’importe quel docu post-élections de Serge Moati (France 2, 3 ou 5) + Plus belle la vie (France 3) = La sainte victoire (François Favrat)

Soit « Les coulisses de la vie politique française » + « Si on racontait ça à la manière d’un soap opéra, en changeant de genre toutes les cinq minutes » = « Tout ça n’est pas joli-joli, mais qu’est-ce que vous voulez, la politique, c’est comme le cinéma qui doit passer en praïmetaïme, c’est du travail de pro qui doit bien faire des concessions ».

Praïmetaïmibilité : devrait recevoir le label (inspiré de plusieurs histoires vraies, lourdes allusions à l’actualité, acteurs connus, pas de Depardieu, contre-emploi de Clavier en député PS, cabotinage de Cornillac qui nous ferait presque regretter ceux de Tapie et de Sarko,), mais prudence dans le choix de la fenêtre de tir (pas le même soir où passeraient ses modèles télévisuels, on pourrait confondre).

***

Cependant, pour bien montrer qu'on n'est pas à la télé, les trois films sont en scope.

Au résultat, le cas n°1 est estimable et retient l'attention même si on soupçonne son efficacité d'effets répétitifs et roublards (certes, les soupçons sont moindres que pour le précédent, le lost in translation auvergnat « un volcan s’éteint, Depardieu se réveille »). Le cas n°2 est tout de même une déception en regard du reste de la filmo de son réalisateur qui paraît en avoir gardé sous le coude. Le cas n°3 est un nanar.

Sans en rajouter dans la pose de spectateur blasé, un terrible « peut mieux faire » émerge de la vision successive de ces trois films. Pas tant dans la facture même des films (très pro en apparence) que dans la certaine idée qu’ils se font de la France d'ici et maintenant (pour parler pompeusement). Elle revient souvent la rengaine du manque d’ambition du cinéma français, de son inspiration manquant de prise sur son temps. Alors, pourquoi faire la fine bouche devant trois films qui se coltinent frontalement les thématiques du chômage et de la réussite, des régions sinistrées et du dynamisme local, du déclassement et de l’ambition, tout en jouant apparemment la carte du romanesque ? Parce que tout y semble si fortement déterminé que ça en devient presque décourageant.

La remarque a souvent été faite que quand un film américain suit un personnage d’escroc – mystificateur (comparable à celui de Cluzet dans le Giannoli), c’est aussi pour rentrer dans sa logique joueuse, pour, par son intermédiaire, redistribuer les cartes, revivre une part de rêve propre à l’Amérique et ce faisant, interroger, même épisodiquement les fondations du continent. On y est presque avec A l’origine, mais en France, entre le bigger than life et le naturalisme, on fait toujours gagner ce dernier à la fin. Mais grands dieux, pourquoi ? Pourquoi insister au final sur la conquête de l’inutile, sur la punition, sur le « tout ça pour ça » qui se retourne presque contre l’élan du film ?

Les amateurs de méta pourront se consoler avec la transparente métaphore sur la production cinématographique : chantier – plateau de cinéma « tu te souviens des échafaudages de Huit et demi ?» filmé sous toutes les coutures, et dénotant à quel point Giannoli en est fier ; figure du chef d’orchestre, producteur « très fort pour faire travailler les autres » et « engager les dépenses d’un argent qu’il n’a pas » ; risque de l’œuvre inutile et incomprise et surtout phobie de l’inachèvement. Or, le film de Giannoli ne cesse d'exhiber sa parfaite « garantie de bon achèvement » (le symptôme "accusé de réception" : chaque scène est constamment validée par une ré-évocation dans le dialogue trois scènes plus tard, afin de s'assurer qu'elle a bien été enregistrée par le spectateur ; la surcharge émotionnelle produite par un accident inutile le dernier jour du chantier). A trop blinder son dossier, il court paradoxalement le risque de« sentir le fini sans même avoir commencé ».

