vendredi 22 août 2008

Le naufrage d'une utopie

Le vaisseau en déshérence de la Cité des Vele à Scampia où se tient une bonne part de l’action de Gomorra apparaît aux spectateurs du film de Matteo Garrone comme le dernier endroit où ils auraient envie d’habiter. C’est pourtant une œuvre d’architecte, nourrie des théories et des utopies du Mouvement Moderne, la concrétisation d’un fantasme récurrent : le « bâtiment ville verticale et surtout autosuffisante», où (en pure théorie) la rigueur et l’économie de la construction en béton serviraient la densité et l’animation de l’habitat. Il n’est rien de dire que l’usage contredit la théorie et si le bâtiment devait se rattacher à un quelconque manifeste, c’est bien à celle des valeurs de la Camorra : grisaille (toute administrative), vétusté, archaïsme, cruauté et déploiement tentaculaire. Enfanté sous les auspices des architectures métabolistes au Japon et du Monument Continu de Superstudio (1971), le bâtiment n’est au mieux que leur enfant dégénéré, témoignage d’une utopie négative et cruelle.
Pourtant, au-delà de son sujet manifeste, le film interroge aussi, en creux, ce fantasme d’architecte (fou ou naïf, c’est selon) : offrir un bâtiment tellement vaste où la communauté se sentirait tellement bien qu’elle n’aurait même pas besoin d’en sortir. Fantasme généreux à la base, mais fantasme qui se transforme rapidement en cauchemar. Il suffit d’un rien pour qu’un paquebot de béton se transforme en prison démesurée. De la soumission à la réclusion, il n’y a qu’un pas. Voilà pourquoi sans doute ce fantasme latent n’a jamais été clairement formulé par les héros hérauts de l’architecture moderne…
… sauf par Rem Koolhaass dans l’un de ses premiers projets de 1972 : Exodus ou les prisonniers volontaires de l’architecture.
« Cut-up » urbain, assemblage provocateur des contraires, cette proposition lorgne davantage du côté de la fiction que du projet. Voilà l’histoire. Londres subit le même sort que Berlin et un mur saignant la ville en deux est construit en une nuit. Sauf qu’adossé à ce nouveau mur de la honte, viennent s’agréger quantité de bâtiments répondant à la doxa de l’architecture moderne, d’enfants de Le Corbusier, du Bauhaus ou du Constructivisme Russe. Deux métropoles se regardent en chiens de faïence : le Londres « historique » et celle contenue dans cet immense « bâtiment mur linéaire » qui cisaille la ville. Ceux qui choisissent de rejoindre le grand vaisseau moderne savent qu’ils n’en ressortiront pas. Avec ce projet fable, Koolhaas met donc le point sur la part démiurgique et clivante d’une certaine architecture moderne qui somme ceux qu’elle accueille de devoir renoncer à ce qui l’a précédé. Au moins, les Londoniens de l’uchronie koolhaassienne auront-ils eu le choix,…
… ce qui n’est pas exactement le cas des habitants de Scampia. Mais, pour le moins, le film montre quelques bribes de vie dans cette architecture : un mariage sur la coursive du cinquième étage pendant que deux niveaux plus bas. C’est tout le moins d’attraper quelque animation dans une telle démesure. Car ce qui frappe dans la façon de filmer ce bâtiment, c’est cette façon de le présenter comme un grand corps creux et organique, en cela en résonance avec les autres espaces naturels et minéraux du film.
Continuités de matières :
les façades de béton lépreux font écho au grand mur de la carrière de retraitement des ordures. Les marigots des rez-de-chaussée abandonnés s’avèrent d’aussi redoutables terrains de jeux que les plages boueuses pour les apprentis Scarface.
En somme, bien que la Cité des Vele ne doive pas accuser plus de 40 ans d’âge, c’est déjà un fossile immémorial, un fossile qui attend peut-être un projet de « redynamisation » comparable à celui de Koolhass, encore lui, pour le démesuré grand ensemble du Biljmermeer près d’Amterdam en 1986)… mais surtout un fossile qui avale ses propres enfants. On espère que, comme dans un autre conte italien, l’enfant trouvera comment sortir du ventre de la baleine.

9 commentaires:

Liaudet David a dit…

J'hésitais à voir ce film, aux images trop dures pour moi. J'hésitais.
Mais si je peux, avec cette architecture passer outre cette difficulté je deviendrais un spectateur. Car étrangement, il est alors question d'une attirance. ce qui pourrait également me faire peur.

Joachim a dit…

C'est amusant de penser que l'architecture peut être un palliatif à la noirceur ou à la violence d'un film, même si, après ta remarque, je me dis que moi aussi, "ça m'a servi d'écran protecteur" face à ces images. Cela dit, je trouve aussi que l'une des grandes qualités du film tient aussi dans sa sécheresse et dans son absence de pathos qui évite le danger de l'obscénité.
Cela dit, toi qui as visité le Corviale de nuit (ce qui moi aurait tendance à me donner des frissons), ça devrait t'intéresser. Pour ma part, c'est la première fois que je vois comment les gens vivent dans de telles mégastructures. J'ai l'impression que la situation de la grande barre romaine est parfois comparable et en même temps assez différente.

jean-luc a dit…

Bonjour,

merci pour cette analyse de l'architecture de la cité des Vele.

