dimanche 25 mai 2008

Le Palmarès de Cannes 2008 en avant-première

- Palme d’or annoncée avant même le début du festival, mais qui, comme tous les ans n’aura pas lieu : N’importe quel film de Clint. Il en a marre d’attendre, mais il attendra encore.

- Film qui dit le mieux que le monde ne tourne pas rond (comme 80% des films de la sélection) : Waltz with Bashir d’Ari Folman

- Film qui dit le mieux qu’avant de vouloir sauver le monde qui ne tourne pas rond, commencez déjà par régler les problèmes dans votre propre famille : Conte de Noël d’Arnaud Desplechin

- Médaille de l’Académie Andrei Tarkovski pour l’hommage le plus besogneux au dieu Andrei : Delta de Kornel Mundruczo

- Médaille de la Fondation Malcolm Mac Laren pour « ce film qui, par son art du crachat millimétré balancé devant un parterre en smoking perpétue le geste punk, 31 ans après son invention » : Los Bastardos d’Amat Escalante

- Plus beau début de film : la plongée dans le kop du stade des Corinthians de Sao Paulo en montage parallèle avec les prières des fidèles dans Linha de Passe de Walter Salles et Daniela Thomas.
- Plus belle fin de film: les scènes médicales de Conte de Noël.

- Film le plus émouvant : Le silence de Lorna des frères Dardenne
- Film le plus glacial : Adoration d’Atom Egoyan

- Film le plus contraint : 24 City de Jia Zhang Ke
- Film le plus libre : Ce cher mois d’août de Miguel Gomes

- Film le plus opaque : La femme sans tête de Lucrecia Martel
- Film le plus limpide : Wendy et Lucy de Kelly Reichardt

- Film le plus vain : Synecdoche, New York de Charlie Kaufman
- Film le plus utile pour que les ados arrêtent de rêver (1) devant Scarface : Gomorra de Matteo Garrone (2) devant Ronaldinho ou Thierry Henry : Linha de Passe de Walter Salles et Daniela Thomas

- Film le plus dépaysant : Tulpan de Sergey Dvorstevoy
- Film le moins dépaysant : Entre les murs de Laurent Cantet

- Film le plus tchatcheur : "battle verbale" entre Dernier Maquis de Rabah Ameur-Zaïmèche, Entre les murs de Laurent Cantet et Lonely Tunes of Teheran de Saman Salour
- Film le plus mutique : Liverpool de Lisandro Alonso (ce qui ne veut pas dire le moins éloquent, le film jouant assez bien sur l’après-coup).

- Palme d’or du papotage saisi dans les files d’attente : « Ségolène, elle voulait venir rencontrer les salariés des grands hôtels et passer pour les 40 ans de la Quinzaine et de 68, tout ça, quoi… mais on l’a dissuadé finalement. Cannes, ça fait trop paillette et les médias y vont pas saisir la différence entre la Quinzaine et la Sélection Officielle. Au PS, il l’auraient pas loupé sur le mode : Ségo bling bling. Par contre, pour Avignon, en juillet, là, faut vraiment faire un truc, parce que ça a du sens, avec des rencontres avec les intermittents et tous les acteurs de la création, tu vois ? Faut qu’on organise ça, une fois rentrés à Paris ».

- Film le plus surprenant : Tokyo Sonata de Kiyoshi Kurosawa

- (Télé)film français le plus prévisible : Versailles de Pierre Schoeller
- (Télé)film français peut-être prévisible, mais le plus sympatoche et sans prétention : Les grandes personnes de Anna Novion

- Film affichant le mauvais goût le plus réjouissant : Il Divo de Paolo Sorrentino. J’ai décroché à la moitié du film, mais cette surenchère de tics de mise en scène (raccord de travellings dans tous les sens, jeu appuyé, rendu de personnages marionnettes) n’est finalement pas inintéressante tant elle produit l’impression d’une folie baroque mettant à nu les faux-semblants du théâtre d’ombres de la politique.
- Film affichant le plus mauvais goût, mais pas réjouissant, simplement de pur mauvais goût : une grosse affiche pour cette future daube, à quelques mètres de l’affiche d’Ingrid Bétancourt.

- Film le plus calibré : ça doit sans doute se jouer entre Clint et Soderbergh, mais n’ayant vu ni l’un ni l’autre…
- Film le plus bricolé : Blind love de Juraj Lehotsky

- Film le plus gentil : My magic d’Eric Khoo
- Film le plus cruel : Les trois singes de Nuri Bilge Ceylan

- Film le plus beau (visuellement, mais pas humainement) : Les trois singes de Nuri Bilge Ceylan
- Film le plus laid : Maradona par Kusturica
- Film le plus soûlant : Maradona par Kusturica
- Film le plus politiquement douteux : Maradona par Kusturica

- Souvenir de projection qui restera : Avoir eu, pendant deux heures, les pieds posés sur le même plancher et avoir respiré le même air qu’une idole adolescente, un certain n°10 de l’équipe d’Argentine. C’était, malheureusement pendant la projection de ce que vous imaginez. Mais on peut pas tout avoir dans la vie.

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Attention, sur cette vidéo, le génie va passer. Un indice : la seule paire de mains qui ne fait pas « clap, clap », c’est bien celle de la main de Dieu.

Cannes report #10 : Compte-à-rebours final

- Sept blogueurs :

Reconnu le premier alors que je venais juste de poser le pied sur le quai de la gare.
Croisé le second en partance pour une fête et qui n’était pas du tout d’accord avec moi sur le Walter Salles.
Retrouvé la troisième de retour de cette même fête et qui était tout à fait d'accord avec moi sur les Dardenne.
Assis pas loin du quatrième à la projection de ce film où il est parti avant la fin, mais que ce cinquième a adoré. Pas rancunier, le cinquième puisque recroisé, trois jours après à la projection du film du quatrième.
Bien rigolé, avec le sixième, devant ce petit film iranien fort sympathique.
Dressé un premier bilan du festival avec le septième, rencontré l’avant-dernier jour.

- Six cinéastes qui ont fait nettement mieux :

Jia Zhang Ke
Lucrecia Martel
Philippe Garrel
Brillante Mendoza
et apparemment (pas vu, mais quand même échos assez peu enthousiastes) Bonello et Skolimowski.

