dimanche 30 septembre 2007

Eclater ses yeux et ses oreilles

En 1989, je ne savais pas que Black Francis chanthurlait dès la première plage de Doolittle (Pixies 1989) :
« Got me a movie
I want you to know
Slicing up eyeballs
I want you to know
Girlie so grovie
I want you to know
Don’t know about you… »

Et je ne savais pas non plus que dans les concerts du groupe, la foule des kids reprenait en chœurhurlant la phrase suivante :

« …But I’m a chien andalousia »…
Dans combien de concerts la foule reprend elle ainsi le titre d’un film de 1928 ?

En 1989, j’avais 16 ans et je découvrais « le manifeste du surréalisme au cinéma ». Je ne me souviens pas s’il y avait dans la salle d’autres gens de mon âge qui venaient là après avoir subi la déflagration sonore de Debaser , magistrale ouverture de Doolittle ?

Quoi qu’il en soit, je me souviens très bien de la déflagration visuelle que fut la découverte d’un tel film, ruban de Möbius de la sophistication et de la sauvagerie, de la provocation et du songe, du poème et du crachat.

Ce n’est que deux ans plus tard (quel retard !) que je découvrais les Pixies avec leur album Trompe le monde et leur pochette toute ornée d’ « eyeballs ». Deux ans plus tard, il était temps que mes oreilles soient traversées par une déflagration sonore équivalente à la déflagration visuelle d’ Un Chien Andalou. Il était temps qu’une lame de rasoir sonique vienne me trancher l’appareil auditif avec autant d’aplomb que le rasoir tranche l’œil dans Un Chien Andalou.
On pourrait dire la même chose de Bunuel et des Pixies : dans trois minutes de leur œuvre, il y a plus d’idées et de force que dans des tas de filmographies et de discographies complètes.

Un chien andalou m’avait tranché les yeux. Les Pixies m’éclataient les oreilles.

(Modeste) contribution au blogathon Bunuel de Flickhead .

PS : Comme autre souvenir, je pourrais parler de ma vision de La Voie Lactée (1969) en compagnie d’une jeune fille très bien élevée. Durant le film, tous les cours de catéchisme de son enfance lui revenaient en mémoire. Elle comprenait même les dialogues en latin. C’est dire !

vendredi 28 septembre 2007

Beginning to see the light

Il y avait ce soleil qui débordait de partout.
Il y avait ces matériaux lisses et ces parois réfléchissantes sur lesquels les rayons du soleil s’amusaient à rebondir.
Il y avait ce subtil jeu de rampe qui nous faisait arpenter les lieux sans effort.
Il y avait la magie de l’architecture moderne qui nous transforme, simples flâneurs, en papillons trop heureux de se trouver aspirés par tant d’espace, tant de lumière.

Mais, il n’y avait pas la steadicam pour retranscrire la volupté de ce mouvement, de ce glissement, de ce moment d'abord ébloui puis finalement rendu net.
A la place, il n’y avait, au bout de ma main tremblante, que mon téléphone portable pour rajouter les pixels qui manquaient à tout cela.

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Some people work very hard

But still they never get it right

Well I’m beginning to see the light.

(Beginning to see the light, Velvet Underground 1969)


Building : Ecole d’architecture de Porto (Alvaro Siza Vieira, architecte 1986-1993)

Caméra: Samsung SGH-S401i

Retour du Portugal

Beaucoup moins de cinémas que dans les rues de Paris, mais beaucoup plus de cinéastes sur les enseignes.

vendredi 21 septembre 2007

Out of focus

En bon (?) scénariste, je réutiliserai un jour dans un dialogue, les mots dits par V. ce matin au réveil: "Je me suis endormie avec mes lentilles, mais ça m'a permis d'y voir net dans mes rêves".
Pour ma part, ayant oublié mes lunettes de soleil et à cause de force plissements d'yeux, je vois donc plutot le Portugal en scope.