Sais-tu comment s'appelle le quartier dans lequel l'immeuble s'écroule dans Main basse sur la ville ?

A part les acteurs principaux des cinq histoires et probablement les parrains du "systeme", sais-tu
si les autres acteurs sont des habitants du quartier ?

Bonne rentrée et merci pour tes articles aussi instructifs que bien écrits.

Joachim a dit…

Merci Jean-Luc pour tes mercis.

Je dois d'abord avouer mon ignorance puisque n'ayant pas vu "Main basse sur la ville", je ne peux pas répondre à ta première question. Si quelqu'un a la réponse...

Quant aux acteurs, j'ai cru comprendre qu'ils étaient en grande partie non professionnels (sauf Toni Servillo, l'entrepreneur qui enfouit les déchets ainsi que le tailleur et le "comptable" ainsi que les rôles de flics apparemment). Pour l'anecdote, le parrain barbu (le premier qui menace les deux jeunes qui ne le prennent pas au sérieux) a été arrêté pour un ancien braquage (reconnu par un spectateur du film) depuis. Autant de petites histoires qui contribuent à la légende de ce film "avec des vrais morceaux de Camorra dedans" comme à la légende de la Camorra elle-même d'ailleurs. J'ai cru aussi comprendre que les Vele étaient aujourd'hui un peu plus "abandonnés" et moins habités que dans le film et qu'un certain travail de déco (et de rénovation d'apparts) a pu profiter aux habitants, dont une bonne part doit figurer dans le film. Mais n'ayant pas d'infos de première main, je m'arrête là.
Sur le Net, j'avais trouvé le blog d'un Parisien "expatrié" à Scampia et qui parlait de l'avant-première du film sur place (quelques jours après Cannes)... mais je n'arrive pas à retrouver l'adresse.

jean-luc a dit…

Merci Joachim pour ces précisions

Night and day arrive mercredi à Caen ...mais pas encore Woman on the beach.

Ici, on a toujours droit au ciel plombé de la seconde affiche... Si tu peux nous superposer un peu de soleil, je ne suis pas contre.

Edisdead a dit…

Cette photo de la cité que tu reprends en haut de ta note est l'une des choses qui m'a vraiment donné envie d'aller voir "Camorra", quand je l'ai vue dans la presse.
J'espérais bien te lire un jour à ce propos. Bravo pour cette nouvelle approche du film de Garrone.
Tout le long, je me suis demandé "Est-il possible de faire cela en France ?". Du point de vue social, politique, mais aussi avec une telle insertion dans un lieu précis et bien réel. Je ne vois guère d'exemple (ou alors, peut-être, remonter aux "films de banlieues" à l'époque de "La haine" et "Etat des lieux").

Joachim a dit…

Merci cher Ed.

En France, aussi, il y a des cités mégalomanes mais qui ne manquent pas d'attrait architectural (notamment les oeuvres d'Emile Aillaud ou de Jean Dubuisson - doit y avoir des photos sur Wikipedia) et pourraient servir d'intéressant cadre cinématographique pour d'éventuelles fictions. Ensuite, c'est toujours difficile de s'immerger dans de tels contextes, évidemment très "contrôlés" par les parrains locaux.
Je me souviens avoir pas mal entendu parler l'année dernière de la série de Canal "la commune" qui traitait des "valeurs" de la banlieue (apparemment tant du point de vue moral qu'économique) mais je ne l'ai pas vu. Je ne sais pas si c'est à la hauteur de sa réputation.

C'est vrai, cependant, que l'urbanisme contemporain n'est pas réellement traité dans les films français, sauf pour le stigmatiser de manière assez binaire, alors que ses composantes sont tellement complexes... Comme autres exemples, je ne vois que Godard dans "Deux ou trois choses..." (assez intéressant parce qu'on voit La Courneuve "toute neuve") et les villes nouvelles chez Rohmer ("Les nuits de la pleine lune" ou "L'amie de mon amie")... mais ça fait déjà un moment.

Liaudet David a dit…

j'ai eu enfin le droit à ma séance Gomorra. Finalement peu sensible aux trames un peu éculées de la mafia, sauf peut-être aux tueurs ventripotents en shorts fluos, reste l'architecture.
Fascination totale mais dans un flou de la profondeur de champ comme si il fallait raccourcir les points de fuites possibles (le jeu de mot est aisé je sais). La légèreté du gamin qui grimpe récupérer l'arme ajoutant une circulation verticale, le manège des camions conduits par les gosses, et les espaces ouverts ne servant finalement qu'à des séances de tirs apportent tout de même une vraie jubilation.

Ziwoxy a dit…

Film flippant, architecture flippante, qui pourtant ne doit pas nous détourner du rêve de l'utopie urbaine...
www.vraiment-ailleurs.com
Sinon, à quoi bon faire de la ville ?