- Cinq grandes réussites dans l'hybridation docu-fiction (grosse tendance de l'édition), et aux approches assez différentes (on étudiera ça dans le cadre d'une thèse improbable qu'on n'écrira jamais) :

Ce cher mois d’août de Miguel Gomes
Waltz with Bashir d’Ari Folman
Entre les murs de Laurent Cantet
Tulpan de Sergey Dvorstevoy
Dernier Maquis de Rabah Ameur-Zaïmèche

- Quatre films par jour : bonne moyenne.

- Trois contes cruels et/ou misanthropes mais témoignant d’une indéniable force cinématographique :

Les trois singes de Nuri Bilge Ceylan
Los Bastardos de Amat Escalante
Conte de Noël d’Arnaud Desplechin

- Trois contes naïfs et humanistes (ce qui ne veut pas dire idiots, le terme de « naïf » s’attachant plutôt au style qu’au contenu).
« Film naïf » : 1) films, sans surmoi ou référence auteuriste, simple, direct et d’une humble inventivité. 2) Oeuvres de « Facteur Cheval » (devrait-on dire « facteurs chevaux » ?) du cinéma :

My magic d’Eric Khoo
Blind love de Juraj Lehotsky
Lonely Tunes of Teheran de Saman Salour

Et entre les "cruels" et les "naïfs", un conte inclassable qui emprunte aux deux catégories: Tokyo Sonata de Kiyoshi Kurosawa.

- Deux films pas vus, parce qu’assez moyennement convaincu par les précédents de leurs auteurs, mais qui à l’écoute des premiers échos, me donnent maintenant furieusement envie.

Two lovers de James Gray
Le chant des oiseaux d’Albert Serra

- Un grand film ?

Et s’il n’en reste qu’un ? Difficile… Se joue entre Le silence de Lorna, Waltz with Bashir et… Les trois singes qui revient assez fort dans la mémoire.

Cannes report #9: Du dernier Garrel...

... je ne sauve qu'une réplique magnifique: "Avoir un enfant, c'est comme sauter par la fenêtre... mais du bon côté".

C'est tout ce que je garde, parce que le film s'applique à dire, plan après plan, scène après scène, exactement le contraire. C'est quand même embêtant. C’est le fils d’un père qui dit à son fils qu’à choisir, il vaut mieux la mort que la paternité. De ça, aucun critique aux ordres ne parle (les dithyrambes aveugles de la critique franco-française sont le meilleur –et le seul- gag du festival) et j’ai le droit de trouver ça, limite, gênant, voire obscène.

Certes. Le film a essuyé ricanements, sièges qui claquent et huées comme Brown Bunny (Vincent Gallo 2003) ou Tropical Malady (Apichatpong Weerasethakul 2004) dans ces mêmes lieux, mais ce n'est pour autant qu'il est, à leur égal, un geste d'artiste intraitable balancé, dans toute son intégrité, à la figure du spectateur. Ce n'est qu'une oeuvrette de routine, minuscule, autiste et peu inspirée. Si l’invitation faite à Garrel était une façon de marquer le coup des 40 ans de ce que vous savez, c’est encore un dommage collatéral de plus à mettre au crédit de cette grotesque commémoration. Car avec ce film particulièrement faible, Garrel n'apparaît pas tant comme le chantre de l'amour libertaire, que comme un mandarin du cinéma dit d’auteur, aussi empêtré dans ses dogmes et son repli sur soi qu’un vieux cégétiste, une vache sacrée de la critique qui, sortant d'un film imposant et célébré, verse dans l'auto caricature. Le pire, c’est qu’un tel film donne de la Nouvelle Vague une image pas si éloignée de celle de ses contempteurs : un cinéma nombriliste, cheap et étriqué tourné dans des chambres de bonne. Ah bon, c’est ça la Nouvelle Vague ? Et le regard sur la société ? Et l’affirmation d’une nouvelle écriture purement et strictement cinématographique (quand bien même elle serait traversée par la littérature chez Rohmer, le théâtre chez Rivette, le jeu chez Resnais, la musique chez Demy and so on…) ? Et le mélange de gravité et de sérieux, de pensé et d’inattendu, de théorique et de vivant ? Autant de traits saillants (et non exhaustifs) de la NV que l’on serait bien en peine de trouver au détour de cette Frontière de l’Aube, si peu dessinée.

Somme toute, ce film gère l’« héritage » de la NV, mais en père de famille prévoyant, préfère le placer sur un compte d’épargne dont on connaît à l'avance le rendement (car on ne sait pas de quoi demain sera fait dans cette France sarkozyste ma bonne dame) plutôt que de l’investir dans des contrées mois balisées. En somme, le film est sans doute, à l’égal de 90 % de la production française, plus proche du cinéma des années 50 qu’il ne veut bien l’avouer, tant il ne joue que sur une fiction prévisible, l’exhibition de quelques signes formels déjà usés et des noms au casting. Et le fait que Louis Garrel soit passé lui-même à la réalisation (pas vu Mes copains, mais échos vraiment pas terribles) viendrait confirmer que « le cinéma de papa » d’aujourd’hui, c’est bien celui de Garrel.

Car c’est précisément sur le rapport père-fils que le film achoppe et demeure exemplairement fidèle à l'esprit de 68, ou plutôt d’un symptôme de cette génération. Après avoir mue par Oedipe (tuer les pères), cette dernière est maintenant saisie par le syndrome de Cronos (dévorer ses propres enfants). Car ce qui coince au fond, c'est ce que Garrel Philippe impose à Garrel Louis : faire rejouer au fils les amours mortifères du père (avec Nico et Jean Seberg, le film est une variation autour du film-portrait, Les Hautes Solitudes de 1974) pour au final, condamner le fils et lui dénier toute devenir autre qu’une simple alternative binaire : « sois comme moi, mon fils ou disparais » ! (spoiler : la fin est, quelle surprise, la même que celle des Amants réguliers).

Tout cela est d’autant plus triste que le film « avoir un enfant, c'est comme sauter par la fenêtre... mais du bon côté » a déjà été fait et par… Philippe Garrel lui-même. C’est un passage très beau d’Elle a passé tant d’heures sous les sunlights (1985), où justement Garrel Philippe se demande comment filmer son jeune fils, s’il a le droit de l'intégrer si jeune à sa fiction. Il va voir son ami Doillon Jacques, papotage, hésitation, interrogation et puis la réponse :

... un seul plan ou plutôt une seule photo où il tient fièrement le petit Louis tandis que résonne la chanson Le petit chevalier chantée par le fils de Nico et sortie du souvenir de La cicatrice intérieure (1972).

