
mercredi 30 mai 2007
Y'a pas que le cinéma dans la vie, y'a aussi le moyen de la gagner
mardi 29 mai 2007
Toute une quinzaine en une semaine
Control de Anton Corbijn
Malgré le triomphe de Ken Loach l’année dernière et la présence de Frears en grand manitou du jury, un seul film anglais sur la Croisette. Par chance, l’un des tous meilleurs, toutes sélections confondues. Présenter le film comme « la biographie du chanteur de Joy Division par le clippeur de Depeche Mode », c’est déjà faire surgir les deux énormes écueils du biopic et du « film de photographes », écueils brillamment esquivés. Car, autre raccourci commode, nous sommes là en présence d’une chronique sociale type Looks and Smiles (le meilleur Loach) traversé par les flamboyances glacées de la cold wave. Film ressenti au pur présent (rare de ressentir aussi peu la reconstitution) et surtout film qui épouse le point de vue d’un jeune homme dépassé par ses fulgurances rimbaldiennes. Sans cliché rock’n roll, Control montre aussi comment la création rock (oui, je sais, Joy Division, c’est pas tout à fait du rock) se nourrit nécessairement du quotidien, pour mieux le vampiriser. Le plus beau dans le cheminement de Ian Curtis, c’est qu’il en train de poser les bases d’une révolution souterraine de la musique, mais qu’il ne le sait pas. Il devient presque un petit frère du Van Gogh de Pialat tant finalement il n’en aurait « rien à foutre de ses chefs d’œuvre » si ceux-ci ne l’aident pas à vivre mieux. Enfin, le meilleur du cinéma anglais : ses acteurs, jeunes, excellents et habités qui font aussi de Control, avec Une vieille maîtresse et La visite de la fanfare le meilleur film de troupe du Festival.La Question Humaine de Nicolas Klotz
La blessure, le précédent film de Nicolas Klotz aurait déjà pu s'intituler La Question Humaine, tant son propos allait bien au-delà du sort des sans-papiers et interrogeait brillamment ce qui fait l'essence même d'un être: son rapport aux trajectoires contraintes ou librement choisies, son degré d'enfermement subi dans une société occidentale dite libre. Avant tout discours, c’était le rapport à l'espace et la présence au monde qui définissaient le degré de liberté de tel ou tel.Situé dans le monde de l’entreprise, La Question Humaine ne se présente pas simplement comme "la prise de conscience d'un petit soldat du monde libéral", mais élargit son propos autour des questions de l’Histoire et de la mémoire. Propos complexe et architecture tortueuse, peut-être même trop vastes pour un seul film, mais l’ambition dans le cinéma français, ça fait toujours plaisir. Certains ont reproché au film son aspect théâtral, mais la démarche de Klotz rejoint justement celle des meilleurs praticiens de la scène, tant le travail scénographique impressionne. Qu’y a-t-il sous ces corps costumés, cravatés, presque identiques les uns aux autres ? Il y a des chorégraphies sans danse des costards cravates, et Des gestes qui trahissent, des corps qui pètent les plombs (impressionnante séquence de baston dans une boîte de nuit) et surtout la mise en scènes et en actes d’une parole franche.
La France de Serge Bozon
Avant la projection, la bande à Bozon jurait ses grands dieux que ce que l’on allait voir allait ressembler à « tout sauf à un film français ». Ce sur quoi, quelques spectateurs désorientés à la fin du film ont rebondi en définissant le film comme une parodie de cinéma français. Réponse simpliste à une affirmation crâneuse. Car le film évidemment vaut beaucoup plus que cela. C’est déjà une meilleure tentative, après l’assez pénible Pont des Arts d’Eugène Green, d’accueillir des acteurs « du système » (Pascal Greggory, Sylvie Testud, Guillaume Depardieu) dans un cinéma « de la marge ». Après Mods, il se confirme que Bozon aime les hommes en uniforme et les chansons tombant comme un cheveu sur la soupe du récit. Finalement, en racontant cette histoire de femme qui part déguisée en homme pour retrouver son mari sur le front de la guerre de 14 et rencontre un groupe de déserteurs, Bozon parle, comme dans Mods, de cette recherche du groupe comme protection, toujours au risque de l’autarcie, à l’image de son auteur et de sa bande qui a œuvré sur le film. Force du collectif, mais parfois aussi limite du club. Il y a surtout un très beau sens de la dérive et du paysage, rare dans un film français, qui est plus est low budget. Poésie, acteurs et chansons : une bande and the band.Foster Child de Brillante Mendoza
Crainte à bâbord à l’énoncé du synopsis : « une famille pauvre de Manille est chargée par un service social local de garder des enfants abandonnés avant leur adoption officielle ». Mais l’honnêteté et la simplicité documentaire du film du film balayent toutes les craintes et lui donnent sa force. En s’attachant aux parcours de personnages qui passent sans cesse d’un milieu nanti à un autre plus défavorisé et en se gardant bien de tout pathos ou de toute dénonciation, le film montre une situation avec une grande netteté mais laisse le spectateur libre de développer son propre point de vue. Il n’y ainsi pas tant une confrontation de deux mondes antagonistes qu’une imbrication plus complexe. Enfin, sans aucune nunucherie, le film en dit aussi beaucoup sur la place de l’enfant dans la famille, les amours et les espoirs qu’il fait naître, furent-ils, l’enfant comme les sentiments, simplement « de passage ».lundi 28 mai 2007
Narcissisme des cinéastes et Echos du cinéma
A Cannes, les réalisateurs sont stars et les Narcisses sont derrière la caméra. Pas tant à cause d’un contenu autofictionnel des films (après tout Persépolis, c’est ce qui a le plus plu) qu’en raison d’un ego de réalisation qui transparaît tellement qu’il gêne la réception des films. On me dira que c’est toujours comme ça, mais cette année, plus que d’habitude. A Cannes, Sandrine Bonnaire a présenté un documentaire sur sa sœur autiste (pas vu) mais les autistes de Cannes s’appellent Bela Tarr, Tarantino et Kusturica. Chacun d’eux s’est livré à son auto-caricature et leur cinéma parait totalement ivre de leurs propres effets de signature. L’écho sur le Wong Kar Wai (pas vu) n’est pas bien fameux non plus. Curieux même de voir comment les films de Tarantino et de Bela Tarr, pourtant aux antipodes du goût cinéphilique (« moi je donne tout le fun qu’il veut à tout le public du monde » dit Quentin « Moi monsieur, je donne dans la métaphysique de la souffrance » lui répond Bela) semblent symétriques tant chacun des deux films est ramené à leurs morceaux de bravoure respectifs : plan séquence inaugural de l’Homme de Londres et poursuite finale de Deathproof. Et en dehors de ça, pas grand-chose d’autre qui reste dans la mémoire du spectateur. Stérilité de ces fragments attendus comme une attraction foraine, de la virtuosité étalée pour elle-même, sans aucun relais pour soutenir un propos ou simplement un regard, une interrogation, un mystère, une perception du monde. En bon inquisiteur critique, j’aimerais presque condamner ces réalisateurs aux travaux forcés documentaires, histoire que leur système soit un peu traversé de sincérité et d’ouverture sur le monde. Mettons James Gray et Zviaguintsev en ballottage. Ils m’ont déçu et si j’étais méchant, je leur ferais aussi le grief du « cinéma filmé », mais ils paraissent moins enferrés dans leurs tics et peuvent rebondir. Et puis, quand on a vu le come-back des Coen, autrefois champions de ce même cinéma clos sur lui-même, il y a encore des raisons d’espérer.En écho à ces Narcisses de la mise en scène, j’opposerais les découvertes des virtuoses discrets : trois noms (il y a peut-être d’autres mais parlons des films que j’ai vus) Cristian Mungiu (nouveau palmé), Cristian Nemescu (vainqueur d’Un Certain Regard avec California Dreamin’) et Eran Kolirin (La visite de la fanfare, mention à Un Certain Regard), cinéastes qui font preuve d’une étonnante maîtrise pour des premiers ou troisièmes films, cinéastes dont la virtuosité est presque invisible, quasi hawksienne tant elle s’applique avant tout au découpage, au timing, à une juste respiration des plans et des séquences et pas à une machinerie tapageuse, cinéastes dont la démarche naît de leurs regards sur leurs sociétés et non d’un fantasme démiurgique. Et cela n’exclut pas le plaisir du spectateur.