Sur Rapt, vous lirez partout qu’il s’agit d’une histoire formidable. Mais en est-on si sûr ? Au-delà de la fascination propre à l’enlèvement du baron Empain (et en admettant que le rapport au film change fortement selon que l’on connaisse ou pas l’histoire originelle), on s’aperçoit vite que tous ses protagonistes s’y tiennent à carreau, tous occupés qu’ils sont à regarder vaciller l’homme de pouvoir. Même si la caractérisation des personnages est plutôt fine, elle ne bouge pas d’un pouce. Pétrification générale juste avant la photo de groupe. Pas un qui ose franchir le Rubicon, défier sa condition, entravant par là-même beaucoup de possibilités de fiction, symptôme d’un film qui tient finalement plus du rapport que du polar.

Enfin, l’apparent professionnalisme d’écriture de La sainte victoire ne promeut au fond qu’une seule chose, au travers d'une galerie de personnages alternativement caution ou porte-parole : un lourd et pénible déterminisme social de la résignation où chacun s'accommode finalement du rôle et de la fonction qui lui sont dictés dans et par la société. D'ailleurs, le seul personnage qui vise à dépasser sa condition s'y brûle les ailes et nous assène au dernier plan qu'il est enfin bien content d'avoir enfin trouvé sa place qu'il n'aurait sans doute jamais dû quitter. Symptôme du film toujours du bon côté de la ligne et qui là encore veille bien à ne jamais faire franchir le Rubicon à qui que ce soit, on a l'impression que beaucoup de personnages ne cessent de se dire en eux : "restons dignes, on est filmés" quand bien même coups du sort et trahisons leur tombent sur le coin de la figure. On ne doute pas des bonnes intentions de l'équipe derrière le film, mais leur accumulation finit par devenir contre-productive à l'émergence d'un vrai regard de moraliste. Quelque part, cela rappelle un film de Philippe Labro réécrit « à la Bacri-Jaoui » où l’efficacité de façade des dialogues n’est au service que d’un épinglage de pseudos travers prédéterminés. Stériles efforts pour tableau figé. Comédie des apparences, peut-être, mais qui se soumet sans broncher au diktat de l'échantillon représentatif pour aboutir à la peinture d'une France non pas telle qu'elle est mais telle que la Sofres voudrait qu'elle soit.

En somme, cet immobilisme général rejoint l’acceptation résignée de la situation telle qu’elle est ou plutôt telle qu’elle est décrite par et à la télé. La boucle est bouclée. Les spectateurs peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

Cela dit, il y a dans Rapt quelques beaux moments entre l’otage et son geôlier, ou les monologues fantasmatique du geôlier sur sa vie de futur et riche retraité de la pègre trouvent une oreille muette mais complice chez son otage, qui sait que le temps de ce dialogue, les positions sont inversées. Ironie sur l’ascenseur social, mais surtout en mineur, quelque chose des complicités fugaces et dérobées entre maîtres et serviteurs de La règle du jeu (Jean Renoir 1939). Je ne sais pas pourquoi je m’arrête à ces scènes. Peut-être tout simplement parce qu’elles évoquent des fissures dans une situation bien donnée et que j’aurais aimé qu’un vent plus ravageur s’y engouffrât. C’est d’autant rageant que Belvaux, c’est évident, vibre d’une fibre « série noire à la française , type Manchette, Daeninckx, trempe sérieusement bridée ici alors qu’elle ne demande qu’à exploser.

Certes, on ne peut pas demander à tous les réalisateurs français d’être Capra ou Renoir et de repenser à chaque film un rapport inspirant de l’individu à la démocratie, mais si leurs fictions permettent d’installer quelques parcelles d’utopie dans notre beau pays plutôt que de dire chacune à leur manière « il vaut mieux rester à sa place », on est toujours preneur.

vendredi 27 novembre 2009

Puisque ces mystères nous dépassent...

Je sais bien qu'il n'y a pas plus tarte-à-la-crème critique que la "youtubisation du monde et du cinéma" et "l'effet de sidération devant ces images". Il n'empêche que je ne résiste pas à ces petits (et anodins) parallèles entre titres SF et captations de phénomènes pourtant tout ce qu'il y a de plus naturel.