En un plan (ou plutôt une photo de famille) et une chanson, tout est dit : l’enfant comme petit chevalier que rien ne viendra « effroyer », l’enfant qui a peut-être sauvé la vie du père, en tout cas qui l’a fait « sauter du bon côté », la chanson comme souvenir douloureux du passé (mais sublimé par l’inspiration mélancolique), un réconfort peut-être sentimental, mais qui permet de regarder l’avenir avec une confiance réciproque, une fierté retrouvée.

Enfin, « héritage de 68 dernière » avec les critiques de Libé, du Monde, des Inrocks, élogieuses, forcément élogieuses, mais qui lues ici, ne résonnent pas autrement que comme l’aveu du déni sartrien. 40 ans après, il s’agit toujours de ne « surtout pas désespérer Billancourt », ou plutôt de ne pas déroger à la sacro-sainte politique des auteurs et de ne pas froisser le Club des 13... qui seraient maintenant 300. Or, précisément, un auteur, ça connaît des hauts et des bas, ça se laisse parfois aller à la facilité et le travail du critique (même conquis d’avance par tel ou tel cinéaste) ne serait-il pas plutôt de pointer les endroits où le cinéma vit plutôt que de célébrer ceux où il se décline (à tous les sens du terme). Le vent souffle où il veut. La paresse (celle de Garrel comme celle des critiques), aussi, hélas.

Je précise que j’ai eu mal en écrivant ce post, car La frontière de l’aube est vraiment un film que j’attendais, et que j’aime vraiment beaucoup, et de plus en plus, l’intégrité de la période 80-90 de Garrel que je ne cesse de (re)découvrir film après film.

Photogrammes : Elle a passé tant d'heures sous les sunlights (un film où Garrel Philippe choisissait de ne pas sauter par la fenêtre, tandis que, attention spoiler, il y précipite aujourd'hui Garrel Louis).

samedi 24 mai 2008

Cannes report #8: France - Autriche

Au début d' Entre les murs, François Bégaudeau a beau dire (à peu près) que "si l'Autriche disparaissait de la carte, ce serait pas très grave" (c'est bon pour l'export et le marché allemand, ça François !), une même ombre tutélaire semble planer au-dessus des deux films français de la sélection, celui de Desplechin et celui de Laurent Cantet :
celle du "grantécrivain" viennois, Thomas Bernhard.


J'ai mis du temps à apprécier Conte de Noël, d'abord masqué par le souvenir de films paradoxalement moins amples. En fait, une scène, à un moment, m'a fait légèrement décrocher du film: celle où Melvil Poupaud fait le DJ sous quantité de regards admiratifs. Pas pu m'empêcher d'y voir Desplechin lui-même nous adresser un clin d'oeil: regardez ma vitrtuosité, regardez mon art du mix des émotions et des affects, regardez comme je peux balancer des ruptures de ton et vous en redemandez encore.... Et puis ( et c'est là où j'en viens à Thomas Bernhard), tout le film semble tourné vers le seul plaisir d'exhiber et de justifier des sentiments "indignes" (jalousie, égoïsme, misogynie, rancoeur familiale) exprimés de manière à peine déguisés, mais, il est vrai, avec une certaine allégresse.

Enfin, dernier trait "bernhardien", ce geste de vouloir envoyer balader tout la bonne facture du cinéma français (à côté, Chéreau paraît d'un emprunté), de donner un grand coup de pied dans la fourmilière tout en se plaçant dans la lignée du film de prestige national (gros casting, film très écrit, mais un peu à la manière de ces citations) exactement de la façon dont TB, dans Maîtres anciens, par exemple, règle son compte à toute la tradition littéraire allemande tout en se plaçant comme son plus avisé continuateur.

Mais ce qui m'a fait recoller au film, et l'a fait sortir de sa misanthropie originelle, ce sont les scènes médicales finales où les ponctions et autres protocoles de la greffe sont véritablement filmés comme les gestes d'une naissance: pas tant l'arrivée d'un nouvel être dans la famille que l'arrivée d'un nouveau sentiment (gratitude ? apaisement ? réconciliation ?) qu'il va falloir accueillir.


L'influence de TB dans Entre les murs est à la fois plus souterraine, mais plus nette. En fait, elle est surtout perceptible dans l'ouvrage originel de François Bégaudeau, qui reprend dans le film son propre rôle. Ecriture du ressassement, du ressentiment, de la répétition, qui dit l'abnégation, le piétinement (et un certain échec aussi) de la tâche pédagogique.




Porté à l'écran, on aurait pu croire un projet assez formel. Il n'en est rien. Car c'est sans compter avec la deuxième influence de Bégaudeau lors de l'écriture: celle... d'Abdelatif Kechiche, plus précisément du rendu de la langue parlée adolescente dans L'Esquive. Dans le bouquin, la parole adolescente était traitée comme une masse souvent compacte alors que le film joue lui la carte de l'incarnation et de la nuance. Voir ainsi les avatars d'une influence cinématographique qui irrigue la littérature puis revient au cinéma, par le biais des dialogues, est déjà l'un des premiers plaisirs d' Entre les murs. Le deuxième est de constater que Laurent Cantet a retrouvé sa caméra fluide qui donnait tout le prix de son court Tous à la manif (1994) et qu'il paraissait un peu avoir mise de côté dans ses précédents longs. Grand portaitriste de groupe qui envoie balader l'artificialité des films choraux, Laurent Cantet dresse le tableau fuyant et diffracté d'une communauté qui pourrait bien être la France de 2008 (qui aurait autant de mauvaise conscience que l'Autriche de TB ?). Certes, on tient là le film qui, dans quelques mois, fera la une et les pages dossiers de Télérama et du Nouvel Obs (du genre "comment ça va, l'école?"), mais ce n'est pas ça qui gâchera notre plaisir.