Quelques jours après la découverte de La visite de la Fanfare, j’avais eu un peu peur de m’être trop facilement fait charmer par un film qui semblait même jouir de trop d’arguments en sa faveur. Et puis non, pas de mauvaise conscience à avoir. Après tellement de films remplis de génie inutile, quel plaisir de se souvenir d’un film basé sur le travail de troupe, où chaque lieu, chaque séquence existe où « rien ne pèse ni ne pose » sans être gratuit.
Pour autant, les récompenses ne risquent-elles pas de monter à la tête de ces nouveaux venus ? Il y a quinze ou vingt ans, on aurait sauté de joie si on avait été dans la salle au moment de la découverte de Papa est en voyage d’affaires ou de Reservoir Dogs. Aujourd’hui, on n’en peut plus de Deathproof et de Promets-moi. Les virtuoses discrets d’aujourd’hui sont-ils les pompiers de demain ? Les découvertes d’aujourd’hui livreront-elles donc des puddings en sélection officielle dans vingt ans ? Il est vrai aussi que ces films relèvent d’un genre « vie quotidienne, contexte politique et ton décalé » dont l’un des premiers fleurons fut No man’s land de Dannis Tanovic, découvert à Cannes il y a six ans et salué par un prix du scénario… Depuis, l’ami Dannis a un peu de mal à confirmer l’essai. Rien n’est donc jamais gagné.
Au fait, je n’ai pas les photogrammes et je vous demande de me croire sur parole, mais cette posture narcissique du jeune homme replié en œuf sur lui-même, on la retrouve exactement dans Control d’Anton Corbijn et dans Paranoid Park de Gus van Sant, deux des meilleurs films de la Croisette, deux films réalisés par deux artistes déjà célébrés (Gus a eu la Palme et Anton a inventé le style « Depeche Mode »), deux artistes qui ont certainement une assez haute idée de leur art et d’eux-mêmes, deux cinéastes qui pourtant arrivent à dégonfler leur ego et savent redevenir modestes dès que leur regard se pose sur ce qu’ils ont envie de filmer, deux cinéastes ouverts à d’autres modes d’expression, deux cinéastes qui affirment la force de leur regard subjectif, tout en étant capable de confronter leur cinéma à des vents contraires. Affirmer un regard personnel, mais pas tourné uniquement vers soi. L’anti-Narcisse, quoi !Mon avis sur les films après les avoir (presque tous) vus
4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu (Palme d’Or)
Hold-up parfait mais pas volé ! Inconnu total la veille du festival. Film projeté le deuxième jour (alors que j’étais en train de chercher un camping libre). Constamment dans les discussions le lendemain, au point d’éclipser totalement le Wong Kar Wai. Toujours présent à l’esprit des festivaliers les jours suivants et Palme à l’arrivée. On pouvait effectivement se dire que la présence d’un film venu de nulle part (enfin quand même de Roumanie) directement en sélection officielle pouvait augurer de sa qualité, en même temps Red Road d’Andréa Arnold l’année dernière, c’était quand même pas terrible.
Pour ma part, vu le dimanche matin en projection de rattrapage, quelques heures avant son triomphe. Un paradoxe cannois de plus : le seul film où il a fallu composer avec le buzz, les articles, les avis déjà entendus à droite, à gauche alors que c’était le film le moins médiatique il y a encore 10 jours.
Ai donc un peu regretté d’avoir eu vent du sujet car la première grande qualité du film est de se tenir au plus près du quotidien de ses personnages et de ne pas livrer tous ses enjeux d’un bloc. Bien qu’ils soient toujours ramenés à du très concret, ils se dessinent petit à petit et se sédimentent au cours du film. Ensuite, évidemment la maîtrise discrète de la mise en scène et la force de l’interprète principale. Surtout, bien que les séquences soient assez longues et le dialogue assez abondant, une impression rare de condensation, de précipité dramaturgique. Enfin, remarquable travail scénographique et sur les déplacements dans les différents lieux de l’action (la cité U, l’appartement des parents du petit ami ou a lieu une fête familiale, l’hôtel, la chambre et la réception) qui dessinent autant de microcosmes éclairant discrètement mais très clairement l’arrière-plan sociétal du film.
La Forêt de Mogari de Naomi Kawase (Grand Prix)
Joli film mais petite déception. Après Shara et Suzaku, j’étais ressorti de la salle en ayant partagé directement avec les protagonistes du film une émotion tacite et secrète, une émotion qui me faisait oublier que j’étais au cinéma. Pas tout à fait le cas ici. On a même parfois peur de verser dans le prêchi-prêcha ou la cucuterie, mais la progression dans la forêt ramène le film à des enjeux plus resserrés et intenses. Tout se condense autour de ces deux corps (un jeune, un vieux) isolés dans cette nature ni franchement hostile, ni franchement accueillante. Entre-deux peut-être légèrement problématique, car la forêt manque parfois d’un certain envoûtement. Il y a aussi le souvenir des autres films. Je me souviens avoir été plus bouleversé par Distance de Kore-Eda sur le thème du deuil dans la société japonaise. Quant à la perdition dans la nature, c’est difficile de passer après Gerry et Tropical Malady. Cela dit, le Grand Prix fait très plaisir. On espère qu’il fera connaître davantage le travail atypique (longs-métrages + vidéos qui travaillent la mémoire intime) de cette réalisatrice un pied dans le cinéma, un autre dans l’art contemporain.
Paranoid Park de Gus van Sant (Prix du 60eme anniversaire)
Eloge déjà chanté. J’en rajoute une couche en soulignant que ce film de Gus van Sant condense une bonne part de ce que j’attends aujourd’hui du cinéma : la captation du réel et l’ouverture vers un imaginaire qui ne soit pas arbitraire mais ressenti par les protagonistes, une recherche formelle mais là encore qui naît de la persistance d’un regard, une présence des acteurs dans le cadre et un travail de l’espace (déplacements, traversées) qui en eux-mêmes nous en disent déjà énormément, un formalisme qui n'est pas l'ennemi de l'émotion, une image et un son traités comme un réel matériau artistique, une fluidité et une envie de filmer qui passe avant tout discours, toute intention, tout « vouloir dire ». Certains ont dit que Gus se répétait. On peut peut-être avoir l’impression d’avoir déjà vu ça dans ses précédents films, mais il me semble que Paranoid Park produit un cinéma moins soumis à son propre dispositif, ouvert aux vents du réel sans pour autant perdre de sa densité.