Toujours mieux que l'Irlande, pays que j'ai vu entierement flou apres avoir laissé mes lunettes au fond de la mer, dès le premier jour de bateau.

mardi 18 septembre 2007

Fin d'été

Dans quelques heures, envol dans cette ville où a été construit cet incroyable bâtiment

... et où cet architecte ...
... démarrait sa carrière en construisant cette piscine ...

... à l'ambiance si proche de ce film (pourtant tourné dans le même pays mais dans une autre ville).

samedi 15 septembre 2007

Une nouvelle lueur dans nos vies

Foin de Palme d’Or roumaine ou de nouveau sommet de l’œuvre rohmérienne, les images sur un écran qui m’ont le plus tourneboulé en cette rentrée, ce sont celles-là :

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Pour ceux qui trouvent ça bien trop cheap et à peine visible, je recommence avec un peu plus de moyens, mais aussi avec un peu plus d’emphase.
A un moment de l’échographie, vraiment cru qu’il ou elle nous regardait. Vraiment cru voir son visage, ressemblant à celui d’un extra-terrestre ou d’une créature de Roswell hébétée cherchant à rentrer en contact avec nous, ses futurs parents.
Fausse alerte. Ce que l’on voit ici, c’est sa boîte crânienne vue de dessus, son cerveau qui poursuit son développement. Pas de raison qu’il s’arrête un jour.

, enfin de notre vie, et sans doute aussi le plus vertigineux aura lieu fin mars 2008. Le printemps portera bien son nom.

mercredi 12 septembre 2007

Chants d'amour et de colère

« I ♥ NY » versus « I hate NY »
«He adored New York City. He idolized it all out of proportion. » versus «Fuck you, fuck this whole city and everyone in it
L’écrit versus l’oral
Le jazz versus le rap
Rhapsody in Blue versus le flow
L’écrivain velléitaire versus le rappeur freewheelin'
La symphonie d’une grande ville versus le melting pot en mille morceaux
Celui qui ne peut pas se passer de sa ville versus celui qui va devoir lui dire adieu
Un chant d’amour versus un chant de colère
Woody « psychotic » Allen versus Edward « schizophrenic » Norton
Woody Allen versus Spike Lee
Manhattan versus the five boroughs

Manhattan (Woody Allen 1979) versus La 25eme heure (Spike Lee 2003)

Le meilleur documentaire sur New York: deux habitants qui monologuent sur leur ville et par dessus des images comme filmées par le plus chic des syndicats d'initiative.

A gauche, Woody Allen.
Allongé sur son divan, Ike – Woody Allen – laisse venir ses mots pour parler de celle qu’il aime le plus au monde : sa ville, New York, son île, Manhattan. Méthode et posture psychanalytique : le corps allongé pour mieux faire venir les mots, les associations d’idées quitte à perpétuellement les reprendre et les corriger. Car Ike-Woody a des ratures plein la bouche. Sa parole vise le marbre de l’écrit. Il parle, mais il se reprend constamment, commente sa propre pensée en mouvement. L’écrit pointe derrière la parole. Il pense au livre qu’il fantasme et qu’il ne parviendra jamais à achever. Réussir à graver dans le marbre de l’écrit ses mots pour parler de celle qu’il aime le plus au monde, sa ville, New York, pour dire quel privilège, lui et ses semblables, ont d’habiter dans cette ville matrice, cette ville accueillant en son sein plus de communautés qu’il n’y a de délégations à l’ONU.

Et si cette voix était celle de l’amoureux transi, incapable de retranscrire juste avec des mots tout l’amour qu’il ressent pour cette ville et pour ceux qui la peuplent. Heureusement que la grande forme symphonique de la Rhapsody in Blue de Gershwin et la dense volupté à la fois du jazz et du noir et blanc sont là pour se substituer aux mots hésitants et limités de Ike-Woody et transcrire son amour pour sa ville. Pour parvenir à cela, la forme musicale supplante la forme littéraire. Woody tord et retord ses mots comme un jazzman tord et retord ses thèmes musicaux, pour y trouver une nouvelle harmonie d’autant plus éphémère qu’elle subira de nouvelles variations. Incipit de Manhattan qui pourrait durer des heures. Symphonie urbaine sans fin.