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Une météorite passe à 90 kilomètres de la Terre. Suivant le principe inverse du flash autoroutier, cet excès de vitesse dérègle tous les gros pixels des caméras de surveillance. (Afrique du Sud, 21 novembre 2009)


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Un nuage-méduse flotte au dessus de la ville. Un trou dans le ciel, à travers lequel établir les premières rencontres du troisième type ? (Moscou, 6 octobre 2009 vidéo via...)


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La tempête de sable australe déborde. Ne résistant pas à reprendre sa part de désert, la capitale se transforme immédiatement en planète rouge. (Sydney, 23 septembre 2009)

mercredi 25 novembre 2009

Fêtes galantes

Comme quoi, il suffit de deux clics pour que les films se répondent. L'évocation de Mireille Perrier (et la note du Doc) m'ont permis de vérifier que je ne me lassais toujours pas de ça, à la suite de quoi, de lien en lien, je (re)découvre l'extrait qui paraît le parfait contrechamp de cette séquence d'Un monde sans pitié où Hippo décrète que "quand les monuments s'éteignent, il y a des gens (...) qui font la fête", à savoir :


Sauvage innocence (Philippe Garrel 2001)

Dans cette marche héroïque du petit peuple de la nuit et de la fête, ce scopitone dix-huitième siècle, on peut s'amuser à débusquer autant de symboles que dans un Watteau (la parade, le passeur, le départ, l'embarquement vers le trip). Toujours est-il que cet extrait, préfigurant cet autre, démontre que quand il s'agit de coller images et musique, Garrel peut renvoyer plus d'un clippeur à ses bidouilles.

Et tant que nous sommes dans les extraits festifs, j'en profite pour répondre à la question : "quelle est votre scène qui serait à la fois votre scène de pluie préférée, votre scène de douche préférée et votre scène musicale préférée (hors comédies musicales) ?" avec la sensualité de ce syncrétisme spirituel et chorégraphique :


Shara (Naomi Kawase 2003)

mardi 24 novembre 2009

Intimité

D'un bout à l'autre de la chambre...... les parcours sont bien dessinés.Et toute la ville autour de nous...
... serait belle, serait silencieuse..."
Images : Manhattan (Woody Allen 1979)
Texte : Chanson de la ville silencieuse (Dominique A / François Breut 1993)

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A la réponse à la question "Existe-t-il un plan, une séquence ou un film qui aient réussi à vous émoustiller sans avoir été a priori conçu à cet effet ?", je pense à ce court moment du film de Woody Allen, dont la composition graphique et spatiale me paraît parfaite : quelques rares points de lumière qui définissent les bornes du parcours des personnages, pendant qu'un bref moment la symphonie urbaine de la ville-cocon est sur pause. Un mouvement entre l'ampleur du romantisme et l'étriqué des murs de la chambre somme toute comparable à duo Dom. A. / Fr. B. Sans entendre le dialogue de la séquence, la distance qui s'infiltre dans ce couple est déjà manifeste. Plus que de me sentir "émoustillé" par le plan, je ressens tout de même un fort trouble, comme si j'allais moi-même devoir rejoindre et trouver mes mots pour réconforter une odalisque menacée par l'ennui. Et paradoxalement, la largeur du plan nécessaire à l'équilibre de cette sensualité domestique renforce la proximité.

Pour continuer sur les scènes de chambre...

"Vous prenez miraculeusement, au sein d'un film, la place d'un potentiel partenaire sexuel : lequel ?"

Là encore, il ne s'agit pas vraiment de "prendre la place" mais de ressentir une proximité. Et dans cette catégorie, je ne vois pas quel film a donné plus l'impression "d'y être" que les scènes dans et autour du lit de La maman et la putain (Jean Eustache 1973).



"Quel est pour vous le plus beau plan d'homme ou de femme endormi ?"


Théorème : Pour qu'un plan d'homme endormi soit réussi, il faut un plan d'une femme qui vient de se réveiller à côté.

Démonstration :


Les amours d'une blonde
(Milos Forman 1965)

Sachant qu'il y a sans doute autant voire plus difficile à filmer qu'une scène d'amour : une scène de réveil amoureux.

lundi 23 novembre 2009

Il y a 20 ans...