Lumière Silencieuse de Carlos Reygadas (prix du jury)
Déjà, ne plus m’excuser d’être l’un des rares fans de ce film. Pour moi, avec le Gus van Sant, l’autre grand geste artistique de cette sélection. Projection où j'ai fait mon petit Claudel et suis ressorti tout électrisé d'une foi nouvelle (mais dans quoi au juste à part le cinéma?). Reygadas abandonne sa matière tapageuse pour poser son regard avec gravité. Certains ont parlé de pompiérisme, mais alors c'est du pompiérisme zen, à l'image de ce film très "oxymoron" qui juxtapose les contraires (la matière et le spirituel, le retour au passé et le contemporain, la nature et la technologie) pour essayer d'en extirper des émotions dans le pur présent. Il est vrai qu’il faut un certain temps pour rentrer dans le film et que son hiératisme (apparemment) arbitraire peut rebuter. A l’image, plans fixes composés. Portrait d’une communauté. Les travaux et les jours. Une crise, mais très dite. Tout se partage dans cette communauté, même les crises. Pas vraiment de dialogues, mais plutôt des phrases simples, qui peuvent même nous paraître trop claires ou descriptives. Pas d’effet de style, si ce n’est celui du rigorisme à tout crin. Que disent ces plans ? L’inscription de l’homme dans une communauté, dans un paysage, son rapport à la technique et à la nature (proche en cela du meilleur Dumont). Ça ne se dessine pas toujours clairement, mais pourtant, au bout d’un moment (c’est vrai que ce moment peut être long, aller jusqu’à plus de la moitié du film ?), l’horizon se dégage. Cette juxtaposition de plans et de mots finit par créer une constellation d’affects et de croyances que nous saisissons de manière sans doute fragmentaire mais suffisamment convaincante. Nous sommes mis face à la dignité de l’homme, à ce qu’il a de plus précieux au fond de lui : cette flamme intime, cette « lumière silencieuse », cette dignité secrète. L’espace du film, la croyance se substitue à la psychologie. Le regard se fait prière.
Persépolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud (prix du jury)
Projection où la salle a le plus réagi (en bien) et le plus applaudi. Film qui a tout pour se faire adorer et qui vogue vers un carton assuré en France comme à l’international où la BD a été largement traduite. Animation très sobre et de très haute tenue. Dans les passages évoquant les contextes politiques et historiques, elle renforce le dérisoire aspect « théâtre de marionnettes » du pouvoir. Ensuite, savoureux dialogues et grande justesse du parler adolescent, proche en cela de U d’Elissalde et Solotareff dont le dialogue était presque au niveau de celui de L’Esquive de Kechiche (mais sans verlan). Enfin, dans ce prix et ce triomphe annoncé, je vois la consécration du travail des éditions L’Association. Au départ, un groupe d’auteurs de BD qui se réunissent pour s’auto-publier et à l’arrivée, l’entreprise artistique et éditoriale la plus excitante qui ait eu lieu en France ces quinze dernières années. N’y aurait-il en France que les auteurs de BD (Satrapi, David B, Delisle, Trondheim, Joann Sfar, Riad Sattouf et d’autres) qui savent faire ce que font les cinéastes roumains : à partir de leurs histoires personnelles, parler avec originalité et avec pertinence de leur pays et de leur société ?
Auf der anderen seite de Fatih Akin (prix du scénario)
Pas fan de ce genre de cinéma bien-pensant sur fond de « question politique du moment » (l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne), mais pas étonnant qu’il figure au palmarès. Comme Babel l’an dernier, scénario basé sur des destins arbitrairement croisés et qui s’efforce de faire tomber un à un les préjugés entre les personnages, préjugés qu’il a d’abord soigneusement mis en place. Dommage que Frears n’ait pas salué un scénario moins balisé. Et puis quand même, dans la narration, un curieux usage de l’ironie dramatique qui met souvent le spectateur en avance sur les protagonistes de la fiction. J’arrête là car vous pourrez bientôt lire des éloges de ce film dans toute la presse.
Secret Sunshine de Lee Chang-Dong (prix d’interprétation féminine)
Annoncé comme « une femme coréenne sous influence », ce film souffre quand même de la comparaison avec ses deux modèles : moins intense que le Cassavetes et moins polyphonique qu’ Une femme coréenne d’Im Sang-Soo. Ai mis un peu de temps à rentrer dans le film, mais le récit multiplie les directions avec tellement de bonheur qu’on finit bien par en suivre une. Scénario inventif qu’il aurait été salutaire de saluer et qui restitue bien le processus du dérèglement psychique : pas tant un engrenage qu’un mouvement de balancier oscillant entre différentes émotions qui agitent la protagoniste mais restent douloureusement insaisissables pour son entourage. Pas photo pour le prix d’interprétation de Do-Yeon Jeon quoique Anamaria Marinca de 4 mois… était aussi l’autre grande actrice de la sélection officielle.
Le Bannissement d’Andrei Zviaguintsev (prix d’interprétation masculine)
Première projo cannoise et première grosse déception, inaugurant les films de pompe et d’emphase (selon l’humeur et les goûts, on y inclut ou pas le film de Reygadas). Comme plusieurs films de la sélection, se veut une offrande au « dieu Andrei » (je reviendrai sur ces films sous influence tarkovskienne), mais le problème, c’est que ça sent continuellement le cinéma et pas le réel : la pluie, le feu, la poussière restent des pluies, des feux, des poussières de cinéma quand elles se voudraient des épiphanies. L’acteur principal évoque physiquement Marc Barbé. Même intensité dans sa jeu, quoique sa composition dans le Retour (précédent film adoré de Zviaguintsev) me paraissait plus riche et traversée par plus d’ambiguïté (la douceur et l’autorité). Reste donc un peu étonné par le prix d’interprétation car ce cinéma de la surcomposition écrase les acteurs.
Les chansons d’amour de Christophe Honoré
Pour la presse française, les dithyrambes étaient joués d’avance, mais pour la presse internationale, c’est la cata. Encore un « stupid french film » ! Pour ma part, d’abord jugé anecdotique, ce film est revenu à la surface de mes souvenirs. Film avec du charme, mais qui se repose un peu trop dessus, à l’image de ce cabotinage de Louis Garrel lors des repas de famille. Tout cela sent parfois le remplissage. Pour aggraver son cas, ce film quand même vite écrit, vite tourné, vite monté se réclame de Demy ou de Resnais alors qu’il ignore totalement la rigueur et leur formalisme. Honoré regrette que les cinéastes ne fassent pas appel aux chorégraphes mais pourquoi n’a-t-il pas lui-même joint l’acte à l’intention et mis un peu plus de chorégraphie dans son film ou fait preuve d’un travail plus affirmé sur les corps ? En dépit de tout ça, qu’est-ce qui séduit quand même ? Des petites choses qui sont déjà importantes : simplement les comédiens et l’instantané de Paris, période campagne électorale (que ce temps semble déjà loin). Ce film se démodera, mais avec du charme. Le charme, toujours le charme. Séduisant mais limité ou limité mais séduisant. Et puis, il y a ces chansons chantés à la limite du faux par les comédiens, ces chansons que je ne suis même pas sûr d’aimer mais qui semblent dire qu’en sentiments comme en musique, les dissonances valent bien les accords. Et dans un festival hanté par « la grande forme », cet éloge du mineur est apparu rétrospectivement plutôt bienvenu.
A noter enfin que le court-métrage Entracte de Yann Gonzalez, vu à la Quinzaine, présente d’étranges similitudes de projet et de thématiques avec le film d’Honoré, tout en proposant une forme beaucoup plus cinglante, rageuse et plus frontalement godardienne. J’y reviendrai en évoquant plusieurs films qui s’agenouillent devant « le dieu Godard » vus durant ce Festival.
Une vieille maîtresse de Catherine Breillat
Apparemment, il y a eu quelques sifflets et des fous rires pendant la projection du soir, celle où le public « qui a toujours raison » se croit tout permis. Très injuste car assez bonne surprise. Pas particulièrement adepte du cinéma de Breillat (qui noie souvent ses films sous sa propre logorrhée pour, un comble, produire un discours pas franchement net), j’y ai vu là son meilleur film depuis Parfait Amour. Dans un cinéma français esclave de ses acteurs bankables et cumulards, elle ose et réussit le casting qui dépote : une icône fashion-trash Asia Argento + l’inconnu magnétique Fu’ad Aït Aattou + Claude Sarraute de la bande à Ruquier + Lonsdale, ce génie de la saveur des mots + Yolande Moreau en aristo + la velasquezienne Roxane Mesquida + un salonnard des Cahiers + Lio en cantatrice guest, tous très bien. Surtout, dans l’écrin d’une reconstitution sobre et de bonne tenue, elle réussit enfin à filmer la parole amoureuse comme un rituel, voire un sortilège. Certains ont reproché la jeunesse des acteurs principaux, mais c’est principalement cela qui est fort. Ces visages sont jeunes mais ils abritent chacun à la fois la beauté et la laideur, le masculin et le féminin, la douceur et la cruauté. L’absence de marques du temps sur leurs visages leur confère alors une belle atemporalité. Pour ma part, j’aurais bien donné un prix du scénario pour la belle restitution de cette langue du dix-neuvième encore toute imprégnée de l’esprit lettré et libertin du dix-huitième.
