Pas (encore) vu le Ken Loach, mais il était déjà écrit que Canto serait comme chez lui à Cannes.(Dois pas être le premier à la faire, celle-là...)
Bon sinon, comme tout ivrogne de cinéma qui se respecte, quelques commentaires de bistro (même si je n'ai vu que la moitié des films de la sélection et pas Audiard, Andrea Arnold, Lou Ye et Park Chan Wook).
Sur le plan de la "direction artistique", deux revisitations des avant-gardes : la nouvelle objectivité photographique chez Haneke (même si l'action de son film est antérieure à l'émergence du mouvement) versus le futurisme dans le théâtre d'ombres de Bellochio. Mais là où Haneke déploie consciencieusement sa scénographie, Bellochio paraît réellement réinterroger les formes et les idées de l'époque, pas tant pour les faire résonner avec aujourd'hui que pour en retourner toutes les ambiguïtés et les réorienter vers sa propre colère d'artiste. Pour aller vite, j'ai l'impression très nette que Bellochio pratique une sorte de "judo narratif et formel": s'appuyer sur la puissance ostentatoire, sur la grandiloquence de son ennemi pour mieux la détourner vers ses propres cibles (l'hypocrisie des institutions pour encore une fois, aller très vite).
Vincere est un film complexe, complexe sur le plan de la forme et du contenu, complexe aussi parce que presque anachronique. Il évoque davantage "la grande fresque d'auteur des années 70" que les contemporaines poses post-modernes. En ce sens, cet examen d'une famille "clandestine" rendue dysfonctionnelle par l'Histoire pourrait dialoguer avec Le conformiste de Bertollucci qui examinait déjà le fascisme à la lumière d'Oedipe.
Alors que le Ruban blanc reste quand même balisé, Vincere est foisonnant. Là où Haneke reste didactique, Bellochio préfère la dialectique. Quand Haneke reste (et restera) le prof honoré de sa Palme (académique ?), Bellochio demeure l'éternel (jeune) homme en colère du fond de la classe (et Resnais l'élève faux dillettante, brillant et rêveur).
Pour finir (en attendant peut-être de revenir sur Moullet, le film collectif roumain et d'autres), l'inévitable palmarès subjectif :
Palme d'or du film incompris : Inglourious basterds (Bon, je ne dis pas que je suis en télépathie avec Quentin, que moi j'ai tout compris contrairement aux nombreux déçus par le film, mais voilà une oeuvre beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît, en particulier sur l'obsession tarantinienne de la vengeance, et dont le final reste tout de même un summum plastique).
Prix Marcel Proust (faux nombrilisme, tableau d'une société, élégance du style) : Time that remains d'Elia Suleiman
Prix Pedro Almodovar du plus beau portrait de femme : Mother de Bong Joon-Ho
Prix Michelle Pfeiffer des retrouvailles les plus délicieuses : la merveilleuse, la classieuse, la resplendissante Irène Jacob en mère d'élève délurée dans Les beaux gosses de Riad Sattouf (et dire que je ne l'avais même pas reconnue).
Prix du meilleur édito contenu dans une réplique de film : "Le Président Chirac avait une fille schizoïde, mais pas le Président Sarkozy qui diminua donc les crédits de la psychiatrie". (in La terre de la folie de Luc Moullet).
Prix des "Choristes pervers" pour la meileure réplique "c'était mieux avant" : "Le mieux, c'est le catalogue de la Redoute 1986, les photos, elles sont pas retouchées, on voit les poils et les tétons sous la lingerie." (citation de mémoire, encore dans Les beaux gosses).
Prix de l'animal de compagnie : le cochon domestique dans Contes de l'âge d'or
Prix de l'animal de mauvaise augure : le renard parlant dans Antichrist
Prix des meilleures répliques animalières : impossible de départager "Maman, quand je serais un chat, est-ce que je pourrai manger des croquettes ?" (Les herbes folles d'Alain Resnais) et "Le cerf s'est échappé dans Paris ? Mais il trottine où ?" (Visage de Tsaï Ming-Liang)
Prix de la réplique particulièrement mal venue : "Comment faire confiance à quelqu'un qui passe son temps au cinéma ?" (ou quelque chose dans le genre, entendu dans Map of sounds of Tokyo d'Isabel Coixet)
C'est vrai ça, à force de voir trop de films, on va finir par se poser la question. Confiance ou pas confiance ?...


