vendredi 29 mai 2020

Patrimoine immatériel

On a appris, il y a quelques jours que le mythique stade de San Siro à Milan allait être détruit. Le plus étonnant est que l'avis de la commission régionale dépendant du Ministère de la Culture italien, avait qualifié le bâtiment de "sans intérêt culturel".

Objection, votre honneur !

L'intérêt culturel du stade ne réside pas uniquement dans sa mémoire footballistique, mais bien artistique, puisqu'il accueille la plus belle oeuvre d'Op'Art involontaire des cinquante dernières années.

(Alors, est-il prévu de reconstruire, au moins une des colonnes d'accès ailleurs, et de la conserver comme installation ? A la manière du spécimen du Pavillon Baltard déplacé à Nogent, après l'éventrement des Halles.) 


La vidéo est de Paola Di Bello.
(J'en avais déjà parlé, il y a, mon dieu, douze ans ! Bon, je promets de revenir bientôt avec des choses plus neuves.)

mardi 12 mai 2020

Peur sur la ville

Paris, il y a quelques hivers.
Un temps d'avant les attentats et d'avant les virus.
Est-ce qu'on pouvait pour autant se balader dans les rues sans peur au ventre ?
Pas sûr....


(Vieille vidéo Facebook que je pensais avoir perdue après déconnexion du réseau social. Je me permets de la remettre ici. Déjà des petits airs de capsule temporelle).

vendredi 1 mai 2020

La porte du labyrinthe

Bonne blague twitter avec cet effet spécial simplissime, ce jeu sur l'arrière-plan qui fonctionne toujours. Rentrer par inadvertance et se déranger soi-même, voilà un imparable gag à double fond qui a de quoi rendre jaloux Charlie Kaufman.

Créer le vertige par un simple jeu d'ouvertures et de fermetures de porte. Rentrer en soi comme dans un labyrinthe, c'était déjà le défi virtuose de ce passage d'Opération Peur (Mario Bava 1966). On a beau ouvrir frénétiquement des portes, on ne sort jamais de la même pièce, encore moins de son propre espace mental. Pousser la porte, c'est glisser dans le dédale de sa propre schizophrénie.

Un acteur qui court derrière un figurant, un jeu de costume identique, et comme seul effet spécial, le rythme musical des panoramiques de la caméra. Il ne faut pas grand chose, finalement pour créer un vertige.




Autre petit labyrinthe architectural, celui rencontré par Jackie Chan dans Mister Cool (Sammo Hung 1997). Dans le recoin d'un immeuble en chantier, une zone soudainement plus architecturée : une trame de parois grises et de portes bleues. Idéale pour semer l'ennemi. La séquence prend des allures de bonneteau visuel. Hop, hop, hop, derrière quelle porte est passé Jackie ? Impossible de retrouver ses repères dans le rythme des claquements, ouvertures et fermetures. Qu'y a-t-il derrière la porte bleue : un adversaire? un allié? un coup de poing? une grimace? 
L'espace en devient un quadrillage presque abstrait, animé par le surgissement de blocs bleus sur ce fond grisâtre.  

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Il est toujours amusant de croiser, au détour de films a priori de pur divertissement, des éléments de décor qui ressemblent à des installations d'art contemporain.



Ainsi, ce petit labyrinthe de Jackie Chan évoque pour moi le Labyrinthe Initiatique de Laurent Parienté (1997), agencement de parois de plâtre blanc, aux multiples pans, recoins et perspectives biaises. Quelle poursuite infinie aurait-on pu tourner là-dedans ?

mardi 28 avril 2020

Caméos subliminaux


Isabelle Huppert et Gérard Depardieu sont cachés dans ce plan de La Femme de l'aviateur (Eric Rohmer 1980). Ca, c'est du caméo !

(Amusant de trouver cette trace, quand Pialat et la Nouvelle Vague se sont continuellement regardés en chiens de faïence, quand bien même A nos amours est un héritier plus que légitime du cinéma de Renoir, et Godard n'a jamais caché son admiration pour Van Gogh.)


Quand les caméos de Clint Eastwood, Henry Fonda, Lee Van Cleef et Eli Wallach dans La Maman et la Putain seront plus reconnaissables, cela voudra dire qu'enfin sera arrivée la copie restaurée du chef d'oeuvre d'Eustache.   

vendredi 17 avril 2020

Duel aux platines

En 1928, Germaine Dulac invente le vidéo-clip.
(Même si, en allant chercher dès les débuts du cinéma, on peut remonter jusqu'aux films musicaux de Méliès).