Deathproof de Quentin Tarantino
A la sortie de la salle, pas loin d’hurler à l’arnaque. Et puis, en y repensant, on peut trouver une singularité voire un intérêt à cette métaphore fun de la guerre des sexes. Cela dit, pas passionnant. Comme dans 95% des films américains, les deux meilleures séquences sont le générique de début et de fin, assez sensuels et malicieux. Sinon, transformation du dialogue en bavardage. « Whyyyyyyyyyyyyyyyy » attendre 25 minutes pour une pauvre réplique qui tue ? Pour patienter avant le morceau de bravoure final, quelques bombasses qui se trémoussent sur de la bonne soul. Attendez les prochains Cahiers pour lire quantité d’éloges sur cette bouffonnerie. La rumeur dit que c’est l’un de leurs films préférés de tout le Festival, si ce n’est leur préféré. Une façon comme une autre de tuer le père Godard.
Import Export d’Ulrich Seidl
Film provoc du festival, qui a hérissé la presse française mais a plutôt été bien accueilli par la presse internationale et en projection officielle. Presque l’inverse du Honoré, somme toute. Film qui a tellement tout pour se faire détester que j’ai presque envie de prendre sa défense. Succession de vignettes scénographiques de la cruauté et de l’humiliation, mais contrebalancées par certaines touches d’humour et souvent une réelle valeur documentaire. Cela évoque aussi bien le Haneke de 71 fragments… que les reportages de « strip-tease » voire les happenings des actionnistes viennois où l’exhibition du corps souffrant sert de révélateur à la violence sociale et historique. Evidemment que le film se délite et se vautre même dans sa dernière partie où Seidl semble curieusement abandonner sa rigueur et saborde son système. Pour autant, quelques scènes marquantes où l’humiliation la plus abjecte n’est pas la plus spectaculaire, comme cette confrontation entre l’héroïne baby-sitter et la mère qui l’emploie et qui donne systématiquement raison à son enfant tyran. Quant aux scènes si décriées dans le service gériatrique, j’y trouve parfois une paradoxale dignité. J’écoute les voix de ces vieillards, le seul souffle qui traverse leurs corps flétris, et j’entends là une mélodie fragile et d’autant plus précieuse.
Si on m’avait laissé faire mon Cronenberg, j’aurais presque pu donner un prix d’interprétation à Ekateryna Rak – pas une actrice professionnelle, me semble-t-il - pour tout ce qu’elle a dû endurer.
No country for old men des frères Coen
Après Fargo, les grands espaces réussissent aux Coen qui posent là un jalon du « nouveau western ». Après avoir été les maîtres du second degré, ils redécouvrent avec plaisir les joies du premier et du récit linéaire, pas à pas. La composition de Javier Bardem en Hannibal Lecter de comics était un prix d’interprétation tellement évident qu’il ne l’a pas eu. Il y a aussi les meilleures scènes d’action, sèches, nerveuses et inventives, de tous les films américains de la sélection. Absent du palmarès, mais pas non plus si grave (même si Bardem….) car le film cartonnera de toute façon.
Promets-moi d’Emir Kusturica
Une horreur. Dès le début, ce qui frappe, c’est le nouveau voisinage du cinéma de Kusturica avec celui de Jeunet ou Wallace et Gromit. Même cinéma de savant fou et de la mécanique déréglée, mais hélas sans aucun humour, sans répit et beaucoup de facilité et de vulgarité. A l’hystérie générale, il faut rajouter le premier rôle tenu par un gosse horripilant. Le tout d’une tenue très laide à l’image d’un Chagall recolorié par Tex Avery sous acides.
Alexandra d’Alexander Sokourov
Séance dodo du Festival donc difficile d’en parler. En même temps, je ne sais pas si j’ai vraiment tant dormi que ça tant la manière ouatée du cinéaste peut accueillir le sommeil avec bienveillance. Pour autant, quoique toujours aussi somptueux, m’a plutôt paru un « petit » Sokourov et une variation en mineur sur le délitement de l’empire russe.
Tehilim de Raphaël Nadjari
Premier film vu de ce cinéaste dont j’avais entendu beaucoup de bien. Pas désagréable, mais pas franchement captivant non plus. Veux bien faire des efforts pour le reconsidérer à la hausse et saluer la justesse, l’attention et la proximité de ce cinéma de la cellule familiale en crise. Pour autant, le choix des motifs narratifs (le deuil impossible, la disparition) me paraissent tout de même relever d’une « modernité cinématographique » bien tempérée assez sage et appliquée.
L’Homme de Londres de Bela Tarr
Plan-séquence inaugural de 25 minutes. Eau forte et caméra en suspension. La soif du mal renvoyé aux oubliettes. Un huissier de justice est présent dans la salle pour homologuer le record. Le problème, c’est que Welles avait mis un film après son incipit de légende, et que Bela Tarr a dû penser que ce n’était pas la peine. Est-ce un atavisme purement hongrois de l’exploit pour l’exploit ? Miklos Jancso était imbattable aux Jeux Olympiques du travelling dans les années 60-70 et plus personne ne voit ni ne parle de ses films aujourd’hui. Au cours du film, saupoudrage de quelques indices métaphysiques, car on donne dans les hautes sphères de la pensée : cet homme muet qui nous surveille du haut de son phare, ce serait pas le Créateur absent et ces « tac,tac,tac » omniprésents sur la bande son, ce serait pas le grand compte à rebours du temps qui nous reste à vivre ? Et cette caméra qui flotte, elle reproduirait pas l’équilibre cosmique du système solaire ? Il n’y a qu’une seule lettre de différence entre « artiste » et « autiste ». Jamais un film rempli de « génie inutile » n’a aussi bien mis en évidence ce dangereux voisinage.
We own the night de James Gray
Cas embarrassant et sujet d’empoignades à prévoir. Ai déjà exprimé mes sérieux doutes, donc je n’en rajoute pas. Simplement des questions. Gray ne se drape-t-il pas lui-même dans la posture du « réalisateur qui veut réaliser des projets personnels à l’intérieur du système » ? Qu’est-ce qui le distingue à ce point de ces honnêtes faiseurs de polars (type Curtis Hanson ou James Foley) comme il y en a tant à Hollywood et qui n’excitent jamais aucun critique, aucun festival ? N'est-il pas simplement le "premier de la classe" de ces mêmes faiseurs ? Ne confond-il pas cinéma « classique » et cinéma « scolaire » ? Et puis, quand bien même un cinéaste serait classique (Clint en tête), il impose sa manière et ne « fait pas comme ». Or, Gray « fait tout le temps comme » : un coup Kazan, un coup Scorsese, un coup Coppola. Pas d’horizon autre que le cinéma des glorieux aînés. Je pose donc une dernière question aux fans. Quel enjeu cinématographique, quel pari de cinéma se cacherait derrière We own the night qui mériterait que le film soit défendu à ce point, considéré comme une Palme possible ?