... je me disais que ça allait être super d'avoir 20 ans :



Aujourd'hui, je n'irais pas jusqu'à faire mon Nizan en disant à peu près le contraire, je me demanderais juste s'il faut revoir ses amours de jeunesse, tel ce film de Rochant. Et puis, en fait, après l'adoration puis le rejet de ce film, après avoir débusqué derrière le charme, ses emprunts et sa pose, après l'avoir accusé, au fil des années, du mortel péché de n'être pas si novateur que ça, on la (re)trouve pas mal cette scène, on trouve que sa douceur n'est pas feinte, on trouve que la madeleine n'est pas si fade et par ricochet, le souvenir du film ne réapparaît pas tant d'une intense justesse que juste honnête.

Tout cela pour dire que "si, comme dans La rose pourpre du Caire, un personnage devait sortir de l'écran et vous accompagner quelques jours, avant de disparaître à jamais", je choisirais comme ça, l'égérie de Carax, Rochant, Garrel, la Mireille Perrier des années 80.

(En souvenir d'Un monde sans pitié sorti le 22 novembre 1989).

dimanche 22 novembre 2009

Préliminaires (à une exploration érotique de ma cinéphilie)

Possible que grâce à (ou à cause de) l'imposant questionnaire de Ludovic "Erotisme et cinéma", ce présent blog se transforme dans ses prochaines notes en cabine de chauffeur routier cinéphile à coups d'extraits aguicheurs et de photos courtes vêtues. Je ne dis pas ça pour appâter le chaland, mais aussi comme un challenge pour moi-même : ne pas s'en tirer trop systématiquement à bon compte à coups d'exclamations bateau du style : "oh, je ne connais rien de plus troublant que l'irisation d'un rayon de soleil filmé à travers un feuillage"... L'heure des aveux approche et il va enfin être temps d'arriver à parler de références plus ou moins (re)connues, plus ou moins avouables, mais pas moins estimables...

Bon, pour commencer, à la première question "Quel est votre plus ancien souvenir d'émoi érotique ayant un lien avec le cinéma ", je renvoie à cette note où j'évoquais, entre autres souvenirs, ma juvénile passion pour Bo D. et Ornella M.... et pour rester avec cette dernière, je me souviens également de la belle affiche et surtout de la bande-annonce de Contes de la folie ordinaire (Marco Ferreri 1981, pas vu mais lu trop tard -ça m'aurait fait plus d'effet à 17 ans qu'à 27), ce moment où elle s'enfonçait une épingle à nourrice dans les joues et en tirait un petit plaisir, souvenir marquant quand on a 8 ans et qui devait être ma première rencontre avec disons la déviance.

Sur ce, je passe directement aux questions 14 "Vous êtes enfermé jusqu'au matin avec le partenaire de jeu de votre choix dans un musée berlinois qui a reconstitué des centaines de décors de films. Lequel choisissez-vous pour votre nuit ?" et 24 "Quelle est votre scène muette entre deux amants préférés", je réponds que je veux revenir une nuit au Salon de l'auto à Bruxelles en 1967 pour vivre ça :


Le départ (Jerzy Skolimowski 1967)

Tout cela reste très chaste, mais le bref moment où les deux mains se tendent quand la voiture ne fait plus qu'un reste quand même un sommet de fusion charnelle où le minimalisme de la forme n'empêche pas l'intensité. Promesse de l'instant, magie de la rencontre, magnifiée par la chanson (d'ailleurs, quelqu'un sait qui chante et quel titre ?) et en même temps tempérée par la douce inquiétude des paroles.

dimanche 15 novembre 2009

Films éducatifs

La prise de pouvoir par les mioches, en deux temps, trois mouvements.

