mardi 21 avril 2009

Complexes immobiliers

Y aurait-il un quelconque intérêt à découvrir aujourd'hui I comme Icare (Henri Verneuil 1979), comme ce fut mon cas la semaine dernière ? Curiosité vicieuse (d'autant plus que c'était la matinée du lundi de Pâques, que le ciel était bleu, que la famille était souriante) qui s'amuse à pointer les nombreuses incohérences scénaristiques dont est truffé le récit, paradoxe d'autant plus risible avec le recul que ce mix de Costa-Gavras et des Hommes du Président (Alan J Pakula 1976) vise à chaque seconde à nous démontrer à quel point on est chez des "super-pros". Film assez exemplaire du complexe du cinéma français vis-à-vis du cinéma américain. Certes, on est dans la conspiration comme chez Pakula, Pollack, Coppola, De Palma. Certes, il y a beaucoup d'hommes dans la force de l'âge comme chez Preminger. Certes, il n'y a, pour ainsi dire que des professionnels au travail comme chez Hawks, mais sans la piquante ironie sur les rapports hommes-femmes... mais si tout cela suffisait à égaler ces glorieux modèles. D'autant plus quene sont retenus que les signes les plus apparents et qu'est vite laissée de côté la singularité de ce cinéma admiré. De Hawks par exemple, on ne paraît retenir que le "groupe de professionnels au travail" (et d'un sérieux pontifical) en oubliant sa piquante ironie sur les rapports hommes - femmes, la dialectique entre action et parole... Rien de tel ici dans une forme aussi servile qu'un retour dans le giron de l'OTAN. A moins que la froideur de l'ensemble anticipe des essais plus cérébraux tels cette vague de remakes hollywoodiens qui ont fleuri dans l'art contemporain ?

(Petit) intérêt tout de même, le regard porté sur l'architecture et l'urbanisme de son temps, cette façon d'arracher un bout d'Amérique aux dalles des villes nouvelles. Mais là aussi, la comparaison architecturale pourrait donner au film des verges pour se faire battre. Entre Verneuil et ses maîtres substiste le même écart qu'entre Beaugrenelle et Manhattan.
C'est aussi oublier que ce sentiment ambigu de complexe ou d'admiration (c'est selon) Europe / Etats-Unis n'est pas allé que dans un sens. Quand Coppola signe Conversation secrète (1974), il lorgne autant si ce n'est plus sur Antonioni que vers Arthur Penn. Et ce qui paraît faire "furieusement américain" a aussi trouvé certaines de ses racines de par chez nous. 
Pour en rester simplement aux décors du film, la Préfecture du Val d'Oise à Cergy (transformée en Civic Center. Sa forme ne rappelle-t-elle pas ces City Halls des années 60 ?


En haut : Préfecture du Val d'Oise, Cergy-Pontoise (Henry Bernard architecte 1969)
En bas: Hôtel de Ville de Boston, (Kallman, Mc Kinnell, Knowles architectes 1963-1968)

Je suis loin d'affirmer qu'il y a une inspiration directe entre les deux, simplement une réminiscence de forme typologique (la pyramide inversée posée sur une vaste plaza).

Le même hôtel de ville de Boston, qui vu sous un autre angle, rappelle furieusement un autre bâtiment.

En haut : Hôtel de ville de Boston, donc
En bas: Couvent Sainte-Marie de la Tourette (Le Corbusier architecte 1956-1960)

4 commentaires:

martin a dit…

le hasard fait que le même jour je tombe sur deux articles qui se réfèrent à "I comme Icare" : le libé d'aujourd'hui et ton blog. Les sujets abordés ne sont pas les mêmes, mais c'est troublant, d'autant plus que j'aime beaucoup se film.

Joachim a dit…

Ah, si tu aimes le film, j'espère que cette note ne t'a pas trop hérissé.
Sinon, j'ai aussi vu l'article de Libé et le recyclage de l'expérience de Milgram
(http://www.youtube.com/watch?v=5Sqqhr4_J28) en cruel jeu télé.
Cela prouve au moins une chose. La génération "Secret Story" n'a jamais vu un film d'Henri Verneuil.