Voilà pour le petit jeu des avis. De toute façon, il n'y aura que moi pour être d'accord, en attendant l'inévitable reconsidération de certains films et certains auteurs à la Bourse des valeurs. Relativité du jugement critique à chaud. Plus tard, j'aurais peut-être honte de ce que j'ai écrit là.
dimanche 27 mai 2007
Distribution de prix
samedi 26 mai 2007
Crépuscule sur Cannes
vendredi 25 mai 2007
99 ans et trois minutes
Et bien, j’ai un peu ressenti ce type d’impression ce matin en projection. Car avant chaque film, nous avons d’abord droit à un extrait de Chacun son cinéma, le film collectif commandé par le Festival à une trentaine de réalisateurs (33x3 minutes). Ce matin, avant les deux heures de We own the night de James Gray, nous avons donc eu droit à Sole meeting trois minutes de Manoel de Oliveira, trois minutes parmi les 99 de ce long-métrage, trois minutes signées d'un cinéaste de 99 ans. Soit une rencontre (imaginaire vraiment ?) entre Nikita Kroutchev et le pape Jean XXIII traitée sur le mode du pastiche de film muet burlesque. Quel bonheur de voir autant d’ironie maligne, d’acteurs complices (Piccoli, Antoine Chappey et Ricardo Trepa en figure papale), d’insolence tranquille, l’air de rien, sans complexe. Quelle vitalité d’esprit !
Ensuite, We own the night…. Humm, Humm… J’ai beau faire. Je ne vois pas là-dedans le soupçon d’une idée personnelle, quelque chose qui n’appartiendrait vraiment qu’à James Gray et à personne d’autre. Scénario à visée shakespearienne avec sacrifice du père et prévisible rédemption à l’arrivée avec morceau de bravoure obligatoire, casting cinq étoiles, jeu mâchoires serrées et Actor’s Studio pour tout le monde. Mais James, le mini-film de Manoel est aussi une parabole sur le pouvoir, sur l'autorité et la transgression. On n'est pas obligé de faire comme toi, dans les conflits balisés entre frères, dans la métaphore biblique attendue. Tout cela n’est-il pas déjà horriblement balisé, à l’image (ou plutôt à l’audition) d’une BO juke-box pas particulièrement inspirée. S’il te plaît, James, demande à Quentin de te dénicher autre chose que Blondie, les Clash ou Bowie pour faire eighties.Cinéma Stabilo où tout est souligné par des flash-backs, par le mixage, par des ralentis grotesques. Cinéma sans mystère dans lequel s’engouffrer, contrairement à la belle poursuite finale de Little Odessa traitée en ombres chinoises et gunfights derrière les draps comme un théâtre de faux-semblants. Comme Fincher et Tarantino, Gray a stylistiquement les yeux vissés dans le rétro des seventies. Ce n’est pas une faute. C’est plutôt du bon goût d’élire ces années bénies du Nouvel Hollywood, mais c’est sans doute un fantasme de penser qu’à cette époque, pour les gens qui fabriquaient le Parrain ou des séries Z, l’amour du cinéma passait avant tout, le metteur en scène était le roi et le mot « marketing » paraissait grossier même aux oreilles des décideurs. Le problème de Gray, c’est précisément de regretter d’être né trop tard, de penser que son époque ne le mérite pas, lui qui veut faire « des grands films de metteurs en scène au cœur même du système » comme papy Kazan et tontons Coppola, Scorsese et De Palma. Manoel, lui est quasi centenaire et il est bien dans son temps. Il sait bien que son humour, que ses références, que ses centres d'intérête ne sont pas forcément dans l'air du temps, mais ça ne l'empèche pas de faire des films libres.
Mais ne t’inquiète pas James ! Manoel a attendu d’avoir 70 ans pour réaliser Amour de perdition, le film qui a totalement réorienté sa carrière en 1978. Il a cent ans l’année prochaine ! Qu’on lui donne la Palme en 2008 ! Quel beau centenaire ce sera !

PS: Il est maintenant temps de lire les éloges parues de We own the night parus dans la presse.
Photos: Robert Duvall dans We own the night (en haut) et Manoel de Oliveira ont la même attitude. Pas pour autant qu'ils font le même cinéma.
jeudi 24 mai 2007
Points de vue, Images du monde
Ce film collectif s'ouvre avec une sensible ballade fluviale sous habillage films de famille d'Apichatpong Weerasethakul. Luminous People est une ballade où l'on disperse tout de même les cendres des défunts dans les eaux pour mieux continuer à dialoguer avec lui (la communication post-mortem, sous-thème récurrent de plusieurs opus de ce festival). Ce sera à peu près la seule note de douceur de ce film collectif.
Retenons surtout le fragment de Wang Bing Brutality Factory où dans les ruines d'un complexe industriel voué à la démolition resurgissent les fantômes des bourreaux et des victimes de la Révolution Culturelle. Moment plus qu'inconfortable, mais en prenant frontalement le risque de la représentation de la douleur et de l'oppression, le film en fait beaucoup sur le "devoir de mémoire" et fait un sort bienvenu aux discours compassés.
Enfin, avec le dernier fragment, Tombée de nuit sur Shanghai de Chantal Akerman allons-nous enfin avoir droit à un peu de sérénité? Possible tant cela sent le "film installation", grande embrassée visuelle sur le Bund de Shanghai, ce skyline qui est déjà au XXI eme siècle ce que Manhattan a été au XXeme. La déclinaison de la lumière, les variations paysagères de l'empire de signes commerciaux, on voit venir cela de trop loin. Allons-nous tenir là notre Impression soleil levant des années 2000 ? Mais Akerman ne donne pas dans la vidéo chic type Dominique Gonzales Forster. Confiance absolue dans son cadre et dans rien d'autre ! Et là, la pollution n'est pas là où on l'attend. Notre oeil peut trouver une certaine poésie à ce paysage commercial fait de signes et de fulgurance, mais que peut notre oreille face à la pollution sonore et incontrolable: jingles horribles, ritournelles tubesques qui surgissent d'on ne sait où, mais auxquelles on ne peut pas échapper. D'où viennent tous ces sons qui remplissent le paysage urbain et que la caméra d'Akerman se contente d'enregistrer ? Impossible de le savoir, mais ils sont là, il va falloir faire avec. Plus d'espace public, mais une ville transformée en centre commercial à ciel ouvert, livré continuellement à l'agression auditive et commerciale. Pas le choix ! Il va falloir faire avec ! Mauvaise nouvelle du monde. La ville commerciale est venue à bout du silence. Fin de la projection la plus éprouvante du Festival. Un immense "Aaaaaaahhhhhh!!!!!!" parcourt la salle. Ca fait du bien quand ça s'arrête. Mais tout de suite, voila, voila que ca recommence. On ressort a l'air libre, pollution visuelle et sonore a tous les etages. Mais, t'es a Cannes, mec ! Fais pas ta mijoree ! Cette vulgarité qui nous saute à la gueule, c'est ça, le devenir du monde? Du Shanghai-Cannes partout ? Vivement la prochaine projection. Car c'est bien le grand avantage de Cannes. L'extérieur est tellement hystérique et vulgaire que les projections sont des havres de paix qui nous laissent seuls nous et notre conscience face-à-face avec les images, quand bien même celles-ci seraient bien peu accomodantes. Le paparazzi le plus naze du monde.....
Mehr Licht !!!!!
.... cette lumière qui perce la toile de ma tente sur le coup de 6h45, cette lumière qui m'extirpe chaque matin de mon precaire abri à 6h50, cette lumière qui me donne la certitude d'attraper le bus de 7h20, pour être sûr d'arriver en ville avant 8h, cette lumière qui me donne la certitude d'avoir une place a la projection de 8h30, cette lumière qui me fait fièrement appartenir a la France qui se lève tôt pour travailler plus à voir le plus de films intellectuels six mois avant tout le monde.
mercredi 23 mai 2007
Que de lumière !