C'est sur cette dernière projection que je quitte le festival. A noter que cette dernière réussite vient compléter le tableau assez glorieux des mixtes documentaire-fiction (après les réussites de Waltz with Bashir d'Ari Folman, de Blind Love de Juraj Lehotsky, de Ce cher mois d'août de Miguel Gomes et de Tulpan de Sergey Dvorstevoy, après le brouillon Serbis de Brillante Mendoza voire après les deux films italiens Gomorra de Matteo Garrone et Il Divo de Paolo Sorrentino pas vraiment documentaires mais "ultra documentés"). 24 City venant compléter cette tendance, mais de manière nettement moins imaginative. Cela dit, parce que Pékin, parce que 2008, parce que droits de l'homme, parce que badge des athlètes, parce que le réalisateur est l'un des premiers de la classe des grands festivals et parce que L'Oréal a des usines en Chine, il y a fort à parier qu'il sera au palmarès.

mercredi 21 mai 2008

Cannes report #7 : Ce cher mois d'août (Miguel Gomes)

Pour "croquer" un territoire géographique, autant inventer, d'une même foulée, un territoire de cinéma. C'est exactement la démarche qui préside à la magnifique première heure du peut-être inégal mais fort poétique Ce cher mois d'août de Miguel Gomes (Quinzaine des réalisateurs). Disons tout d'abord que ce film est un foisonnant mixte de fiction et de documentaire, mais une fois qu'on a dit ça, on n'a rien dit. Comment aller plus loin ? Disons que ce film hors genre s'apparente tour à tour à un jeu, à une visite et à un carnet de croquis. Trois magnifiques définitions du cinéma, somme toute !
Un jeu : Un jeu de piste évidemment... Mais aussi un éloge du jeu à tous les âges, comme facteur de rencontre et de découverte.
Une visite : Un éloge de la découverte randonneuse, un inventaire d'une région, de ses habitants, de ses croyances, de ses "contes et légendes" comme autant d'entames de fictions qu'il suffirait de dérouler comme un fil. Quelque part, une démarche d'explorateur qui rappelle cette chanson (mais le film vaut bien mieux que le clip) dans son évocation western d'une campagne oubliée et endormie.
Un carnet de croquis : Equipe légère, caméra à l'affût, croquis ou haikus filmés. Le plus beau, c'est comment le film part réellement sur les traces du documentaire "chenille" pour faire affleurer la fiction "papillon". Au bout du compte, quelque chose d'encore plus immense: l'affirmation d'une vraie cosmogonie personnelle, qui à partir de la poésie du réel, impose à notre oeil de vrais élans surréalistes.
Qu'importe si ensuite, dans la partie "purement fictionnelle", l'originalité et la surprise semblent moins au rendez-vous. C'est peut-être un peu longuet (métrage total: 2 heures 30 tout de même) , mais ça reste un mélodrame touchant, et non dénué de charme et d'émotion. Et les spectateurs patients seront récompensés par un hilarant épilogue qui, derrière les rires, laisse affleurer une vraie profession de foi artistique et cinématographique. Faire rire et imposer son art, la vraie classe, quoi !

mardi 20 mai 2008

Cannes report #6: Je l'avais pourtant...

... ma place pour le Clint !!!!
Mais je n'étais pas le seul à vouloir une place au balcon.

(Bon, je ne sais pas si les vidéos s'affichent, parfois, je les ai, parfois j'ai un écran blanc. Dans le doute, je les laisse, mais n'hésitez pas pour les réclamations).

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Et c'est là que je me suis aperçu qu'il était écrit "dans la limite des places disponibles", mais en encore plus petit que ça.
Bon, je verrai le film comme tout le monde, mais pas avant... janvier 2009, date de sortie pour un positionnement en vue des Oscars... que le film remporterait... ce qui voudrait dire qu'il laisserait sa place pour la Palme (enfin, tout cela n'est qu'hypothèse). Clint, dans la vie, on peut pas tout avoir. Ou alors, toi aussi, faut que tu fasses des échanges.

En échange, je suis donc allé voir Los Bastardos d'Amat Escalante (Un certain regard), sorte de version sérieuse de ce faux film. J'étais persuadé qu'une fois les lumières rallumées, on allait entendre quelques sifflets. Eh bien non!

Je ne suis pas spécialement dingue de ce film, mais force est de reconnaître sa maîtrise (flirte-t-il trop sciemment avec l'abjection ?) habitée par un mix d'étirements languides et d'électrochocs. Exactement comme son générique en forme de light-show, d'ailleurs.
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Alors, recette ? Film de petit malin ? Peut-être, mais un film qui bat Haneke sur son propre terrain (rencontre brutale du Nord et du Sud, rendu "spectaculaire" de l'oppression du quotidien, anti-amabilité revendiquée, représentation de la violence) ne peut pas totalement être à négliger.

lundi 19 mai 2008

Familles fantômes (Cannes report #5)

Des familles, des familles en crise, des familles imaginaires, des familles d’adoption, on ne voit que ça dans un paquet de films. Thématique pas franchement originale, mais tant que ça donne des bons films...

Après Le fils et L’enfant, le dernier Dardenne aurait pu s’appeler La mère (pour savoir pourquoi, il faudra voir le film), mais c’est Le silence de Lorna et ça ne change rien. C’est encore un film qui cueille progressivement le spectateur, petit à petit et sans effet.

Un Dardenne apaisé (pour la blague, on dira qu’ils ont enfin investi dans un pied de caméra) mais pas mois affûté. Le plus remarquable demeure sans doute la légère inflexion de leur cinéma : du « thriller social » au pur mélodrame assumé mais traversé d'échappées poétiques (impressionnant épilogue sylvestre). Ce qui touche ici, c’est comment la mise à nu progressive des sentiments apparaît comme la seule lutte – et partant la seule façon de survivre - contre les trafics, combines, mariages blancs et arrangements imposés par le « milieu ».