Mariaque a dit…

Costa-Gavras certes oui, qu'on y pense mais c'est sans doute un peu orienté aussi par la trogne à l'Ivo Livi, assurément. Car on eût pu nager également en plein Boisset (brassant plus d'pognon qu'à l'accoutumée) ! Et mieux encore: dans les eaux inéditement hybrides mais assurément hypnotiques nées du mélange des bains d'un Pakula traquant l'complot avec ceux d'un Dario Argento courant après la mort violente (même si le solide de l'intrigue évoque peu le Dario des tortueux gialli, le traitement graphique régulier de certaines séquences (voir photos) fait cependant souvent penser à l'italien drôlement frangé !). Cette sensation mutante étant bien sûr accentuée par l'espace irréel de l'intrigue (ce pays à bannière et monnaie so US mais reconstitué à La Défense et à Cergy) et cet air de ne pas y toucher en mettant joyeusement les pieds dedans (la trame reprend bien évidemment l'assassinat Kennedy jusqu'à son tueur de paille LH Oswald (anagrammé ici en Daslow et joué par le bien mauvais Didier Sauvegrain !) et ses Zapruderies (le caméraman amateur étant là campé par Maurice Bénichou).
Le titre, plus américaniste que les américains (Henri est tout de même le bonhomme qui fit atterrir un Boeing où vous savez !) presque mouchés là sur leur terrain, démarre sur les chapeaux de roues, nailbitter en diable (malgré force invraisemblances, nombre de procédés artificiels** et moult didactismes), avant de patiner à mi-chemin (passé le flip en cabine téléphonique du 9ème témoin, on se lasse un brin et l'exposition du tandem DePalma/Lacosta s'avère une trame ratée).
Arrive alors la thématique effroyable et noirissime qui sut séduire notre père Manchette (et nous donc !) sur l'obéissance. Reposant sur les véritables expériences de Stanley Milgram (introduite par cet extrait-ci (attention, il vous faut là un quart d'heure devant vous !) et détaillée là: nous sommes tous, peu ou prou, prêts ou servilement mûrs pour toujours permettre le pire !) elle parvient à jouer tel un remarquable électrochoc (ah ! ah!), à la conscience bigrement désenchantée (elle ne s'en prend plus aux puissants généraux et dirigeants, mais à la plèbe des sans grade, des bons et odieux soldats qui s'ignorent) et nous laissant hagards toute la fin du film.
Suffisamment hébétés en tous cas pour avaler les couleuvres les plus opaques et les plus précipitées (malgré son impact graphique et sonore (la K7 de « Minos lançant Zénith » me faisait presque pisser dans mon froc à 12 ans !) la fin du film est un sommet de fumeux confus à l'occasion duquel le didactique est abandonné au profit du plus théorique complotage, abscons et quasi-surnaturel) jusqu'à un final alors fichtrement en vogue (voir L'Héritier mais surtout Quatre Mouches de Velours Gris*** !!) et souvent efficace: la slow-motion death.
Pan ! Volney, prend ça dans ta gueule...
C'est pas Kevin Costner qui se s'rait fait avoir comme ça !



le texte dans son contexte, ici:
http://eightdayzaweek.blogspot.com/2008/06/quel-film-avons-nous-vu-ce-jour_03.html

Joachim a dit…

Merci Mariaque... d'autant plus qu'il me semblait bien que tu avais déjà écris sur ce film.
J'ignorais qu'il ait pu intéresser Manchette, même si c'est plus par sa thématique que par sa stylistique. Pour ma part, je continue à penser qu'il aborde le sujet de l'obéissance, en étant justement très... obéissant, voire servile par rapport à certains codes de genre et de narration. Tout cela manque quand même grandement de vraie désobéissance ou plutôt d'insolence esthétique.