jeudi 2 octobre 2008

Des yeux dans le dos





Les photos prises par Yang-Yang (5 ans) dans Yi Yi (Edward Yang 2000)

C’est pour « montrer aux gens l’autre moitié de leur corps, celle qu’ils ne peuvent pas voir eux-mêmes » que le petit Yang Yang photographie nuque sur nuque.  Pour de telles photos, cet alter-ego miniature du cinéaste s’attire les sarcasmes du surveillant de son école qui l’humilie en public et fait rire ses petits camarades devant ces photos qu’il désigne ironiquement (et bien bêtement) comme « de l’art d’avant-garde qui vaut très cher ». Quoi qu’il en soit, à voir ses œuvres, le petit Yang Yang montre déjà un sens du cadrage très sûr et une constance dans l’art de la série qui le feraient dialoguer avec des artistes  accomplis qui partagent ses mêmes tropismes.

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Dans la ville de Sylvia (José Luis Guerin 2008)

Le petit Yang Yang aurait-il pu ainsi réaliser Dans la ville de Sylvia (Jose Luis Guerin 2008) ? Quoiqu’encore un peu jeune pour être doté du même regard désirant que le cinéaste catalan (encore que la plus belle scène de Yi Yi mette en scène un « coup de foudre » enfantin), le pari de cinéma de ne faire tenir tout un film uniquement par des filatures de « profils perdus » ne se révèle guère éloigné de l’imaginaire artistique de l’enfant photographe. Et puis surtout, il y a aussi cette idée, au fur et à mesure de l’observation des fragments de visages, des pérégrinations, de capter le mystère d’une personne inconnue, mystère évidemment nourris de fantasmes et de projections, mais mystère qui constitue pour chacune des personnes observées « l’autre moitié de leur propre personnalité, celle qu’elles ne peuvent pas percevoir elles-mêmes ».

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Sans titre (1995)

Les passants (1998)
Deux photos de Valérie Jouve

Le petit Yang Yang aurait-il pu poursuivre son travail photographique sur les traces de Valérie Jouve ? Car la façon dont il fige ses dos et ses nuques anonymes rappelle quelque peu les figures hiératiques de passants dans la ville saisis par la photographe. Profils paradoxaux qui, au-delà, de figer la présence éphémère d’un passant, dressent finalement bien plus qu’une série de portraits : le portrait d’une ville contemporaine, non située mais assez familière, une ville définie avant tout comme une constellation d’anonymats.

Cette constellation d’anonymats, Valérie Jouve l’a aussi filmée dans un film documentaire qui n’apparaît pas sans parenté avec la démarche de Jose Luis Guerin. Il s’agit de Grand Littoral (2003, photos et extraits sur le site de VJ et chez PointLignePlan) du nom d’un immense centre commercial implanté en périphérie de Marseille. 

Muet et délibérément énigmatique, Grand Littoral saisit la spécificité de ces zones commerciales, en bordures des grandes villes, zones difficiles à décrire, encore plus à apprécier quoique fortement fréquentées. En étant filmé comme un bloc insécable (le centre commercial s’accroche à la voie rapide, elle-même incrustée dans un environnement minéral), un tel environnement met à jour sa spécificité: hors de la ville, pas encore dans la nature, tout entier voué à la consommation.  Mais cette sensation, le film la définit en creux, essentiellement par les pratiques et les trajectoires des usagers, mais aussi celles des flâneurs environnants (les calanques et les chemins de randonnée ne sont jamais loin). En poussant, on pourrait même y voir un Tati méditatif jetant un regard sur cette urbanité qui à force, devient presque irréelle. Tout aussi irréelle et fantasmatique que la ville sur coussins d’air de Jose Luis Guerin (vélos, circulations douces, tramways, jupons en flottaison).  

Deux formes d’urbanités irréelles (l’une en centre ville, l’une en périphérie) mais qui finissent par décrire une réalité insaisissable de la ville : son écheveau de chorégraphies invisibles. « L’autre moitié » de la réalité de la ville, ce spectacle ordinaire et permanent qui se passe tous les jours, dans notre ville, dans notre dos.

3 commentaires:

Arnaud a dit…

C'est juste pour rebondir sur la photo de "Dans la ville de sylvia" - que je n'ai pas vu- et annoncer que Jose Luis Guérin sera présent à Montreuil, au Mélies, le 10 octobre pour une Master class dans le cadre des rencontres du cinéma documentaire.

On programme ce jour-là un film intitulé Innisfree (sur le village où fut tourné l'Homme tranquille) qui pourrait intéresser certain blogger cité parmi les liens conseillés de cette page.

Le samedi 11 Oct d'autres films du même sont également programmés dont "unas fotos en la ciudad de Sylvia" (serait-ce la Vo du film dont "Dans la ville de Sylvia serait la VF" ?) , avec "un accompagnement musical original"dit le programme.

Je m'empresse de préciser que je ne travaille pas au Méliés...

Clémentine a dit…

Des gens de dos...ba perso je fais une sorte de parallele entre Gus Van Sant et Miroslav Tischi...la poursuite masculine et feminine; non?

Joachim a dit…

Arnaud

Merci pour ce programme, même si je ne suis pas sûr d'être forcément dispo ces jours-là.

Clémentine

Merci de m'avoir fait découvrir Miroslav Tichi. Quant à Gus van Sant, je n'y avais même pas pensé, alors que ça paraissait tellement gros. Bon, je promets de terminer mon billet pour demain. Tout autant que le fait de suivre des silhouettes, ce qui m'intéresse dans ces exemples, c'est aussi ce que ces démarches révèlent de l'environnement urbain...