samedi 30 décembre 2017

Derniers plans, une invitation


 
 

Ci-dessus : The Lost City of Z (James Gray 2017)
Ci-dessous : Un coin d'appartement (Claude Monet 1875)




Les films que l'on retient, c'est parfois juste pour leur(s) dernier(s) plan(s), parce qu'ils contiennent en eux une invitation à la rêverie, voire à l'obsession et la promesse d'une heureuse hantise dans la tête du spectateur.

Cette année, le plus beau dernier plan de cinéma aura été celui de Lost City of Z, pour la survenue totalement inattendue de cette jungle amazonienne dans les boiseries d'un hôtel particulier. Une jungle, devenue une affaire familiale, dans laquelle viendra disparaître Nina Fawcett.

Si j'ai été tant obsédé par ce plan durant cette année, c'est qu'il a immédiatement fait raccord avec une toile qui m'est chère, celle du Coin d'appartement de Monet. Comme chez Gray, il s'agit d'une autre "jungle domestique" transformé en espace mystique. Le simple alignement de hautes plantes en pot transforme un banal vestibule de maison en nef gothique. Et chez Gray comme chez Monet, la figure maternelle devient presque un fantôme à mesure qu'elle s'approche - ou se tient - au plus près de la lumière au fond du cadre. Ce mouvement de progression et de dissolution m'émeut profondément sans que je ne me l'explique complètement.

Ce plan et ce tableau travaillent sur des mouvements opposés, mais qu'on pourrait raccorder : une femme et une mère disparai(ssen)t chez Gray, un enfant  se tient face à nous chez Monet. Serait-il même prêt à venir à notre rencontre ?

Ce tableau de Monet, je ne suis pourtant même pas sûr de l'avoir contemplé en vrai. S'il m'obsède, c'est parce qu'il figurait en couverture de l'édition de poche de Du Côté de chez Swann (Marcel Proust 1913). Cette image me semblait le plus parfait accompagnement au grand oeuvre proustien. Cet enfant, c'était le lecteur, se tenant au seuil d'un monument de la littérature, un lecteur curieux mais encore innocent, à la fois intimidé et accueilli dans cette vaste jungle de signes domestiques et symbolistes, où l'exploration de l'intime prenait la grandeur d'une épopée et la dimension d'une cathédrale.     

En somme, le tableau de Monet était la meilleure porte d'entrée de Proust et voilà, que des années plus tard, dans l'autre sens, la fin du film de James Gray se révèle le contrechamp de la toile de Monet. En somme, un film nous a fait rentrer dans un tableau qui lui-même nous invite à un roman (et pas n'importe lequel!). 

J'aime assez que les grandes oeuvres s’emboîtent les unes dans les autres, soient des invitations à passer de l'autre côté du miroir, pour former ainsi d'innombrables chaîne de découvertes. 



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