Premier temps, premier mouvement : Un enfant refuse de remettre les pieds à l'école parce qu'on y apprend "que des choses qu'[il] ne sait pas" :

En râchachant (Straub et Huillet 1982)

Deuxième temps, deuxième et troisième mouvement : Ce que les enfants apprennent à leurs parents, c'est la comédie :

Peau de cochon (Philippe Katerine 2005)

Face à un cinéma largement infantilisé et à la plaie des mômes au cinéma, je repense souvent à ces deux bouts de films qui me paraissent de parfaits antidotes. Outre leur héritage commun du Vigo de Zéro de conduite (1933), j'aime leur ambivalence dans leur façon de se placer à hauteur d'enfant, mais sans mièvrerie et d'interroger cette position de manière philosophique. Délice de ces petites fables sur la transmission des savoirs et leurs pertinences. Délice aussi de voir que ce sont les enfants qui nous éduquent, i-né-vi-ta-ble-ment !

dimanche 8 novembre 2009

Let's dance

Le documentaire :

La fiction :

Ô madness... Deux extraits du même auteur, Joao Nicolau. Le premier extrait, un montage d'images documentaires, lui aurait donc permis de préparer le second : la danse de Rapace, son court-métrage de 2006 qui avait fait pas mal parler de lui à l'époque. Certes unis par la musique et le rythme, les deux extraits restent assez dissemblables et sont le prétexte rêvé pour s'amuser à pointer les différences et ressemblances dans les gestes et attitudes des danseurs.
Aussi conceptuelle que paraisse la "rapace dance" (entre ses ailes le souffle et l'esprit d'Hal Hartley battraient-ils ?), elle ne sort donc pas tout à fait de nulle part. Quelque chose de pédagogique se joue aussi entre ces deux extraits. Comme si les danseurs du second montraient ce qu'ils avaient retenu des images du premier. C'est moins habile, moins vif mais pas moins entraînant. Il y a là des danseurs ordinaires, pas des virtuoses qui donnent naissance à une danse conceptuelle mais pas abstraite de fondement. Leurs gestes sont répétitifs et minimaux mais personnalisés, juste ce qu'il faut pour qu'ils n'appartiennent qu'à eux. L'exact intermédiaire entre la chorégraphie de troupe amatrice et la "captation de soirée" -mais dénuée de tout naturalisme- où chacun danse comme il peut. Et quand on sait que les ambiances de fêtes demeurent l'une des choses les plus difficiles à saisir au cinéma... sauf, entre autres dans ce montage de -triste- circonstance :

mercredi 4 novembre 2009

Si vous voulez lire...



... une percutante analyse de ces deux vidéos, rendez-vous à la page 66 de cette modeste publication (ou si vous utilisez le lien, rendez-vous plutôt à la page 70 du feuilleteur, parce qu'ils ont rajouté de la pub dans la version numérique, mais c'est écrit tellement petit, encore plus petit que ça que vous serez obligés d'acheter le journal donc de revenir à la page 66, hi, hi,hi).

dimanche 1 novembre 2009

Les lieux

Chaque fois que dans un monastère de Kyoto ou de Nara, l’on me montre le chemin des lieux d’aisance construits à la manière de jadis, semi-obscurs et pourtant d’une propreté méticuleuse, je ressens intensément la qualité rare de l’architecture japonaise.
(…)
Au nombre des agréments de l’existence, le maître Sôséki comptait, paraît-il, le fait d’aller chaque matin se soulager, tout en précisant que c’était une satisfaction d’ordre essentiellement physiologique ; or, il n’est pour apprécier pleinement cet agrément d’endroit plus adéquat que des lieux d’aisance de style japonais d’où l’on peut, à l’abri de murs tout simples, à la surface nette, contempler l’azur du ciel et le vert du feuillage.
(…)
En vérité, ces lieux conviennent au cri des insectes, au chant des oiseaux, aux nuits de lune aussi ; c’est l’endroit le mieux fait pour goûter la poignante mélancolie des choses en chacune des quatre saisons, et les anciens poètes de haïkaï ont dû trouver là des thèmes innombrables. Nos ancêtres qui poétisaient toute chose avaient réussi paradoxalement à transmuer en un lieu d’ultime bon goût l’endroit qui, de toute la demeure, devait par destination être le plus sordide et, par une étroite association avec la nature, à l’estomper dans un réseau de délicates associations d’images. Comparée à l’attitude des Occidentaux qui, de propos délibéré, décidèrent que ce lieu était malpropre et qu’il fallait se garder d’y faire la moindre allusion, infiniment plus sage est la nôtre, car nous avons pénétré là, en vérité, jusqu’à la mœlle du raffinement."