Sinon, la famille de Tokyo Sonata de Kiyoshi Kurosawa (Un certain regard) est aussi un beau territoire de cinéma. On savait les derniers films de ce cinéaste préoccupés par les questions de fantômes et de revenants et le voilà qui paraît signer une chronique familiale. Un fantôme rôde pourtant dans cette famille (comme il rôde dans toute la société japonaise) : celui du déclassement social. En le montrant agir ainsi comme un facteur de dérèglement de la cellule familiale, mais aussi de paradoxal et invisible facteur d’épanouissement, Kurosawa signe une fiction inventive, quelquefois sardonique, mais toujours surprenante. Plutôt que de montrer la famille comme un monstre à douze têtes (ça, c’est l’option Desplechin), Kiyoshi Kurosawa préfère la peindre comme un fantôme déroutant à apprendre à côtoyer : rien d’autre, en somme, qu’un esprit à adopter (à tous les sens du terme).

dimanche 18 mai 2008

Une architecture du vertige et de la cruauté in Gomorra - Cannes report #4

Gomorra est vraiment le meilleur film de Steven Soderbergh depuis quand, disons depuis Traffic. En fait, c'est un Traffic européen où les cartels de la drogue sont remplacés par la camorra, et le fait qu'il soit signé Matteo Garrone ne doit pas faire oublier que l'opportuniste et hégémonique Steven est habitué des prête-noms (le nom du cadreur de ses films, c'est souvent lui qui avance masqué), ce qui lui permet de présenter non pas deux (le dyptique Che) mais carrément trois films en sélection officielle.

Sinon, le film est efficace, nerveux, tout ce qu'il faut. Il ne manque personne dans la galerie de personnages (les chiens fous, les repentis, les traîtres, les "pris de conscience", les initiés) et puis il me fait regarder d'un autre oeil les kakous en scooter de la Croisette, derrière lesquels se cachent peut-être des "exécuteurs de contrat".

J'ai l'air de le négliger, mais le film a quand même certains intérêts. Il y a d'abord cette scène qui prend une ironie toute particulière in situ. Celle où un chef d'atelier de couture clandestin s'aperçoit, à la télé, que la robe dont il a supervisé la confection a fini sur le corps de Scarlett Johansson lors de la montée des marches (mais malheureusement pas celle de Cannes, mais plutôt Rome ou Venise), ce qui offre un beau raccourci du "blanchiment" de l'argent sale (plus efficace que les cartons précautionneux de la fin). Prochaine étape: le film sur les producteurs liés au milieu et finançant des films présentés au festival qui reste donc à faire.

Sinon, il y a aussi les lieux du film, notamment cette ahurissante cité près de Naples, "ville de béton verticale" à l'animation toute médiévale, où se situe une bonne part de l'action. Rappel cruel que les architectes italiens ont été assez forts dans les barres bétonnées au kilomètre et les espaces vertigineux qu'ils généraient au-delà de toute mesure, pour une architecture domestique. Avec un point de vue cynique, on pourrait même voir dans ces architectures des préfigurations carcérales comme si le futur habitat de certains occupants de ces cités était déjà inscrit dans leur cadre de vie.
(Photo ci dessous: le Corviale à Rome pour vous donner une idée).

Un phalanstère ? Mais alors un phalanstère dévoyé. Du Piranèse peut-être, mais un Piranèse de la cruauté.

samedi 17 mai 2008

Des marques et du charme (Cannes report #3)

Dans le monde franchisé d'aujourd'hui, les héros sont des marques (Batman, Indiana Jones), le Festival est une marque et ses réalisateurs le sont aussi. Et Jia Zhang Ke n'échappe pas à la règle. C'est donc sans doute simplement la signature de son auteur et quelques touches reconnaissables de son style (une jeune fille en roller sur un toit au son d'une mélodie pop électro évaporée) qui valent donc à 24 City, documentaire assez soporifique, sa projection en grandes pompes ici même. Car pour le reste, on reste dans la succession de vraies-fausses interviews et l'évocation trop allusive (et surtout peu relayée par de vraies implications de cinéma) pour réellement captiver. Première grosse déception dans cette filmographie pourtant novatrice et aventureuse.

Sinon, joli film à la Quinzaine, Blind Loves de Juraj Lehotsky. Retournant l'adage: "l'amour est aveugle" en "l'amour des aveugles", le film n'a pas du charme: il EST un charme! Quitte à ce que charme s'évaporer quelque peu la projection terminée. Doux éloge de la tactilité et du contact. Son vrai sujet n'est pas tant le handicap que l'intégration des codes de séduction. Il est vrai que quand il s'agit de les manier, certains se sentent d'un coup bien handicapés. L'air de rien, et sans lourdeur, le film évoque aussi les époques de l'amour (car chacun des couples filmés évoque un moment de l'amour: l'amour naissant, l'amour conjugal, l'amour contrarié). Le film joue sur une forme de brièveté, rappelle pas mal l'esprit du court-métrage en cherchant plutôt la succession d'instantanés qu'un vrai déploiement narratif. Il n'empèche qu'il invente son territoire entre burlesque discret et musical (on pense parfois à Iosseliani) et documentaire. Ou quand le cinéma redevient un art naïf (et assumé comme tel).

Les joies du collectif (Cannes report #2)

Il fallait bien un film choral et bien pensant dans le cahier des charges du festival. C’est donc le film de Walter Salles et Daniela Thomas Linha de Passe qui s’y colle. Beaucoup de soin et d’énergie mais quand même pas beaucoup de point de vue sur le destin de ces quatre frères et leurs épiphanies personnelles. Sauvons tout de même l’évident talent de super(?)filmeur de l’auteur, manifeste notamment dans le prologue fort prometteur (mais meilleur moment du film) : mains tendues des supporters du Corinthians Football Club recouverts par les banderoles qui bouchent le ciel. Mains tendues des fidèles en pleine prière-transe dans le plan suivant. Mais sans doute aussi ciel bouché pour eux. Bon, voilà, pas grand-chose de singulier dans le film qui au fond ne nous vend pas autre chose que la ferveur du bon peuple brésilien, qui trouve dans le foot ou dans la religion son terreau privilégié. Mouaif…

Le film de Rabah Ameur-Zaïmeche Dernier Maquis est à peu près aussi peu « fini » (à tous les sens du terme, pas vraiment de dénouement) que le Salles est soigné dans son filmage. Pour autant, sur les questions du collectif, il est nettement plus excitant. Forme étrange, conjugaison de contraires : assez documentaire mais aussi habitée par une certaine théâtralité. Le film fait même parfois penser à une AG ou un happening, comme s’il remettait régulièrement et volontairement en cause sa façon de vouloir avancer. Film impro, film jazz, film à la forme mouvante mais qui tourne toujours (et souvent par la bande, c’est ce qui en fait son prix) sur des questions a priori impossibles au cinéma. Où se situe le collectif ? Dans le travail ? Dans le religieux ? Dans le syndicalisme ? C’est quoi la solidarité, la camaraderie, la confiance dans le monde du travail ? Et le rapport personnel au religieux ? Tout est assez désordonné, mais ça lance plein de pistes assez vivifiantes et toujours incarnées.