A droite Spike Lee.
Face au miroir, Monty – Edward Norton – laisse son reflet maléfique débiter une litanie haineuse contre ceux qu’ils détestent le plus au monde : à peu près les dix millions d’habitants de NYC. Posture schizo méphistophélique : un corps et son reflet, mais seul ce dernier, la face sombre du héros, s’exprime. Une fois lancé, il ne s’arrête plus. Pas le genre à regretter ses mots, à revenir dessus, quand bien même ce qui sort de sa bouche est un flow ravageur, des mots remplis de haine, des mots qui disent leurs quatre vérités à chacune des communautés qui composent la mosaïque new-yorkaise. Litanie de « fuck you », surenchère ordurière qui concasse l’idéal du melting pot tout en célébrant paradoxalement la vitalité de la friction endémique de la Grosse Pomme.

Mais si cette voix de la colère tous azimuts (qui implore« des lotissements d’Astoria aux terrasses de Park Avenue, des cités du Bronx aux lofts de Soho, des lotissements d’Alphabet City aux maisons de Park Slope et de Staten Island, qu’un séisme les ravage, qu’un incendie les réduise en cendres, qu’un raz-de-marée submerge cette ville infestée de rats ! » ) était celle de l’amoureux trahi, de celui qui ne peut pas résoudre à devoir abandonner sa ville. Car si Monty déborde à ce point de rage, c’est qu’il ne se résout pas à devoir quitter cette ville, son bocal, son oxygène. Après lui, le déluge ! Mais il faut infliger bien plus qu’un déluge à NY pour qu’elle change. Toujours debout après le 11/09 les five boroughs, toujours bouillonnants de leurs mouvements, de leurs frottements et de leurs frictions.

Tant qu’elle trouvera en son sein des cinéastes capables de se transcender pour de tels hymnes urbains, tant qu’elle inspirera autant d’amour que de colère, elle restera bien plus qu’une ville monde, bien loin d’une ville musée : une ville muse.

vendredi 7 septembre 2007

Rêve de film (2): Le Dernier des Immobiles (Nicola Sornaga 2003)

Le dernier des immobiles est un film apparemment sans queue ni tête, un film qui n'en fait qu'à sa tête. En fait, c’est plutôt une quête.

Le dernier des immobiles est un film qui se pose plein de questions, un film qui se demande de quoi est fait le quotidien d’un poète, un film qui se demande surtout comment faire rentrer la poésie (la vraie, la poésie comme expérience, comme découverte du monde, pas celle des « bonheurs minuscules ») dans son quotidien. Des questions pareilles, ça vaut bien un film.

A la base du film, il y a le souvenir tenace du choc reçu par Nicola Sornaga lors la découverte de l’œuvre du poète Matthieu Messagier. Une dizaine d’années plus tard, il décide de partir à sa rencontre. Et une confrontation avec celui qui a illuminé vos 18 ans, ça vaut bien un film.