Ce qui est fabuleux, ce n'est pas simplement l'accolage des images avec le rythme de la musique, mais cette hypnose qui naît de la matière même du support de la musique. Le tournoiement de la galette noire (est-ce que c'était déjà du vinyle à l'époque ?) crée son propre piège à miroitements.

Elle se dématérialise en générateur d'ondes visuelles, transformant les notes de Chopin en entrelacs de cercles vibratiles et de rayons hypnotiques.

 

78 ans plus tard, Gus van Sant redécouvre aussi l'hypnose du 33 tours 1/3 (on a tendance à oublier ce tiers de tour qui fait toute la différence rythmique). C'est beaucoup plus minimal (même dans le formalisme) et plus confortable. C'est plus confortable. Personnellement, je laisse la musique de côté, mais la douceur du moment, la sérénité du cadrage me captive. Et je me laisse aussi aller à la délicate hypnose de cette rotation, devenue finalement si rare, en ces temps de dématérialisation à tout va. 


Evidemment, les deux cinéastes ont sans doute pensé à l'Anemic Cinema de Duchamp (1926).


 


Je rêve à un duel aux platines, par-delà les modes et les générations, entre ces deux cinéastes DJ.

dimanche 12 avril 2020

Paris vidé, Paris en friches

Le premier plan d'I Love You (Marco Ferreri 1986).


Christophe Lambert marche sur le grand axe Louvre-(future) Grande Arche. A gauche, la carapace du CNIT. La Grande Arche n'est pas encore construite, mais les grues délimitent déjà virtuellement son emprise. C'est déjà une présence en pointillé dans le paysage. Evidemment, à voir ça aujourd'hui, on est effaré de voir cette présence du vide. "L'autre côté" de La Défense restait une terra incognita, et c'est le génie du projet de Johann Otto von Spreckelsen d'avoir préféré ouvrir une fenêtre que de clore la perspective.
Le même plan tourné aujourd'hui donnerait à peu près ça (à la différence de focale, près) :

 ou ça :
Suivant qu'on veuille insister sur la densité urbaine ou la bulle paysagère de ce "nouveau quartier".

Il y a toujours un délice à débusquer dans les "vieux films", les traces d'un Paris d'avant, mais sans nostalgie ou conservatisme. Ce sont des films qui enregistrent, presque par accident, des mutations en train de s'opérer. En se situant dans un état intermédiaire, ils donnent à voir aussi bien l'avant que l'après.
J'avais déjà évoqué Les Coeurs Verts d'Edouard Luntz (1966). Il y a une courte séquence fabuleuse, au début, où les héros "blousons noirs" font le trajet retour entre prison de la Santé et Nanterre. En chemin, ils découvrent ébahis...  
Le chantier de la Tour Montparnasse...
Du haut de la butte, ils laissent derrière eux la coque du CNIT, bien isolée dans cet environnement encore très faubourien.
Plus tard, ils sont embauchés sur un chantier. On découvre, avec stupéfaction que sur les chantiers des Trente Glorieuses, la France se (re)construisait en santiags, avec des petits foulards mais sans casque et à mains nues.


Le Pont du Nord (Jacques Rivette 1980) est un jeu de piste dans un Paris de plus en plus défait. Le plan de Paris est redessiné, dans un jeu de l'oie "à la Lewis Carroll" où les cases périphériques sont évidemment les plus excitantes.


Ainsi, d'étranges rendez-vous se donnent au village de Bercy, village viticole alors en déshérence et, quinze ans plus tard, futur parc de Bercy (75012)



On va trouver un phare dans la friche du futur parc Georges Brassens (75015).


Et puis enfin, à quelques encablures du chantier de destruction des Abattoirs de La Villette, spectacle qui n'intéresse pas les héroïnes du film (Bulle et Pascale Ogier) mais qui attire toujours quelques quidams, restés en fond de plan...



... on affronte le toboggan dragon, première pièce de jeu du futur Parc de la Villette,




Pièce de métal et de feu, éructant et menaçant avant sa remise aux normes., dans une esthétique plus "pop rassurante".




Cela paraît aujourd'hui incroyable, où chaque mètre carré de la capitale semble être aménagé, affecté (pour ne pas dire spéculé) de constater que les arrondissements périphériques (12e, 15e, 19e, 20e) abritaient encore autant d'espaces plus ou moins libres, parfois à l'état sauvage. Autant de lieux aujourd'hui dédiés à la promenade, à l'agrément, au jeu mais ce qui est réellement ludique, c'est de constater que, cinq, dix, quinze ans avant tout le monde, Rivette et ses complices avaient déjà choisi ces terrains pour leur propres "règles du jeu".