Sinon, le souvenir des Trois Singes de Ceylan se précise plutôt favorablement finalement. Certes, il a perdu de son humour, de son évidence, c’est de plus en plus appuyé, mais il reste tout de même un impressionnant travail de décantation de l’image (en gros, Les climats poussaient jusqu’au blanc sur blanc, celui-là au noir sur noir) qui demande un temps d’accoutumance de la part de l’œil… Un beau lavis de cinéma, en somme et si on veut, une infusion de thriller dans le cinéma contemplatif.

vendredi 16 mai 2008

Step by step (Cannes report #1)

LE PROVERBE DU JOUR

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Marches du matin, chagrin

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Marches du soir, costard

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Sinon, ça démarre doucement:

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Les trois singes (Nuri Bilge Ceylan) et Conte de Noël (Arnaud Desplechin), deux films de réalisateurs dont leurs précédents titres m'ont fait davantage impression, mais quand même deux films assez virtuoses sur certains plans (mais pas tous). Bon, je sais pas, c'est sûr, j'aurais aimé les aimer davantage. Donc encore du temps pour me faire une opinion plus nette à leur propos.

Walz with Bachir (Ari Folman), quoiqu'imparfait, paraît paradoxalement moins inégal. Forme hybride du documentaire animé (mais en fait, pas différent d'un docu-fiction en dessins: majeure partie d'interviews contrebalancées par des scènes "reconstituées"). Mais ce qui est très fort, c'est l'irréalité que cela produit, rejoignant l'extériorité à soi-même ressentie par ces jeunes gens transformés en complices de la barbarie, et qui ont préféré refouler. D'où aussi, travail de parole et approche psychanalytique de l'auteur (et partant de son pays ), mais le plus intéressant est ce que cela produit dans la forme même de l'animation très paradoxale. Incroyablement soignée sur les visages et les expressions (et qui semble parfois donner une matière à la parole qui sort difficilement des bouches) et beaucoup plus saccadée sur les scènes d'action, rejoignant la violente sécheresse du manga. Et puis, à l'instar des Vietnam movies scandés par les Stones ou les Doors, le film regorge de tubes rock israëliens dont les paroles évoquent frontalement la guerre du Liban. Je ne sais pas si elles sont d'époque ou si elles ont été écrites pour le film, mais rien que ça, c'est assez saisissant.

mercredi 14 mai 2008

Une grande décision avant de partir pour le Festival...

Passé la soirée à rédiger, imprimer et découper des cartes de visite. Comme ça, entre les projections, je pourrai faire le
dans le monde du cinéma !
Et à propos de Will Ferrell, dans Les rois du patin, aime vraiment beaucoup cette séquence qui montre comment une bagarre...

... refilmée et revue ...

... peut servir d'inspiration pour la future chorégraphie gagnante et réconciliatrice.

Idée qui n'est peut-être pas d'une nouveauté folle (Laurel et Hardy et Gene Kelly ont bien dû produire des séquences similaires), mais cela a au moins le mérite de traduire cinématographiquement que dans l'entertainment, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

Rappelons tout de même qu'avec une idée comme celle-là, on tient donc quarante secondes dans une comédie américaine d'aujourd'hui qui passe inaperçue chez nous (même si c'est loin d'être la meilleure), mais que sous nos latitudes, on peut aussi en faire un film entier pour les festivals.

mardi 13 mai 2008

Justice sur place

Critique rapide 1:
"Ces images de violence, on est gêné de les voir.
A peine contextualisées. D’une neutralité qui dérange.
A priori, elles n’ont aucun sens, aucun message, aucun discours. On voudrait leur en donner un qu’elles, ces images, n’en voudraient sans doute même pas.
Et le pire, c’est qu’elles jouent sur une sorte d’accoutumance du regard. On finit presque par s’y habituer, ne plus en être effrayées.
Et derrière ces images, le silence de leur auteur. "

Critique rapide 2:
"Ces images de violence, on est gêné de les voir.
A peine contextualisées. D’une neutralité qui dérange.
A priori, elles n’ont aucun sens, aucun message, aucun discours. On voudrait leur en donner un qu’elles, ces images, n’en voudraient sans doute même pas.
Et le pire, c’est qu’elles jouent sur une sorte d’accoutumance du regard. On finit presque par s’y habituer, ne plus en être effrayées.
Et derrière ces images, le silence de leur auteur. "

La critique rapide 1, c'est celle de l’inénarrable clip de Justice, Stress, visible partout sur le Net.
La critique rapide 2, c'est celle d’un court-métrage récent (présenté aussi sous forme d’installation) Sur place de Justine Triet, visible seulement en festival.

A priori, on pourrait en dire la même chose, mais ces images n’ont rien à voir.

Sur le clip de Justice, pas grand-chose à rajouter. (débat , ici ou encore là). Rameuter les références (Les Guerriers de la Nuit, Come to daddy, le Elephant d’Alan Clarke, Fight Club voire Orange Mécanique ou Les chiens de paille) n’apparaît que comme une bien piètre béquille.

A tout hasard, comme ces images n’ont aucun sens, donnons leur donc un dont elles n’ont que faire (toujours ça que les sémiologues médiatiques n'auront pas) :

« Justice versus Elephant: l’adolescence, c’est porter sa croix » ???? Mouaif….

Pour le film de Justine Triet, c’est presque la même chose et en même temps pas du tout. Alors reprenons.

- "Ces images de violence, on est gêné de les voir."

Tournées à la fin d’une manifestation anti-CPE au printemps CPE, Sur Place tente de saisir le moment où un rassemblement, une manifestation « se disperse » à tous les sens du terme : fin du parcours, fin des slogans, surplace de la foule, violence sourde puis sporadique. En gros, c’est le moment où ça déconne. C’est aussi un raccord entre deux images médiatiques : les images du défilé et les duplex avec Nation, Bastille ou Italie aux JT de 20 heures. Pourquoi une certaine gêne ? Parce qu’on les voit venir. Au début, la place est « tenue », les « forces » sont à distance. Il suffit qu’un pauvre malheureux s’aventure au milieu de « l’arène » pour qu’un premier groupe se mette à le ruer de coups. On se prend ça dans la figure, mais de bien loin.

- "A peine contextualisées. D’une neutralité qui dérange."