Lumière silencieuse (Stellet Licht) de Carlos Reygadas, un film qui transforme la lumière tapageuse de Cannes et fait voir la lumière intime tapie en chacun de nous, celle qui nourrit le feu de l'amour et de la dignité. Film qui demande une totale disposition de la part du spectateur, mais film qui forge son regard. Film qui imprime d'abord au corps crispations et courbatures, tellement il exige du spectateur une totale abnégation, puis film qui délivre vibrations et frissons lors de son majestueux dernier travelling vers la nuit étoilée. Ce film, c'est une prière. lundi 21 mai 2007
The Jackpot
Privilège et relative angoisse d'être l'un des tous premiers a découvrir le nouveau film de l'un de ses cinéastes préférés. Un film dont on est absolument vierge de bandes-annonces, de critiques dejà lues, de qu'en dira-t-on.... Melange unique d'excitation et de crainte..... vite dissipée car Paranoid Park de Gus Van Sant est bien la brillante synthèse du style du grand Gus et, sans doute grace a la collaboration étroite avec Chris Doyle (le "chef op d'In the mood for love"), est-il aussi beaucoup plus que cela et ouvre de nouvelles perspectives. L'onirisme qui nait du concret, l'effet collage, la plongée dans l'imaginaire adolescent, la rêverie auditive (bande son oeuvre a part entiere), la caméra voluptueuse.... On avait deja vu (et entendu) ça dans Mala Noche, Elephant, My own private Idaho and so on.... mais ce qui fascine le plus, c est cette habileté a condenser tout cela en 1h25 sans effet de trop-plein ou de recyclage.Dans ce "Crime, skate et chatiment", le mot important, c'est "skate". Car c'est comme ça que Gus fait son cinema: slalomant entre des jalons narratifs parcimonieux mais suffisament intenses (c'est fou tout ce qui passe dans les regards), les pieds filant juste au-dessus du réel (forte portée documentaire du film qui est en même temps un intense portrait de Portland), pour mieux décoller (la grêce constante) quitte a retomber en se faisant mal (douleur du mutisme adolescent rarement aussi bien rendue) mais c'est pas grave, on finira toujours par se relever. On attend deja impatiemment la sortie pour aller refaire un tour dans le Park de Gus.
dimanche 20 mai 2007
Un film sans cinéma mais qui fait du bien au cinéma
Annoncé comme "le film japonais barré" de la "sélection la plus arty du Festival", Dai Nipponjin de Hitosi Matumoto allait-il rééditer l'exploit du merveilleux Taste of Tea de Katsuhito Ishii, qui recouvrait à peu près le même créneau, il y a trois ans?samedi 19 mai 2007
Première pépite
Deuxième jour à Cannes, sixième film vu et premier grand plaisir: La visite de la fanfare de Eran Kolirin. L'histoire donc d'une fanfare de la police d'Alexandrie égarée dans une suburbia israélienne à la recherche d'un godotesque "centre culturel arabe" où ils doivent se produire.Enorme Erratum
mercredi 16 mai 2007
Boule de cristal cannoise

Instauration de la République L'Oréal + société du spectacle + marches à gravir + spectateurs en smoking = CannesAvec un mélange de prophétie et de mauvaise foi, voilà en avant-première ce qu’il faudra retenir de cette soixantième édition.
Aller-retour : David Fincher aurait-il un compte à régler avec le si tendance cinéma coréen ? Trois ans après qu’ Old Boy (Park Chan Wook 2004) lui ait tondu la laine sur le dos et obtenu le Grand Prix en recyclant (plutôt brillamment d’ailleurs) quantité de motifs tirés de son cinéma pulsionnel et paranoïaque, Fight David nous revient tout vénère, mais quand même auréolé du statut de « grantauteur » avec Zodiac. C’est quand même bizarre parce que cette histoire de tout premier serial-killer et ce suspense à base de fausses pistes, de flics dépassés et cette ambition de vouloir dresser un tableau de la société déboussolée par le crime, ça a l’air de beaucoup ressembler au génial Memories of murder (Bong Joon Ho 2003). David, fais doublement gaffe ! Primo, tu mets la barre quand même très haut ! Deuxio ! Il n’y a qu’aux Etats-Unis que les spectateurs ne vont pas voir les films étrangers. A Cannes et en France, le cinéma coréen a impressionné pas mal de rétines.
Pépites : Vue la flopée de premiers films dans les sections « Un certain regard », « Quinzaine des réalisateurs » et « semaine de la critique », c’est bien le diable si on ne tombe pas sur un joyau qu’on serait les tout premiers à le voir avant tout le monde. Si ça se trouve, on pourra même aller serrer la main au petit prodige qui a réalisé ce chef d’oeuvre après la projection, prendre un pot avec lui, et se la raconter dans dix ans quand le (ou la) dit(e) génie montera les marches et qu’on dira qu’on est le tout premier à l’avoir repéré.
FAR (film d’auteur radical) : Brown Bunny (Vincent Gallo) en 2003, Tropical Malady (Apichatpong Weerasethakul) en 2004, Bataille dans le ciel (Carlos Reygadas) en 2005, En avant jeunesse (Pedro Costa) en 2006 sont les précédents vainqueurs de cette compétition où il faut réussir à aligner SIMULTANEMENT les fauteuils qui claquent et les critiques dithyrambiques (« mais d’une certaine presse » rappelle Michel Ciment). Beaux vainqueurs, mais les années précédentes, chacun de ces films était le seul dans cette catégorie. Cette année, la compétition risque d’être plus serrée entre Alexandra de Sokourov (mais son auteur est déjà consacré), Lumière Silencieuse de Carlos Reygadas, L’Homme de Londres de Bela Tarr (qui part avec de l’avance, vue les tourments « à la Amants du Pont-Neuf » de sa fabrication) et Import-Export d’Ulrich Seidl (qui grâce à son mélange trash + politique a la bonne cote chez les siffleurs) à moins qu' Une vieille maîtresse de Catherine Breillat mette tout le monde (pas) d'accord (mais, étant donné chez la cinéaste, la prédominance du discours sur la forme, le "scandale" risque plutôt d'avoir lieu lors de la conférence de presse que pendant la projection).
Pour tous les goûts : Les filles, ça va être dur de pas tomber amoureux de Louis Garrel. Funambule, digne dans son spleen, sensible, lettré sans être verbeux, charmeur et ténébreux sans s’y croire, ce type a tout pour lui. Longtemps qu’on n’avait pas vu un acteur aussi charismatique dans le cinéma français. Mais les mecs, vous n’allez pas non plus être épargné par les tourments, puisque ça va être aussi dur de pas tomber amoureux de Clotilde Hesme. Altière sans être distante, digne et touchante dans son spleen, enfantine sans minauder, visage et sourire de muse. Le couple des Amants réguliers et des Chansons d’amour n’a pas fini de nous faire jazzer.
Dissertation : Pas besoin d’être diplômé de l’ENA et agrégé de philo pour avoir une idée sur La Question Humaine (Nicolas Klotz), la France (Serge Bozon) et l’Etat du monde (œuvre collective de l’IAI, Internationale des Auteurs Irréductibles comprenant Apichatpong Weerasethakul, Wang Bing, Pedro Costa, Chantal Akerman + guests) ? Non. Il suffira d’avoir vu ces trois films parmi les plus attendus de la Quinzaine des Réalisateurs et constater qu’il se fait encore un cinéma poétique et politique.
Tu brûleras ce que tu as adoré : En 2000, tout le monde aurait vendu père et mère pour assister à la projo de Dancer in the dark (Lars von Trier). Cinq ans plus tard, les mêmes ont honte d’être devant Manderlay. L’année dernière, le GCM (Groupement des Couvertures de Magazine) qui avait pourtant mobilisé tous ses efforts pour la promo de Marie-Antoinette et sa si hype réalisatrice n’a rien pu faire contre les sifflets provenant pour une bonne part de ceux qui avaient adooooré Lost in translation. Cette année, je serais Tarantino, je me demanderais si la machinerie fun et creuse de Grindhouse plaira encore à ceux qui étaient là un soir de mai 1994 à minuit devant Reservoir Dogs (cf « pépite »). Mais c’est pas grave, même sous les huées, Quentin la rock-movie star fera le show.
