lundi 2 mars 2009

Natures mortes

La nature morte, contresens cinématographique ? A quoi bon reproduire la disposition d'objets immobiles ? Deux exemples pour prouver le contraire.



Pas uniquement un remake gore de ça :

Nature morte au lapin (Jean Siméon Chardin 1735)

Mais au-delà de la terreur et de la fascination, une façon de filmer littéralement "la mort au travail"... mais un travail pas si univoque non plus.  A côté de la dégénerescence de la chair, une pêche qui refuse de flêtrir. "Tu retourneras à la poussière" et juste à côté, à défaut du fruit défendu, le fruit immortel. Quelque chose de la vie s'accroche et résiste à cette fresque de la putréfaction.

Des fragments de vie qui se cristallisent sur des objets, sur la surface du quotidien, c'est exactement ce qui est à l'oeuvre dans cet autre extrait :



Choisir le parti-pris des choses, faire vibrer des objets, les prendre comme témoins de la naissance d'un amour, quel beau pari de cinéma. C'est celui de La rencontre (Alain Cavalier 1996), film où la figure humaine est releguée hors champ, mais qui parle comme rarement de l'empreinte humaine. 
Une démarche à la croisée du pictural (les natures mortes donc) et du littéraire (sous le signe du blason: isoler et célébrer des fragments du corps aimé).
Au passage, dans la séquence des lunettes, rien de moins qu'une nouvelle définition de l'amour. Ce n'est pas tant regarder dans la même direction (Saint-Exupéry), encore moins se mirer les yeux dans les yeux, que de voir flou, mais avec le même degré. 

Dans les deux exemples, on reste finalement plus proche du termes anglais que du français. Pas tant des "natures mortes" que des "still lives" (vies immobiles) ou plutôt ce qui reste de vie dans l'inanimé.  

Tant qu'on est dans "les rencontres", en voici une autre non moins délectable.
Dorénavant, dans les films de Blake Edwards, je chercherai d'éventuels lilas dans les arrières-plans... maintenant que je connais leur signification dans le langage des fleurs (enfin, celui entre Blake et Julie).

6 commentaires:

Vincent a dit…

C'est étonnant comme Sam taylor Young a changé de registre avec "Love you more".

Joachim a dit…

Peut-être d'ailleurs que le point commun (certes tiré par les cheveux) de Sam Taylor-Wood, Cavalier et Blake Edwards est leurs fréquents changements de registres. Je ne connaissais pas Sam Taylor-Wood avant Love you more et ses vidéos trouvées sur Youtube sont elles-mêmes assez diverses entre elles. Peut-être tout de même l'envie de filmer frontalement la chair, sans fausse pudeur, mais sans gêne non plus (mais c'est peut-être encore un point commun capillotracté).

laurence a dit…

Tout d'un coup souvenir d'un lapin dans psychose...

Damien a dit…

Ce film de Sam Taylor-Wood est particulièrement saisissant, c'est vraiment une "vanité" au sens pictural, mais je n'interpréterais pas comme toi ce fruit qui par contraste demeure inchangé : il s'agit vraisemblablement d'une pêche factice, sinon elle aussi serait gagnée par la putréfaction, donc pour moi elle ne représente pas du tout "la vie qui s'accroche", bien au contraire, mais plutôt la matière inerte, voire l'image. Ce que peut dire ce film, c'est que la vie est précieuse parce qu'éphémère, ou que la mort est dans la continuité de la vie (il y a encore mouvement, transformation)...
Sinon, il y a un autre cinéaste de la nature morte, au sens morbide : Peter Greenaway.

laurence a dit…

C'est quand même curieux que ces vanités censées représenter la fulgurance d'un vie d'un corps portent en elles quelque chose d'immuable le temps arrêté en quelque sorte...que ce soit une peinture une photo un film la même impression métaphorique de temps éternel...en fait c'est l'amour des choses éternelles...

Joachim a dit…

Damien

C'est marrant. Je n'ai pas pensé une seule seconde que le fruit pouvait être factice (ce qui est sans doute le cas) tant l'effet de réel et de véracité de la vidéo est marquant. Je pense qu'elle reste ouverte à plusieurs interprétations et qu'effectivement elle jette un pont entre la noble trivialité de Chardin et les aspirations plus métaphysiques des vanités.
Quant à Greenaway, il m'était aussi complètement sorti de la tête au moment de rédiger cette note, mais c'est sûr que son sens de la composition, son penchant pour la décomposition, son ambivalence "figé, vivant" (il est davantage dans la "nature morte avec personnages") porte clairement ces interrogations.

Laurence
L'amour des choses éternelles et la façon dont elle se fige sur du dérisoire (et aussi assumé en tant que tel, sans nécessairement une fonction symbolique), je le ressens aussi très fort dans le film de Cavalier qui m'avais mis par terre au moment où je l'avais découvert. Mais j'ai l'impression que le rapport avec ce type de film est toujours extrêmement personnel.