Mais Matthieu Messagier est un immobile matou, cloué sur son fauteuil roulant, parlant par aphorismes, un voyageur statique écrivant sur des papiers à lettres glanés dans les hôtels du monde entier. Et quand un admirateur, qui plus est équipé d’une caméra vient à sa rencontre, c’est l’occasion de mettre sa poésie à l’épreuve du cinéma. En échange de ses mots, il demandera au jeune cinéaste d’aller lui ramener des images des lieux qui l’inspirent (en Suisse, en Italie, telle saison, tel jour, telle heure) et ainsi de dresser la carte ciné-rêvée de leur territoire poétique commun. Un pacte pareil, ça vaut bien un film !
Evidemment, rien ne se passe comme prévu. Et le film raconte les voyages, les difficultés de Sornaga à transmettre sa foi et son lyrisme à son équipe (Moretti n’est jamais très loin quand le film met en scène sa propre équipe de semi amateurs dans une veine burlesque), son sentiment du « trop tard », du « jamais au rendez-vous », son attente et ses doutes quant à produire une émotion aussi fulgurante que celle qu’il a ressentie devant les mots de Messagier. Mais précisément, c’est au milieu de tous ces atermoiements, tous ces moments d’attente, ce flottement qui menace de tout faire retomber comme un soufflé que surgit l’étincelle. Cette étincelle, quelle serait-elle ? Peut-être simplement celle d’un léger étonnement devant la fragile plénitude du monde. Un étonnement sans doute difficile à décrire, tellement il résonne différemment chez chacun. Un étonnement désarmé et désarmant, mais plein de malice inquiète. Un étonnement qui demande au spectateur qu’il mette en jeu son propre désir de vouloir être « réellement » étonné au cinéma (et pas simplement distrait par ce fameux « ton décalé » promu dans n’importe quel film dit « indépendant »).
En cela, l’étonnement du spectateur devant ce film ovni rejoint celui du cinéaste devant ce territoire qu’il filme juste avant qu’il ne se dérobe à son regard.
Au fond, l’image emblématique du Dernier des immobiles, c’est celle de cette étrange embarcation qui apparaît dans sa dernière séquence : un bateau en bois, à l’échelle humaine et prêt à naviguer, mais reprenant exactement la forme d’un bateau en papier plié. Toute l’équipe s’embarque dessus, sauf le réalisateur, pris soudain d’une crise d’ironie quant à sa propre entreprise. Bonne façon de condenser le projet du film : partir à la quête des ses propres lubies pour les rendre concrètes et visibles, tout en sachant combien cette démarche est aussi bien démiurgique que dérisoire, follement ambitieuse mais immensément fragile.

Tellement fragile que du Dernier des immobiles, il ne me reste aujourd’hui, quatre ans après sa découverte que des bribes de mes souvenirs. Pas grave ! Le film semble presque être fait pour ça : pour ne laisser derrière lui que des lambeaux, que des « traces qui font rêver ». C’est un autre de mes « rêves de films » qui se rappellent régulièrement à mon souvenir, quand bien même, leur souvenir est plus que lacunaire et qu’il me paraît impossible de les saisir totalement. Ainsi, si des lecteurs ont d’autres souvenirs ou perceptions de ce film, qu’ils n’hésitent pas à les faire partager.

Comme indices pour partir à la recherche de ce film et de son ambiance si particulière, il y a ce site en attendant la sortie annoncée du DVD dans quelques mois.

Quatre fois le soleil en face

Parmi les dernières répliques les plus marquantes au cinéma, celles de La prise de pouvoir par Louis XIV (Roberto Rossellini 1966): "Le Soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement." Une maxime de La Rochefoucauld répêtée comme une litanie.

Mais, miracle de la technologie, les téléphones portables permettent désormais de regarder le soleil en face, et, ô surprise, le soleil paraît alors transmettre un message en morse.

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Ce gadget technologique aurait sans doute évité certains désagréments à Gérard de Nerval, mais en même temps, ne lui aurait sans doute pas inspiré l'un de ses plus beaux poèmes:

Quiconque a regardé le soleil fixement
Croit voir devant ses yeux voler obstinément
Autour de lui, une tache livide.

Ainsi, tout jeune encore et plus audacieux,
Sur la gloire, un instant, j’osais fixer les yeux :
Un point noir est resté dans mon regard avide.

Depuis, mêlée à tout comme un signe de deuil,
Partout, sur quelque endroit que s’arrête mon œil,
Je la vois se poser aussi, la tâche noire ! –

Quoi toujours ? Entre moi sans cesse et le bonheur !
Oh ! C’est que l’aigle seul - malheur à nous, malheur !
Contemple impunément le Soleil et la Gloire.

Le point noir (Gérard de Nerval 1831)

Il est vrai qu'en matière de face-à-face avec le soleil, le plus important est de ruser, de faire avec lui ce qu'il a fait avec nous tout l'été durant: jouer à cache-cache, comme sur cette autre i-mode vidéo:

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mardi 4 septembre 2007