Que ces vides et friches prennent l'allure d'envers de la modernité (chez Ferreri), de chantiers (chez Luntz) ou d'aires de jeu (Rivette), on est bien loin du vide de ces jours de confinement. Chez ces cinéastes, il s'agit d'un vide sauvage et aventureux, revendiquant même sa saleté, son inconfort, quand celui de ces jours-ci (ou plutôt les images qu'on en reçoit : places et monuments déserts, etc...) apparaît plus aseptisé et sécurisé. Quelque part, Elia Suleiman l'avait prédit il y a quelques mois :

jeudi 9 avril 2020

La nature reprend ses droits

A la fin de La Ballade de Bruno (Stroszek en VO, 1977), Bruno S. (l'interprète de l'inoubliable Kaspar Hauser dans un précédent film de Werner Herzog, tourné trois ans avant) - qui s'était échappé de Berlin pour arriver dans un Wisconsin désolé -  laisse tout en plan...
Avant de (peut-être) disparaître, il se rend dans une étrange attraction foraine où des animaux en cage effectuent de piteux numéros : un canard appuyant sur les touches d'un piano miniature, un lapin aux commandes d'une voiture de pompiers et cet incroyable poulet dansant... (pour lequel on a un peu mal tant le pas de danse semble être produit par des stimulations électriques dans les pattes, j'espère me tromper en  écrivant cela).



(cette vidéo est un montage des différentes apparitions du poulet. Un extrait plus long ici).

Ce sont sur ces images déroutantes que s'achève le film, laissant ouverte la boîte aux métaphores ("nous sommes tous cet animal pathétique, coincé dans un spectacle absurde qui n'intéresse personne"). Avec, au-delà du raisonnement, cette incroyable note d'humour cruel qui balaye toutes les interprétations.

32 ans plus tard, Herzog  est de nouveau en  Amérique, de nouveau dans un territoire blessé (La Nouvelle-Orléans post-Katrina) et voilà qu'au détour de la série B déjà bien azimutée, Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle-Orléans (2010) il nous sort le règlement de comptes le plus dingue de ces dix dernières années :



Surprise, même musique ! Et même génie du bestiaire!

Cette musique a sans doute un sens particulier pour Herzog, mais lequel ? On se perd en heureuses conjectures sur les raccords entre les deux extraits. Cette musique "soul" pour du cinéma "saoul", il n'y a rien de plus joyeux. Herzog a-t-il voulu glisser un discret hommage à Bruno S. ? Aurait-t-il reconnu chez Nicolas Cage la même dinguerie poétique ? Par la musique, les deux acteurs, toujours au bord de la brèche, seraient-ils devenus des frères de jeu ? On préfère faire venir les questions plutôt qu'y répondre. 
Leurs âmes vacillent, toujours au bord de la rupture. Flammes chahutées, toujours au bord de l'extinction, elles ne s'éteindront jamais, se consumant toujours en musique.     

jeudi 2 avril 2020

Construire la destruction




Themroc (Claude Faraldo 1973), le caillassage le plus radical du "métro, boulot, dodo".  En ces temps, où il y a moins de métros, moins de boulot et peut-être un peu plus de dodo...

L'ouvrier Themroc (Michel Piccoli) envoie tout balader, ne s'exprime plus que par grognements, descend sur les voies du métro (hallucinante séquence "sans trucage" où il hurle au passage des rames, et vers les galériens à l'intérieur), bouffe littéralement du flic, jette ses meubles par la fenêtre et attaque à la masse, la façade de son petit appartement.



Comme le dit le titre espagnol (El Cavernicola Urbano), il devient un oxymore vivant "homme des cavernes urbain". Son antre devient sa grotte, habitat primitif à la fois totalement ouvert sur l'extérieur et lieu ultime de réclusion.



La furie joyeuse de cette expérience de régression (menée en complicité avec les pensionnaires du Café de la Gare) fait écho à une autre violence, celle de l'urbanisme de l'époque qui même dans le Paris populaire, n'hésitait pas à raser les faubourgs pour y répandre tours et barres. Le saisissement dénouement ne consiste plus qu'en un collage d'instantanés visuels et auditifs, confrontant pulsions destructrices, râles de jouissance et allégories de l'enfermement. On a beau vouloir tout casser, les murs se recroquevillent autour de nous.

