lundi 12 novembre 2007

Alvaro Siza / Wim Wenders / JLG : Some places where I want to be…

En 1963, Alvaro Siza livrait une de ses toutes premières oeuvres, le Boa Nova Restaurant à Leça da Palmeira.



La séquence d’entrée de ce salon de thé face à l’Atlantique reste l’une de mes plus grandes émotions architecturales, faite avec quasiment rien : quelques marches, un sol, un horizon, le soleil et le vent.

Tiens, c’est marrant parce que cette même année, un certain cinéaste français livrait un certain film :
… où les terrasses, la mer et l’horizon jouent aussi un certain rôle.

Mais plus qu’à ce dernier film, le climat ces premières œuvres de Siza me fait incroyablement penser aux lieux d’un film fétiche de mon adolescence :
L’Etat des Choses (Wim Wenders 1982), lui-même d’ailleurs quasi remake du Mépris (JLG 1963).

Et si l’architecte avait construit sans le savoir les lieux après lesquels les personnages des films étaient partis en quête ?...

« Now, we’ve got a place to stay » clame la petite exploratrice en tête du cortège errant sorti du faux film fantastique qui ouvre L’Etat des choses. C’est qu’ils viennent d’arriver au terme de leur périple, mais dans un havre de paix bien paradoxal : hôtel abandonné face à la mer, terrasse de béton battue par les vents et sur laquelle s’écrase la houle. Pas vraiment un lieu hospitalier, mais de toute évidence un lieu où l’homme, ramené à une condition nomade, s’est posé un jour puis a fui.
Le plus étonnant dans cette séquence, c’est qu’elle semble inverser les repères entre naturel et artificiel. Ici, ce sont les bâtiments qui paraissent tourmentés, inhospitaliers quand le naturel, bien qu’accidenté, paraît plus platement homogène. L’architecture bien trop vaste pour l’échelle humaine est montrée comme un paysage heurté, une lande minérale dans laquelle il va falloir s’établir, comme les Indiens des westerns savaient tirer parti des recoins des rochers et crevasses. Et de fait, la suite du film montre une équipe de cinéma forcée de s’implanter dans l’hôtel, tel des survivants dans une grotte, en attendant que le tournage qu’ils ont dû arrêter puisse un jour reprendre.

Ce motif de la terrasse monumentale, de la plate-forme inhospitalière revient sans cesse au cours du film. Témoin cet étonnant raccord qui fait le lien entre Sintra et Los Angeles, entre le Portugal et les Etats-Unis, entre deux côtes Ouest, celle de l’Europe (en haut) et celle de l’Amérique (en bas).

Un raccord qui se fait par une similarité des architectures et des étendues planes, paysages génériques, nouvel environnement abstrait, débarrassé de tout particularisme local.

Film réflexif sur le cinéma, l’Etat des Choses (son Mépris à lui comme déjà dit) enregistre, deux ans avant Paris, Texas les dialogues et allers-retours entre deux continents de cinéma, leurs imaginaires et leurs territoires respectifs. Il n’est pas de cinéma sans arpentage et sans topographie, affirme Wenders. Et aller en Amérique, c’est inévitablement se confronter à un territoire déjà vu et rêvé au cinéma. Et arrivé après les westerns, après Zabriskie Point (Michelangelo Antonioni 1970), après les road movies, l’œil de Wenders forcément imprégné de ces références ne peut que constater la permanence des grandes étendues, capables presque à elles seules d’engendrer de la fiction. Toujours des grands espaces, mais désormais de béton et d’asphalte. Plus que des personnes, ce sont des histoires que ces lieux semblent vouloir accueillir. Quelle fiction pour les habiter ? « All I wanted was just a story » clame le réalisateur en crise, héros du film. L’Etat des Choses paraît simplement enregistrer cette attente. Paris, Texas paraîtra fournir la réponse fictionnelle deux ans plus tard.

Retour sur la rive européenne de l’Atlantique avec les premières œuvres d’Alvaro Siza, star (et conscience) de l’architecture portugaise, situés à Leça da Palmeira, juste à côté de Porto : un restaurant de bord de mer et une piscine.

On peut voir les oeuvres grâce à ce lien. On peut aussi se balader dans ce portfolio de l'oeuvre de l'architecte.

Attardons-nous sur la piscine, si wendersienne à tant d’égards, en particulier dans sa capacité à générer à lui seul son propre paysage minéral et minimal, une topographie de béton modelée par la lumière.

A cet égard, l’entrée de la piscine est exemplaire dans son laconisme, son abstraction, sa capacité à créer son propre environnement avec un minimum d’éléments (quelques parois, un sol, du soleil et des ombres). Un arte povera en trois dimensions, mais qui évoque presque le jeu vidéo.



Pour autant, malgré l’austérité des matériaux, malgré la géométrie volontairement sèche et heurtée de l’ensemble, c’est une grande impression d’harmonie qui domine. Une harmonie qui assume son artificialité, mais une artificialité accueillante. D’un strict point de vue d’aménagement, la proposition de construire une piscine pourrait paraître absurde, mais comme chez Wenders, il s’agit avant tout de proposer « a place to stay », dans un segment de plage particulièrement rocheux et inhospitalier. Pas tant une architecture qu’une géographie, pas tant un bâtiment qu’un lieu où choisir (et même construire) sa propre place.

Et quand on quitte la piscine par la rampe de sortie, c’est aussi traverser un sas, s’acclimater à nouveau au contexte du littoral dans son ensemble, quitter une enclave à la topographie artificielle pour revenir vers un paysage de plus grande dimension.

Qu’importe si, au fond de la piscine, l'accès à la mer est interdit…

…l’expérience spatiale qu’elle a proposée nous a permis d’embrasser l’eau, le ciel, le soleil et l’horizon, comme dans un autre certain film.

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