C’est qu’en fait, tout est affaire de dispositif. Ronde de caméras placées aux fenêtres des immeubles. Vidéo surveillance, retransmission sportive, ou déclinaison de l’effet Matrix dans l’art contemporain ? Pour autant, cette neutralité affichée du dispositif est contrebalancée par des raccords mouvements avec une caméra placée au ras du sol. Saisissants passages d’un plan général avec un plan quasi subjectif. Comme si, en regardant un match de foot, on se retrouvait soudain projeté sur la pelouse, recevant dans les pieds un ballon dont on ne sait que faire. Je ne joue pas aux jeux vidéos, mais j’imagine aussi que c’est le genre de sensation que l’on ressent à Fifa world cup, mais là, tout à coup, c’est réel. Et ce passage d’une large distance au ras du bitume (en feu) est sans doute le meilleur moyen de lutter contre une indifférence du regard à laquelle travaille paradoxalement le clip de Justice.

- "A priori, elles n’ont aucun sens, aucun message, aucun discours. On voudrait leur en donner un qu’elles, ces images, n’en voudraient sans doute même pas. "

L’objectif revendiqué du film est de parvenir à un regard neutre sur des évènements qui n’en sont pas. Pourquoi s’attacher à décrire avec tant de soin cette confusion ? Variation contemporaine de Fabrice à Waterloo ? Pas seulement. On a du mal à mettre un sens très net sur ces images, mais cette difficulté renvoie à une difficulté politique de formulation sur ce type d’évènements (et plus largement aussi bien sur les banlieues que sur les universités). Plus qu’une quête formelle de « nouvelle objectivité », le trouble ressenti devant le film est celui de voir « révélé » (au sens photographique du terme) un point aveugle de notre société, quand bien même l’œil demeure situé au cœur, à l’épicentre de l’évènement.

- "Et le pire, c’est qu’elles jouent sur une sorte d’accoutumance du regard. On finit presque par s’y habituer, ne plus en être effrayées. "

A force, le regard porté sur ces images devient de plus en plus abstrait (enfin, je ne peux parler que pour moi). On y voit des groupes en mouvement, de la topologie, presque des chorégraphies. On se demande si on peut penser ça devant ses images, s’il est possible de les réduire seulement à quelques signes, de n’y voir que des questions de style. Mais comme rien n’est désigné et comme la situation est de moins en moins claire, comment faire autrement ? Petit à petit, l’accoutumance du regard est relayée par une certaine déréalisation des faits : attroupements dans les recoins inédits de la place, usage du mobilier urbain et des palissades de chantier, fumées, obscurité, nuit. Autant d’éléments qui achèvent de donner aux dernières séquences une charge onirique…
Charge onirique redoublée par le fait que les tous derniers plans montrent la place (le lendemain ? quelques jours après) indemne et tranquille, comme si la ville était plus forte que tout, n’avait besoin de personne pour se cicatriser. Que s’est-il passé exactement sur place ? Comment cette foule l’a-t-elle quittée ? Qu’y avons-nous vu ? Pourrons-nous le décrire ?

- "Et derrière ces images, le silence de leur auteur."

Manquerait plus qu’on nous serve un discours derrière tout ça… Elle va pas nous faire Bataille à Seattle, quand même!

Merci donc à Ska d’avoir fait ressurgir le souvenir de ce court-métrage dans les commentaires de son blog 7 and 7 is.

Une autre présentation de Sur Place, et des photos du film pour s'en faire une petite idée.

dimanche 11 mai 2008

Rem the Jedi

Bon, pas le premier à le remarquer et à écrire dessus, mais cet aller-retour entre architecture et cinéma ne peut que me réjouir.

Une histoire des formes en trois temps.
Premier temps : Une source architecturale…
Deuxième temps : … que le cinéma (enfin un film) s’approprie…
Troisième temps : … et que l’architecture (enfin un architecte) réinterprète.

Alors, on tente…

Premier temps : Cénotaphe de Newton (Etienne Louis Boullée, architecte 1784)

Deuxième temps : Vaisseau de l’Etoile Noire dans Star Wars (George Lucas 1977)

Troisième temps : RAK Convention and Exhibition Center à Dubai (OMA Rem Koolhaas architecte, 2006)

Sans compter que l'Etoile Noire en inspire encore d'autres...
Pas convaincu ? On tente encore ?


Premier temps : Grand Hôtel du Lac à Tunis (architecte ?, circa 1975)
Deuxième temps : Sandcrawler dans La Menace Fantôme (George Lucas 1999)

Troisième temps : Casa da Musica à Porto (OMA Rem Koolhaas architecte, 2005)

Deux questions.
Rem Koolhaas n’aurait-il vu qu’un seul film (certes en six parties) dans sa vie ?
Ces projets sous forme d’allégeance et ses prières répétées, cela fera-t-il de lui un Jedi un jour ?


Mais bon, si on continue à explorer les sources du design starwarsien, on s’aperçoit aussi que certains se rêvaient déjà Jedi dès 1880.

Ma source (eh oui, il fallait bien que ce post hanté par le plagiat soit lui-même un plagiat) : Life without buildings, c’est un beau nom mais ce serait une vie difficile, tout de même !
Life without movies, quel cauchemar !

jeudi 8 mai 2008

L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique

Il n'y a pas que chez PointLignePlan ou chez les tenants du « cinem-art contemporain » (par exemple, Akerman ou Apichatpong que l’on adore pourtant ici) que l’on voit surgir les images « produites à la jonction du cinéma et des arts plastiques », mais bien parfois aussi dans les recoins du cinéma d’exploitation le plus premier degré qui soit.

Deux exemples avec ce que l’on pourrait appeler d’une part un « film d’artiste », d’autre part un « film sur les mystères de la création ».

UN FILM D’ARTISTE

Comme mise en bouche, ce magnifique générique de Saul Bass pour Grand Prix (John Frankenheimer 1966).


Quatre minutes dont il y a fort à parier qu’elles valent bien mieux que les 175 qui vont suivre (trois heures, quand même !). Ce qui frappe ici, c’est comment Saul Bass fait se rencontrer son art habituel de la géométrie, des camaïeux et des papiers découpés (visible au hasard parmi tous ceux-là)…avec une esthétique machiniste et quasi constructiviste, plus d’ordinaire exploitée par Dziga Vertov.