Chanson d'amour et de bonne santé. De loin, le plus beau titre de tout le Festival. C'est celui d'un court-métrage de Joao Nicolau présenté à la Quinzaine (mais que j'ai pu voir avant sa présentation officielle demain, grâce aux bornes du short film corner). Amour et bonne santé, comment refuser dans ce festival où l'on croise plus que de coutume, mutilations, châtiments et lacérations... Et donc le film de Nicolau, touchant et ludique autoportrait qui se plaît à travers scénographies minimales et pince-sans-rire (un film qui arrive à transformer une galerie commerciale triste à pleurer en lieu où l'on rencontre l'amour ne peut pas être mauvais), à traquer le point de conjonction entre l'oisiveté et la créativité, entre l'impassibilité et le bouleversement intérieur, entre la fatigue et la jubilation sentimentale.
Chanson d'amour et de bonne santé. Once again. Ce pourrait être, également, le titre du dernier Resnais, inséparable de son proverbial accoutrement de sphinx impérial et malicieux : lunettes noires, chemise rouge et baskets blanches.
Difficile de définir le charme de ces Herbes folles et surtout l'impression (dissemblable forcément dissemblable dirait l'inspiratrice d'Hiroshima mon amour) qu'il procure à chacun de ses spectateurs.
Bon, je pourrais dire, pour aller vite que c'est le meilleur de la comédie sophistiquée (entre Shop around the corner, The ghost and Mrs Muir, Elle et lui) revisité par Nathalie Sarraute (le travail sur les impasses du langage, les hésitations et mots qui échappent).
Je pourrais dire, aussi, que pendant la projection des Herbes folles, je ne cessais de me fredonner intérieurement cette chanson :
... cousine du film par son impeccable tempo mais aussi de motif : cette accumulation d'indécisions, de choses qui pourraient advenir mais ne se poursuivent pas vraiment, ces projections mentales qui ne sont pas encore de l'action mais qui sont plus que de la velléité. Le film, en son entier, vogue dans cette somme d'embryons et de pistes ouvertes qui au final génère bien plus qu'une simple illustration psychanalytique, une pelote d'affects, d'images et d'émotions qui continuera longtemps à hanter la mémoire du spectateur.
Bon allez, en attendant la suite, pour tout le monde, amour et bonne santé !

s'intitule La philosophie dans le boudoir (1947). Occasion d'évoquer un autre film honteusement mal accueilli et qui a fait pas mal jaser : Kinatay (Brillante Mendoza), une autre histoire de corps en morceaux. Mais sans doute aussi un sérieux prétendant au titre de "film le plus sadien de la compétition" (sous-catégorie où le ciné-évangéliste Lars von Trier et Park Chan Wook ont déjà apporté leur contribution, en attendant éventuellement Tarantino, Haneke et Gaspar Noé dont les films ne sont pas encore passés, mais dont le casier contient déjà de lourds sévices et mutilations en scope).
Mother (Bong Joon Ho) : Moins dans la jouissance immédiate du genre que ses précédents titres, mais pas moins d'invention et de capacité à surprendre, notamment dans son jeu avec le spectateur. Scénario très complexe et à multiples détentes mais qui ne sert pas uniquement la belle maîtrise des intensités variables du suspense ou une structure à la Rashomon servant habilement le wodunit. Une constante tout de même chez Bong Joon Ho: la figure du héros ahuri, dépassé par les évènements (est-ce un sage ou un bouc émissaire ? toute la valeur du film est aussi dans cette énigme), mais une figure qui se décline chez les différents protagonistes du film : accusé, mère protectrice, victime collatérale . Et puis ce bonheur de faire du cinéma à chaque plan, dans la majesté des paysages comme dans la joie de discrètes touches burlesques... Bon. Vraiment pas facile d'écrire sur ce film bien plus dense (et qui en a déçu certains) qu'il n'en a l'air... Donc, peut-être à suivre... (M'étonnerait pas que le film se décante encore un peu plus dans les prochains jours...)