Texte : Eloge de l'ombre (Tanizaki Junichiro 1933)
Film : Lieux saints (Alain Cavalier 2007) Et si ça vous a plu, la suite est , et encore .

***

Malgré la (grande) réputation de son auteur, je me sens tout gêné de conseiller la découverte des Lieux saints d’Alain Cavalier, même plus « un film de chambre » mais carrément « un film de chiottes ». Un siècle de progrès techniques et de glorification de l’auteur au cinéma pour en arriver là : un cinéaste à la mini-caméra qui filme des toilettes dans leurs moindres détails (mais quand même pas en fonctionnement) pendant une demi-heure, prétexte au déballage intime sur la perte et le dépérissement ! Je me sens tout gêné et je me dis que j’ai tort car cet opus, volontairement ingrat et racorni, n’est pas si négligeable que ça et condense même le cœur de la démarche de Cavalier : assumer l’obscénité du nombrilisme, assumer la crudité de l’image DV brute de décoffrage pour conjurer une obscénité et une crudité encore plus imposantes : celles de l’oubli, de l’asthénie du souvenir et des sentiments fanés. La gêne de montrer plutôt que la honte (et la peur) d’oublier. A la réflexion, il n’y a que deux endroits où l'humain se retrouve seul, totalement seul : les toilettes... et le tombeau. Et oser franchir la bienséance, filmer dans la pièce interdite, c’est aussi, quelque part, parler depuis l’autre côté ou tout au moins le regarder avec sérénité (à cet égard, le panoramique à 3:05 est éloquent).

Quelque part, même si le cinéma n’a pas de frontières, Cavalier s’est peut-être trompé de continent. Serait-il un cinéaste japonais qui s’ignore : goût du haïku, conscience de l’éphémère, inclinaison vers le périssable, transfiguration de la trivialité, sérénité retrouvée au cœur du sordide ? Je dis cela, mais je me rends compte que je ne balance que des conventions sur la culture japonaise. L’éloge de l’ombre, la civilisation qui a fait le choix d’inverser les valeurs : les douces ténèbres contre les éclats des lumières. Clichés, pas clichés ? Au fond, je ne le saurai jamais. Et puis je me souviens de cette photographe Rinko Kawauchi dont les formats carrés évoquent les natures mortes du même Cavalier, qui est capable de figer, au-delà de ses gros plans de purs crépitements de lumière (la naissance d’une constellation ? ) voisins de ceux que je crois voir surgir dans le dernier plan de Lieux saints, s’échappant d’une simple ampoule de 100 watts.



J’utilise les arguments humanistes comme autant de défenses au malaise initial devant ces images et je revois le début du film. J’y reconnais aussi de l’humour et de la légèreté, mais les mots et références culturelles que j’employais pour en parler me paraissent de confortables paravents. La gêne n’a pas disparu. Bien au contraire, elle me paraît constitutive du film. Il y a un nœud psychanalytique voire psychotique qui résiste… et c’est bien entendu lui qui fait tout tenir.

Pour en rester au Japon, ce film de Cavalier me rappelle un documentaire de Naomi Kawase La danse des souvenirs (2002 - pour les plus téméraires, un extrait sur le beau site de la réalisatrice), portrait frontal d'un proche en fin de vie tandis que le cycle de la vie, lui, perdure, documentaire qui m’a d’abord subjugué par sa plasticité hyperréaliste mais que je n’ai pas réussi à voir en entier, peut-être parce qu’au bout d’un moment, je me sentais paradoxalement envahi par ma lutte contre mes propres mécanismes de défense, par ma propre voix intérieure me sommant de trouver ça sensible et de me battre contre ces images.

Irais-je jusqu’à dire que la délicatesse extrême de Cavalier et Kawase irait se muer en délicat extrémisme ?... Je ne sais pas. D'en arriver là, je me sens tout gêné.