UN FILM SUR LE MYSTERE DE LA CREATION

Il use des gestes et des postures du photographe (le flash, la lumière, le développement, la révélation), du graveur (le grattage au millimètre), du peintre (l’action painting) voire du sculpteur (le malaxage de la pâte verte), de l’imprimeur, du sérigraphe et même du styliste (un dernier lavage en machine qui donnera à sa production la même patine qu’un jean délavé d’Hedi Slimane). Ce pourrait être un artiste total et ce n’est…..

…. que le faux monnayeur de To live and die in LA – Police Fédérale Los Angeles (William Friedkin 1985). Dans cette séquence (comme dans la précédente d’ailleurs), l’évidente ombre portée de Warhol. A un certain poujadisme qui voit dans la figure de l’artiste contemporain, celle d’un escroc intellectuel, cette séquence leur renvoie ironiquement la pareille en affirmant que celui qui possède la souveraine maîtrise des gestes de la création aujourd’hui, ce n’est autre que le truand. A ce propos, le patronyme de Willem Dafoe dans le film ne laisse aucun doute : Rick Masters. Mais cette séquence n’est pas qu’ironique, puisque quelque part, elle informe d’une certaine réalité de la production d’une partie de l’art aujourd’hui, un art cherchant à concilier l’artisanat et le high-tech, un art qui ne se fabrique plus dans les « ateliers » d’antan, mais (et là encore héritage de « l’atelier usine » de la Factory warholienne) bien davantage au sein d’équipes organisées dans des « agences » si ce n’est carrément des bureaux de PME.

Toute dernière ironie de l’histoire. On sait Friedkin assez peu sensible (et c’est un euphémisme) au « cinéma d’auteur » (lui qui brocarda l'admiration de Coppola ou d'Arthur Penn pour Antonioni) et le voici livrant un pur moment de plasticien, non seulement avec cette séquence, mais également avec le film dans son ensemble, sans doute la plus belle application du pop art au cinéma. Il n’y a qu’à voir comment le générique condense la quintessence des années 80, tout en rattachant cette époque à une origine pop et acidulée. De fait, voir là la source de tout Michael Mann est une évidence.

lundi 5 mai 2008

Architectures giratoires

Pour voir ces imposantes colonnes de béton (sises au stade San Siro, théâtre du derby milanais du week-end dernier)….

… tourner sur elles-mêmes, il faut télécharger Video Stadio de Paola Di Bello en se rendant sur cette page. (C'est très court, ça va très vite).

Assez fascinant de voir qu’un seul plan fixe parvient à transformer quelques tonnes de béton en derviches tourneurs.

Autre architecture fondée sur la figure de la spirale, celle de Marina City (Bertrand Goldberg 1959-1964), cet ensemble résidentiel épi de maïs dont les quinze premiers étages sont occupés par un parking en hélice.


Via ces cartes postales, j’ai appris qu’il y fut tournée la dernière poursuite de Steve Mac Queen au cinéma...


...dans The Hunter - Buzz Kulik 1980.

Poursuite inventant par là même plusieurs motifs assez inédits : la poursuite non plus dans des rues mais à l’intérieur d’un bâtiment (même si je crois qu'il y en a aussi une dans l'Arme Fatale 3 ou 4), la trajectoire où il ne s’agit pas d’avoir quelques longueurs d’avance sur son poursuivant, mais plutôt un ou deux niveaux de plus et surtout une poursuite où l’on ne risque pas tant la sortie de route qu’un fatal dérapage centrifuge.

Aime beaucoup le recadrage final sur Steve, non seulement parce qu’il redonne l’échelle humaine dans cette architecture de la démesure, mais aussi comme une prémonition qu’il effectuait sans doute là son dernier tour de manège.

Même si l’architecture n’échappe pas à la gravité et même si certains bâtiments n’y vont pas avec le dos de la cuiller côté pesanteur (difficile de faire plus massifs que ces tambours bétonnés), heureusement que la vidéo et le cinéma permettent parfois de chatouiller cette immobilité et d’y insuffler une salutaire dynamique rotative. De l’art de (bien) tourner en rond.

vendredi 2 mai 2008

Presque célèbres

C’est sa toute première (et fort brève) apparition au cinéma et déjà elle reçoit un Oscar (ou équivalent)….

…. et n’oublie pas de dire au public combien elle l’aime.

C’est sûr. Elle deviendra star. C’est écrit dans cette séquence dont elle est la seule touche de lumière, mais ce n’est pas venu tout de suite, plus de dix ans (autant dire une éternité à l’échelle d’Hollywood) après ce premier (tout petit) rôle et un long chemin de nanars.

D’ailleurs, son premier grand rôle, c’était donc onze ans plus tard dans ce film de science-fiction dont la tête d’affiche était ce figurant en slip jaune qui montrait déjà ses muscles….

…. mais ne faisait peur à personne. Pour lui, star, ça avait pas l’air d’être gagné. Quant à gouverneur…

Toujours étrange et fascinant de reconnaître des futurs stars dans de furtives apparitions, de saisir quelque chose de leur « vie d’avant », de leur condition de comédien débutant pris entre ses cachetons et ses rêves. On ne peut pas s’empêcher de se demander comment ils y croyaient. Beaucoup plus que les autres ? Sûrs de leur chance ou de leur singularité ? Peut-être avait-il prémédité dans leur tête ce tube insipide mais qui avait au moins le mérite de l’explicite ?

Photos noir et blanc : Sharon Stone dans Stardust Memories (Woody Allen 1980) – rôle muet de 12 secondes

Photos couleur : Arnold Schwarzenegger dans Le Privé – The long goodbye (Robert Altman 1973) – figuration non créditée au générique

Autre exemple sans photos : Louis de Funès dans La poison (Sacha Guitry 1951)

Les deux phrases que tout le monde se répète dans le petit monde du cinéma

"Bon, ben, salut, on se voit à Cannes de toute façon..."


"Ah, mais au fait, il reste de la place dans votre appart' là-bas ?"

***
Photo 1 : Che (Steven Soderbergh 2008)
Même si en l'occurrence, c'est l'un des films que je suis le moins pressé de voir.

Photo 2 : Bahok (spectacle d'Akram Khan au Théâtre de la Ville du 3 au 7 juin)
Je sais pas ce que c'est mais rien que sur la foi de cette photo, là j'ai très envie d'y aller.