Tire-larmes : Le dernier jour des projections, on sera tout fatigué et les nerfs à vif. Ça tombe bien car les deux derniers films n’auront plus qu’à nous cueillir pour qu’on fonde en larmes. Promets-le moi de Kusturica utilisera la grosse cavalerie : farandoles, sentiments exacerbés et vodka dès le petit-dej. En revanche, avec la Forêt de Mogari de Naomi Kawase, on sera dans la retenue vibratile et la pudeur de la demi-teinte, dans une proximité telle que même la caméra aura l’air d’être devenue une amie. Entre ces deux histoires de famille, devinez laquelle je vais préférer.
Au fait, les photogrammes de cet article sont tirés de Quatre nuits d’un rêveur de Robert Bresson (1971), film peu connu du maître et dans lequel on trouve cette réplique qui tue :

UN FILM DE GALA, C’EST LA BARBE !
Certes, mon petit Robert, dans « film de gala », c’est Gala qui est la barbe. Le film reste. En avant jeunesse ! En avant le cinéma !
lundi 14 mai 2007
Ecorchures
Il me semble que depuis West Side Story (Robert Wise 1961), on n’avait pas vu autant de fois dans un film, New York filmé en plongée, procurant ainsi un vertige inversé, quasi démiurgique de voir ainsi la ville ramenée à l’état de jouet.
Il y a d’abord cette poursuite avec le « nouveau bouffon » où les rues délimitées par les grattes ciels apparaissent de plus en plus verticales, de plus en plus étroites. Vues d’en haut, les rues apparaissent alors comme des canaux asséchés, et le damier new-yorkais comme une « Venise sans eau ».Il y a ensuite la meilleure séquence du film, celle du sauvetage de Gwen menacée par une grue folle qui taillade un immeuble de bureaux, d’abord à l’horizontale puis enfin à la verticale. Drolatique éventration d’immeuble et mise à nu de l’architecture fonctionnaliste.
Et puis pour continuer sur l’idée du squelette, le combat final dans la géante toile d’araignée tridimensionnelle et dans le vaste immeuble en chantier, dont la nudité en fait autant un piège qu’une cathédrale. Et puis, il y a cet ennemi si poétique, cet homme de sable, non pas tant un super héros inversé qu’une bourrasque ou une déflagration insaisissable. Il ne peut être neutralisé que dans un immeuble en chantier, là où il ne peut plus rien détruire, là où ses courants d’air se volatilisent.
En célébrant ainsi la dimension purement verticale de New York, Spiderman la ramène à son fantasme originel : une ville de cathédrales, un rêve de pierre gothique, une Venise industrielle, un fantasme à la Jules Verne. Pas besoin de Gotham City puisqu’il suffit de si peu pour obtenir un New York à la fois si reconnaissable et si chimérique. Avec Spiderman (toute la série, mais particulièrement ce troisième volet), nous tenons sans doute là le premier « NY movie » qui s’accorde avec la déconstruction du fantasme urbain, telle que développée dans New York délire.Mais peu d’immeubles restent indemnes des luttes spidermanesques. Dans cet épisode où le super héros révèle sa double peau, son épiderme maléfique, ses cicatrices, ses blessures, la ville qui lui sert de terrain de jeux se devait aussi de révéler ses propres blessures. D’où l’incroyable élégance et poésie des séquences de destruction de ce troisième volet, où le spectre du 11 septembre n’est évoqué que par réminiscences : la mégapoutre qui taillade l’immeuble de bureaux ou les vents de sable et de poussière qui s’engouffrent dans les rues corridors. Si Spiderman est finalement un être plus torturé que prévu, c’est qu’il évolue dans une ville qui elle aussi, depuis qu’elle a connu la catastrophe, est un agglomérat d’ « écorchés » (au sens médical du terme) de bâtiments.
dimanche 13 mai 2007
Le spectacle est dans la rue
« L’homme ne s’accomplit que dans la ville ». Ce propos définitif de Raymond Queneau ne figure pas à l’entrée de l’exposition La rue est à nous… tous (www.larueestatous.com), mais il l’irrigue continuellement. Conçue par et pour les étudiants de la nouvelle Ecole d’Architecture Paris Val de Seine (3-15 quai Panhard et Levassor, jusqu’au 15 juin), ce parcours se veut une véritable démonstration d’urbanité joyeuse, qui trouve dans les espaces fragmentaires et bédéesques de Frédéric Borel une scénographie au diapason de sa bonne et volontariste humeur. Il s’agit, en gros, de montrer que quand bien même, la ville subit force assauts des forces du consumérisme, de la muséification, du fonctionnalisme ou du cloisonnement social, elle parvient à se réinventer pour continuer à offrir des lieux de partage. Propos généreux, démonstration étayée. La ville demeure avant tout un champ de signes, un terrain de jeux, une imbrication de lieux de rencontres set d’expériences sur lesquels il s’agit de rebondir et de faire preuve de créativité.Tout pour la connexion et le melting-pot, pas une miette de discontinuité, rien pour le morcellement et mort à la ségrégation ! Mot d’ordre pas vraiment surprenant de la part de la génération qui, demain, s’occupera de la ville, mais c’est toujours bon à prendre.
Le morceau de bravoure de cette exposition est un dispositif de « cube immersif » de huit mètres de côté qui accueille sur chacune de ces cinq faces des projections vidéos à l’échelle 1 d’images documentaires d’une quarantaine de métropoles. Là encore principe simple : projections taille réelle, ambiances englobantes, spectacle dans la rue, piétons aux aguets ! Avec ou sans nous, the show must go on. Déjà un regret : que le plafond, occupé par les machines, ne puisse accueillir des projections, ce qui nous prive de belles respirations qui nous feraient « lever les yeux au ciel », la tête dans les nuages. Car on a beau tous être sous le même ciel, il n’y a pas deux densités de toitures, pas deux crêtes de combles, pas deux skylines identiques dans le monde.
Quand ça circule entre les écrans, ça marche, ça décolle même. Quand ça reste dans la juxtaposition, c’est moins convaincant. Peut-être parce qu’après l’ivresse de l’immersion, nous cherchons tout de même à remonter à la surface en quête de quelques bornes auxquelles nous agripper.



Le site de l'artiste: www.kimsooja.com
vendredi 11 mai 2007
Haïku
Mails anti-Sarko : 76 (dont certains reçus 8 fois)
Mails anti-Ségo : 0
Est-ce à dire que, j’évolue
Dans un monde dont je ne perçois
Que 47 % ?
Scandales
Cette semaine, la France a connu deux scandales. Tout le monde connaît le premier. Personne ne se soucie du deuxième. Et tel Denis Robert, je suis en mesure de révéler que ces deux scandales sont liés.Le premier est celui du package Fouquet’s-Johnny trop bourré pour chanter à la Concorde-Falcon et yacht maltais. Le second n’a pas la même envergure, et n’offusquera personne. Ce n’est d’ailleurs même pas un scandale, mais plutôt une occasion ratée. Cette semaine est sortie une nouvelle édition DVD du Mépris (JLG 1963), et que n’y figure pas en bonus deux courts-métrages géniaux de Jacques Rozier Paparazzi , et Le parti des choses: Bardot Godard , sur les à-côtés du tournage et les approches à distance entre Godard, Bardot et l’œil des photographes de la presse de caniveau. Pour voir ces deux courts films de Rozier, il faut donc aller fouiner dans les bonus de l’édition Criterion zone 1 du chef d’œuvre (Contempt pour faire snob jusqu’au bout).