Une image a valeur en soi d'incroyable document : une vue du chantier du siège du PCF Place du Colonel Fabien (Oscar Niemeyer, architecte 1971-1980)


Le serpent de verre et de béton d'Oscar Niemeyer paraît se faufiler à l'intérieur des derniers vestiges du Paris des faubourgs, enserrant sa proie tel un boa.

Il y a quelque temps, je tombais sur une revue belge d'architecture dénommée Accattone (!). Où j'apprenais que le film était devenu un fétiche dans l'avant-garde berlinoise.



A tel point que l'architecte Arno Brandlhuber avait fait réaliser une fenêtre qui suivait, au centimètre près les éventrements opérés par Michel Picolli dans le film. D'un côté, on casse à l'instinct. De l'autre, on opère un travail de dentelière... pour aboutir au même résultat.



Le projet est dénommé "Antivilla" (2015), réhabilitation d'usine, accueillant résidence de l'architecte et ateliers d'artistes, projet à double face.

Bunker à l'extérieur...


... et intérieur de loft. Même fenêtre mais pas tout à fait la même déco ni la même vue.


(Projet qui revendique tout de même une certaine rugosité, voir une description plus précise).

Que la destruction puisse inspirer la construction !
est  un précepte à méditer.

samedi 28 mars 2020

Plaisirs (désormais) inconnus : Flâner, draguer...

 A la sortie du lycée Montaigne (Paris, 75006), un jeune homme retrouve son ex-compagne, enseignante...


Tandis que l'un de ses collègues quitte l'établissement et traverse le jardin du Luxembourg.

Il ne prête guère attention à  sa collègue, assise avec son ami sur un banc, et dont le dialogue n'est pas des plus joyeux.

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Lui retrouve un vieux copain à Saint-Germain des Prés.

Ils esquivent le Drugstore et empruntent une petite rue ...

Ce qui leur évite de croiser le jeune homme, sur le trottoir d'en face... 

Lequel jeune homme noue un contact oculaire intéressant...


Avant de rejoindre cette inconnue ...


Sur le trottoir d'en face, à l'exact vis-à-vis, les deux hommes prennent moins de précautions, et heurtent sans ménagement la table d'une autre terrasse....

Ce qui provoque l'énervement de la femme attablée... 

Mais de cette rencontre brutale, naît là aussi un échange de regards, qui a toutes les allures d'un coup de foudre...



Noir et blanc : La maman et la putain (Jean Eustache 1973)
Couleurs : Vivre Ensemble (Anna Karina 1973)

Puisque flâner - et qui sait faire des rencontres sentimentales - sont désormais des plaisirs interdits, retrouver ce plaisir ordinaire au cinéma apparaît maintenant extraordinaire. 

Les débuts similaires du très connu La Maman et la putain, et du longtemps oublié Vivre Ensemble, se doublent d'une incroyable proximité géographique. Une proximité (micro-)locale qui se double d'une simultanéité temporelle. Puisque les deux films ont été présentés au festival de Cannes 1973 (Eustache en compétition, Karina à la Semaine de la Critique) et ont sans doute été tournés à la même saison, ce qui renforce l'hypothèse (fantasmée) d'un frôlement des deux équipes. 
Dernière proximité, et non des moindres, un voisinage thématique, puisque les deux films sont des âpres documents post-68, conscients de témoigner de la certaine fin d'une époque.

Quand tant de périmètres, à la fois réels et symboliques, se confondent, il est aisé d'imaginer un troisième film (ou roman photo) qui serait le croisement des deux. Histoire de rajouter une couche d'aléatoire dans ces rencontres de hasard (plus ou  moins provoquées) dues au plaisir de la flânerie. Et l'on se prend à rêver. Que se serait-il passé si Anna Karina avait emprunté le passage  piéton pour aller alpaguer Jean-Pierre Léaud ? Ou inversement, évidemment. 

Sauf erreur de ma part, Léaud et Karina ne se sont croisés que trop rarement (deux caméos de Léaud dans Alphaville et Pierrot le fou, où Léaud était assistant réalisateur, et L'île au trésor de Raoul Ruiz en 1985 (mais n'ayant jamais vu le film, je ne sais pas s'ils partagent des scènes). On a tout loisir de fantasmer sur leur rencontre au sommet. A un choix de trottoir, un choix de café près, donc ! Et l'on peut donner un titre à ce troisième film qui n'existe que dans nos têtes. Peut-être tout simplement : Vivre, putain ! 
(Ce qu'il nous reste à faire).