Ces deux évènements sont liés car ces deux courts films de Rozier démontent, vingt ans avant le Reporters (1981) de Depardon et avec infiniment plus de saveur et d’ironie, l’hypocrite jeu du chat et de la souris entre la star traquée et les traqueurs. Sarko comme Bardot sont « seuls » sur une île ou un bateau, « seuls » au milieu de l’océan face à l’horizon, sous le regard des hommes et des dieux, « seuls » mais pris au piège qu’ils ont, en partie, eux-mêmes organisés. Rozier démonte lui-même la supercherie (in Jacques Rozier, le funambule, Editions Cahiers du Cinéma, 2001) : « Il y avait beaucoup moins de paparazzi que prévu. Ce n’était pas la meute escomptée telle que Bardot l’avait connue à Rome. Il a donc fallu « fictionnaliser » un peu. Les paparazzi étaient d’ailleurs assez sympathiques. Je pense avoir filmé l’ambiguïté : Bardot était agacée, mais devaient bien sentir qu’ils étaient nécessaires à son statut de star ».Depuis le début de la semaine, d’éminents spécialistes se relaient pour nous expliquer le triomphe de « Sarko marque globale ». Pas besoin d’être un spécialiste du marketing pour constater comment, depuis cinq ans, il occupe tous les esprits, comment il est parvenu à sommer quarante millions de citoyens à se positionner avec lui ou contre lui. Pas besoin d’être un spécialiste pour voir comment une « erreur de com’ » devient un incroyable « coup de com’ », qu’il est le premier politique à réussir ce que seules Garbo ou Bardot ont réussi : obséder au point de faire parler le plus de lui en disparaissant, en se mettant « en retraite » du monde.
Une autre dépêche dans les journaux d’hier nous apprend que Brian Molko, le chanteur de Placebo a posé plainte contre « Voici », non pas tant pour « violation de la vie privée » (il laisse ça aux Royal – Hollande), mais parce que le cliché le montrant avec une poussette à la main dans les allées du zoo de Vincennes sonne horriblement hétéro-beauf et selon ses termes, « nuirait à son image de marginal ». En gros, il n’arrive pas à faire scandale. Ouaaaah ! La bonne blague ! Ça se dit rock star ambiguë, sulfureuse, magnétique, déviante, androgyne, trouble, bi, gothique, queer… et ça n’a même pas lu Oscar Wilde ! Ça ne sait même pas qu’ « il y a quelque chose de bien pire que l’on dise du mal de vous, c’est que l’on ne parle pas du tout de vous » (je cite de mémoire). Alors que le petit Nicolas, lui, il le sait très bien depuis qu’il a quatre ans. Sans même avoir eu besoin de lire le poète victorien, il préfère qu’on le déteste, plutôt qu’on l’oublie. Et en plus lui, Nicolas, il sait très bien qu’aujourd’hui, le seul marginal, le seul qui provoque le scandale dès qu’il apparaît, c’est le milliardaire. mercredi 9 mai 2007
Ce monde-là bientôt englouti
Car les vrais héros des deux derniers films sont les paysages contemporains : vallée bientôt enfouie, chantiers de démolition de Still Life (2007) et parc d’attractions de The world (2005). Paysages paradoxaux, car annonciateurs d’une mutation, mais d’une mutation « à l’envers ». Il y a des chantiers prométhéens dans Still Life, mais on y démolit bien plus qu’on y construit. Et si The world prend acte de l’émergence des non-lieux contemporains. Ce fameux parc, d’un artifice grossier et triomphant, existe coincé entre des autoroutes et des chantiers d’immeubles standardisés.
Il se dégage pourtant une certaine harmonie dans le regard porté sur ces paysages.
Plus de 350 ans séparent ces deux images (à gauche, le Pont de Six de Rembrandt), et pourtant, elles semblent voisines. Surtout dans l’échelle qu’elles donnent à la figure humaine. Dans l’image de droite, il est frappant de voir à quel point l’employé du parc semble échappé de la gravure de gauche. Plus proche d’un paysan du dix-septième siècle que d’un winner du vingt-et-unième, il ne peut pas être chose qu’un témoin incrédule d’un monde façonné sans lui.
Où donc trouver sa place, dans ce monde factice ?
Dans The world, l’espace social est en sous-sol, dans les souterrains.
Les coulisses grouillants du parc ne sont même pas backstage, mais understage. Aujourd’hui, les pro-Chinois ne clament plus : « cours camarade, le vieux monde est derrière toi », mais « le nouveau monde est au-dessus de nous ». Les personnages de Jia Zhang Ke sont toujours les derniers survivants d’un monde voué à être englouti.Mais la mutation et l’engloutissement travaillent le cinéma de Jia Zhang Ke, non seulement sur le plan thématique, mais aussi sur le versant du traitement de l’image, comme en atteste ce fondu-enchaîné.


Travelling dans le couloir qui s’achève avec l’irruption d’un jet d’eau, qui devient lui-même une matière pixellisée d’où naît l’image digitale. Entre les deux plans, le personnage de la princesse à la robe de mariée est passée d’un être de chair à sa représentation dans un mur d’images. Morphing du plan cinématographique vers l’image télévisuelle, image sans chair et sans échelle. Comme le parc. L’engloutissement à l’œuvre dans le monde contemporain – et dont prend acte le cinéma de Jia Zhang Ke - est aussi celui qui noie le monde réel sous le tout-venant des images.
Un point de vue complémentaire sur le cinéma chinois dans cet excellent blog
lundi 7 mai 2007
Flagrant délit de copinage
Mon ami Oan Kim expose au Centre Culturel Coréen (2 avenue d’Iéna) jusqu’au 23 mai.Les photos d’Oan Kim sont soient très noires, soit très blanches, plutôt du « noir ou blanc » que du « noir et blanc ». Cette façon de pousser les contrastes fait naître un regard à la fois embrumé et ébloui sur une urbanité ordinaire, qui acquiert soudainement une dimension quasiment fantomatique. Peu de figures humaines, si ce n’est des silhouettes devant des façades qui paraissent sorties de décors de films muets, tant celles-ci se résument souvent à des à-plats ou à des volumes peu dégrossis.
La matérialité de la ville n’est pas tant rendue par une ambiance ou un pittoresque de rue que par une attention portée à son caractère insolite, éphémère, périssable voire sale. Ce sont une flaque, un chiffon abandonné, de la neige en train de fondre qui captent la lumière et l’attention du spectateur. Rien de spectaculaire là-dedans, simplement un effort réitéré pour révéler, à l’échelle de « l’infra-ordinaire », le sentiment d’inquiétante étrangeté tapie dans tous les coins ordinaires de la ville
Oan Kim est membre du collectif photo MYOP (porfolios visibles sur le site www.myop.fr), et c’est, peut-être de tous ses collègues photographes, à lui que s’applique le mieux cet adjectif. Ce n’est pas qu’il soit un manche, mais la vision de ses photos est toute proche d’une expérience que seuls ceux qui n’ont pas une vue parfaite peuvent comprendre. Retirez vos lunettes. Froncez vos sourcils. Vous cherchez à vous concentrer sur les formes et les objets devant nous. Vous avancez comme un somnambule, ou comme quelqu’un qui cherche à sortir du brouillard. C’est sûr. Vous voyez moins bien, mais votre perception élimine les fioritures. Vous ressentez avec plus d’acuité les reliefs et les contrastes. Vos yeux ont besoin d'agripper les matières pour les reconnaître. Votre vue devient tactile. Et partant, vous voyez à la fois mieux et moins bien. Vous voyez mieux les choses dont vous pensiez qu’elles ne méritaient même pas d’être regardées. Vous êtes un somnambule voyant. Vous êtes sortis de votre brouillard. Vous avez croisé le regard d’un photographe.
L'une de mes photos préférées est une vieille photo, qui n'est pas dans l'expo. Elle s'intitule "Montagne" et donne une dimension tout à fait inattendue à un carrefour parisien que j'ai arpenté des milliers de fois.






